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samedi 18 septembre 2010

Un étrange concubinage dans les années 30 (1730 !)


Une histoire d'amour au Pays de Gex

La volupté selon Greuze
Cette histoire est plutôt rare au XVIIIème siècle. Pour tout dire, je n’en connais pas d’autres exemples. Les relations extra-conjugales sont fréquentes au XVIIIème siècle, comme de tout temps, mais ce sont surtout des relations pré-conjugales qui se régularisent peu de temps avant la naissance du 1er enfant. Les liaisons qui ne débouchent pas sur un mariage sont rares, une tous les 4 à 5 ans dans une paroisse comme Collonges. Elles sont peut-être plus nombreuses que ce que l’on en voit dans les actes de baptême,  puisque, sauf absence prolongée du mari, les actes ne peuvent enregistrer le fruit des adultères féminins, impossible à distinguer à l’époque du fruit légal du mariage. Mais on peut douter que les épouses, accablées de grossesse tous les 2 ans, voire tous les ans quand le précédent bébé meurt dans les 1ères semaines, aient envie d’augmenter leurs chances de tomber enceinte. 
Greuze. Les oeufs brisés symbolisent la perte de la virginité.

La pression sociale est forte et tout au moins pendant la 1ère partie du XVIIIème siècle, les cas où la jeune femme se marie enceinte sont relativement rares. Il ne faut pas oublier que ces villageois sortent de 150 ans de calvinisme. Quand le rapprochement des dates indiquait manifestement une conception pré-conjugale, et alors même que le couple s’était marié au temple, le pasteur indiquait dans l’acte de baptême : « conçu(e) par paillardise » et cette stigmatisation vous suivait à jamais.

La cruche brisée, autre symbole de la "faute".
C’est peut-être parce que l’on s’éloigne de ce passé rigoriste que je constate au fil du XVIIIème siècle une augmentation des naissances hors mariage. Toutefois, on est loin de l’image paillarde, pour reprendre l’expression de nos pasteurs, que l’on pourrait avoir d’une communauté villageoise que la proximité permanente de la copulation animale porterait à la frénésie sexuelle.

On dira enfin que toutes les grossesses ne sont pas déclarées et que les infanticides sont une réponse classique à la peur du scandale. Mais la déclaration des grossesses est, pour éviter les infanticides, obligatoire et les sanctions lourdes en cas d’infraction. On n’est pas dans les villes surpeuplées du XIXème siècle ouvrier, ici tout le monde se connaît et se surveille.

Toujours Greuze





































Les adultères mettent en scène pour l’essentiel des célibataires, des veufs et veuves. Les cas recensé de viol caractérisé, au sens où la victime ne connaît pas son agresseur, semblent rares, malgré le fait que les villages qui m’intéressent sont traversés par une route à fort passage de soldats et de marchands. Mais, en ce cas également, la statistique est difficile car n’est connu que le viol d’une jeune fille qui s’en est trouvée enceinte. A l’inverse, la jeune fille peut affirmer ne pas connaître le père pour ne pas avoir à dénoncer un jeune homme du village.

Enfin quand il s’agit d’hommes mariés, c’est toujours une relation ancillaire entre le chef de famille, noble ou bourgeois, et une domestique.

En revanche, un homme et une femme qui vivent ensemble sans être mariés, cela n’existe tout simplement pas. Une exception toutefois, qui ne vaut que pour l’extrême début du XVIIIème siècle, le cas des parents protestants qui ne veulent pas abjurer mais qui baptisent leurs enfants à l’église pour ne pas les priver de leur droit à succession. Les cas ne sont pas nombreux mais j’en ai trouvé 2 ou 3.

Mon histoire est bien différente. C’est une histoire de concubinage, en quelque sorte moderne. Elle se déroule dans le Pays de Gex, à Péron au nord, à Collonges au sud, et aussi à Logras, Challex ou Farges.  Elle met en scène 2 personnages, Charles Philibert Gourgié et Françoise La Racine et derrière eux, toute une communauté villageoise. Charles Philibert appartient à une des familles de 1er plan de cette communauté. Son père, Antoine(1672-1754) est procureur d’office au marquisat de la Pierre, seigneur de La Corbière et de Challex. Les procureurs d'office exercent le ministère public au sein de la justice seigneuriale. On les dit d'office, car ils peuvent se saisir d'eux-mêmes, ex officio, sans réquisitions de parties. Antoine Gourgié exerce ses fonctions dans le ressort du marquisat de la Pierre, c'est-à-dire sur tout le territoire que nous arpentons, autour de Collonges. Le château de La Corbière, qui eut une grande importance stratégique pendant les guerres du XVIème siècle, dominait le village de Challex. Vendu comme bien national à la Révolution,  il a disparu. Quant à Challex, c’était alors un village très actif à l’époque de notre histoire. C’est le village des horlogers ; il en compte alors une cinquantaine qui travaille pour les marchands suisses de Genève.
Eglise de Challex

Le grand père de Charles Philibert, Christophle (ce n’est pas un lapsus calami, Christophle et non Christophe) Gourgié, est notaire royal et son nom est cité dans l’Armorial de la noblesse de Bresse et du Pays de Gex. Leur blason : « porte d’azur à gourde d’argent ». Sa grand-mère est une Brunet, autre grande famille d’hommes de loi et le grand oncle de Charles Philibert, Charles Brunet, est procureur syndic du Pays de Gex et receveur pour le Roy au bureau de Collonges. 


Son oncle, Claude Christophle, est notaire royal et seigneur de la Châtellenie (une des circonscriptions du marquisat) de la Pierre.

Sa sœur, Etiennette (1706-1773) épousera Joseph Barthélémy Girod, commissaire aux terriers et contrôleur des actes des notaires à Collonges (voir sa nièce épouser le contrôleur des actes des notaires a dû séduire le notaire Claude Christofle Gourgié). Etiennette est un personnage important de cette histoire ; elle et son mari sont proches de  Charles Philibert et seront toujours à ses côtés ainsi qu’auprès de ses enfants.

Enfin, dernière marque de leur statut social, les hommes Gourgié ont droit, comme les membres de la noblesse, au titre de « Sieur » ou de « Messire », et les femmes Gourgié, qu’elles soient mariées ou non, à celui de « Demoiselle ».

Bref, une famille considérable et considérée qui se fait enterrer dans l’église de Péron et non, comme le commun, dans le cimetière, ou mieux encore, dans la chapelle qu’elle a « fondée » et qui « appartient à sa maison » pour reprendre les expressions des actes de décès. Une famille, enfin, qui fréquente la noblesse de la région ; on le verra bien lors du baptême du premier enfant de Charles Philibert et de Françoise.

Atelier de serrurerie. Planche de l'Encyclopédie Diderot.


En face, la famille de Françoise La Racine fait pâle figure, même si son père est dénommé « de La Racine » jusque lors du mariage de Françoise. On sait que cette préposition n’est pas un signe nécessaire de noblesse, elle désigne simplement l’appartenance à un lieu-dit, à un village. Non, la famille de Françoise est une famille d’artisans. Son père, Louis de La Racine est maître serrurier à Collonges ; en ce début de XVIIIème, cela en fait un homme respectable ;  il a droit à l’appellation de « Bourgeois » qui le distingue de l’immense majorité de la population paysanne. Françoise signe son acte de mariage et même si elle n’a pas la facilité de son mari, elle sait écrire, ce qui est réservé à l’époque, pour le sexe féminin, aux filles de la noblesse.
Signatures de l'acte de mariage


Cette famille de La Racine n’est pas étrangère à ma famille Dufour. Aimé Dufour (1683-1746), mon lointain ancêtre, est le parrain et sa femme Françoise Rousset, la marraine, de Françoise La Racine, lorsqu’elle naît à Collonges le 1er juin 1712. Je n’en sais pas plus, pour l’instant, sur le degré de familiarité des 2 familles. C’est la période où les Dufour de Villard sont des paysans respectés qui ont droit au titre de « Honnête ».

Eglise de Collonges
Même si les La Racine sont des bourgeois, il est évident que les 2 familles, Gourgié et La Racine, se situent à des niveaux bien différents de l’échelle sociale.

Quand mon intrigue se noue, nous sommes à Collonges, le 3 août 1737, dans la petite église Saint Théodule, pour le mariage de Charles Philibert et de Françoise, âgés respectivement de 32 et 25 ans. Rien d’étonnant à tout cela, sauf que l’acte de mariage occupe près de 2 pages du registre et que la cérémonie, tout à fait inhabituelle, intervient après une procédure compliquée.

Les 2 futurs époux doivent tout d’abord, « demander très humblement pardon à Dieu de leurs fautes et réparer le scandale qu’ils ont causé au dit Collonges par le commerce qu’ils ont eu ensemble avant la célébration de leur mariage ».

Ils doivent ensuite reconnaître les 2 enfants qu’ils ont eux auparavant, Jean François, né le 16 décembre 1734, peu après l’arrivée du couple à Collonges et Guillaume né fin 35 début 36, à une date inconnue pour des raisons que l’on comprendra par la suite.

Les 2 enfants sont présents, Jean François, 2 ans et demi et Guillaume, un peu plus d’un an et c’est devant ces 2 bambins qu’ils doivent dire publiquement qu’ils les reconnaissent « pour leurs véritables fils et enfants (toujours ce goût du pléonasme que les juristes partagent avec les militaires avec leur « immédiatement et sans délai ») et qu’ils « leur donnent autant qu’il est en eux, toute sorte de droits à leur succession, et à celles de tous autres, tout comme s’ils leur étaient nés après la célébration du mariage ».



Je ne sais si Jean-François hérita de son père ; je n’ai trouvé, pour l’instant, d’autre acte que celui de sa naissance dont je reparlerai. Guillaume, lui, n’hérita pas puisqu’il mourra à 22 ans, 4 ans avant son père.

Enfin, ces préalables remplis, l’union scandaleuse est bénie, et par la magie de la liturgie tout se passe comme si le trouble à l’ordre moral et religieux n’avait jamais eu lieu. Par son geste, le curé Nicod a « rembobiné la pellicule » et annulé immédiatement et définitivement le désordre. C’est tout au moins le sens du rite. Pas sûr, comme on le verra, que ce soit l’avis de la communauté bien pensante.

C’est d’autant moins certain que la bonne société s’est sentie bernée par Charles Philibert ; elle n’est sûrement pas prête à l’oublier facilement. Que s’est-il passé ? Pourquoi ce scandale ? Pourquoi, surtout, Charles Philibert et Françoise se sont-ils mis dans cette situation alors que leur union est sérieuse et non le fruit d’une passade. Outre ces 2 enfants, ils en auront encore 8, soit dix au total. On ne peut pas parler d’un bref égarement.

S’ils ne se sont pas mariés, bien qu’ils s’aiment et veulent vivre ensemble, c’est que cela ne leur pas été possible. La raison, vous l’avez comprise. Antoine Gourgié s’est opposé à leur mariage. Jusqu’à la Révolution, les « fils de famille » doivent recueillir le consentement de leur père s’ils n’ont pas 30 ans révolus (25 ans pour les filles). Or, quand Jean François nait, Charles Philibert n’est plus un gamin, mais il n’a que 29 ans et demi.

Pourquoi attend-il encore plus de 2 ans et une nouvelle naissance pour se marier, puisqu’il peut désormais se passer du consentement de son père ?  En fait, Charles Philibert avait fait une première tentative dès qu’il s’était avéré que Françoise était enceinte. On a la preuve de cette démarche puisqu’il avait obtenu une première fois la dispense des 2 derniers bans, le 9 septembre 1734 au motif que Françoise était enceinte de son premier enfant. A l’époque, il avait décidé déjà de se marier mais la procédure avait achoppé sur le refus de son père de donner son consentement.

                                                                         
A ce moment-là, Charles Philibert a dû renoncer provisoirement au mariage, espérant faire revenir son père à des meilleurs sentiments. En effet, la procédure pour se passer du consentement paternel est lourde, elle « remue le couteau dans la plaie », rendant toute réconciliation difficile.  Un enfant puis deux, surtout lorsqu’il s’agit de 2 garçons, peuvent suffire à fléchir un cœur endurci, bien obligé de constater que l’aventure se prolonge et qu’elle est sérieuse. Mais, Antoine Gourgié ne se laisse pas attendrir par la jeune maman et ses 2 bambins. Il faut donc aller jusqu’au bout d’un processus assez peu enthousiasmant.

Charles Philibert doit agir et même agir vite car Françoise est à nouveau enceinte pour la 3ème fois. Elle donnera naissance à Charles, 7 semaines après son mariage. Première démarche, classique, la publication ou plutôt la proclamation des bans en cette période d’illettrisme. Le futur époux renouvelle donc sa demande de dispense des 2 derniers bans auprès de l’ « official de la partie de France, le Révérend Sieur Reydellet ». Un mot sur cette curieuse définition de poste qui garde la trace du protestantisme : la hiérarchie catholique n’a jamais accepté que Genève, siège de l’évêché de la région, soit passé au calvinisme. L’évêque d’Annecy se prétend toujours évêque de Genève mais n’a d’autorité, naturellement, que sur « la partie de France ». Seyssel est l’official, c'est-à-dire le tribunal, du Pays de Gex, amputé de sa partie genevoise suite à la Réforme.

Curieusement, cet unique ban n’est pas proclamé dans les 2 paroisses de naissance des 2 conjoints, mais uniquement « au prône de la messe paroissiale du dit Collonges, lieu du domicile des 2 contractants ». Cette entorse à la procédure lui enlève toute effectivité : personne ne connaît vraiment le futur époux à Collonges où il ne réside que depuis 3 ans. C’est sans doute le père qui a obtenu que les bans ne soient pas proclamés dans l’église de Pougny dont dépend La Pierre, lieu du marquisat dont il est procureur d’office. Il est vrai aussi qu’à Pougny Charles Philibert n’est guère mieux connu qu’à Collonges puisqu’il résidait jusque là chez son père à Logras, hameau de Péron. Peu importe, personne  n’est si fier de toute cette affaire que l’on veuille la clamer urbi et orbi.

Seyssel
Les bans sont donc proclamés le 14 juillet 1737 après dispense « accordée par le R. Sr Reydellet, insinuée, eregistrée et contrôlée à Seyssel le 9 septembre 1734 et renouvelée le 8 juillet de l’année courante ». Louis de La Racine et Charlotte Brunet ont donné leur consentement à Françoise, Charles Philibert a produit son certificat « contresigné par le Sieur Caprony curé moderne [ sic ! je suppose que l’on veut dire curé actuel et non celui de l’époque] de Pougny » qui prouve qu’il a bien 32 ans révolus. Ce certificat est un élément essentiel de la procédure. On a pris soin de le rechercher, alors que d’habitude on ne se donne pas cette peine, ce qui fait que l’âge affiché au moment des décès est assez fantaisiste. Pour une fois, un acte de mariage du XVIIIème siècle mentionne l’acte de naissance ; on dispose ainsi de sa date de naissance précise alors que le registre de Pougny a disparu.

Tout semble en ordre. Pourtant, il ne suffit pas d’avoir dépassé l’âge fatidique, il faut se soumettre à une procédure, sans doute coûteuse et  qui ne peut que raviver les plaies en exaspérant le père offensé. On comprend le sens de cette procédure : décourager les impertinents qui souhaitent s’affranchir eux-mêmes de l’autorité du pater familias. Il reste que c’est pénible pour tout le monde.

« Le sieur Charles Philibert Gourgié, se prévalant de la liberté que les ordonnances donnent aux fils de famille excédant trente ans, après avoir requis par écrit l’avis et le conseil de leur père et mère pour se marier, par trois divers écrits qui lui ont été signifiés en son domicile, soit, pour le premier, le 27 juin de l’année courante, par exploit du sergent Métral, contrôlé au dit Collonges le 29 juin du même mois…. », le sieur Gourgié donc, peut enfin, après le 3ème exploit, se dispenser de l’avis négatif de son père et se marier. Le curé précise enfin, qu’il a bien « exhibé » aux témoins « l’extrait baptismaire du dit sieur Gourgié avec les actes et certificats ci-dessus désignés ». On ne s’oppose pas à la volonté d’un grand personnage sans prendre toutes les précautions nécessaires.

Le mois suivant, l’acte  de naissance de Charles pourra être plus sobre : Charles est né de Charles Philibert Gourgié et de Françoise La Racine, mariés ». Un point c’est tout.

Mais mon histoire n’est pas finie car je ne vous ai pas dit encore le meilleur ou le pire, comme on voudra. Le scandale ne réside pas seulement dans ces 3 années de concubinage, dans cette gué-guerre entre le père et le fils. Il tient surtout au fait que Charles Philibert ne s’est pas seulement mal conduit ; il a cherché à le dissimuler en trompant tout le monde, à commencer par le « monde » qui compte. Que s’est-il passé ? Les actes et leur enchaînement temporel nous donne assez d’éléments objectifs pour reconstituer le fond de l’affaire.

Charles Philibert a dû commencer à décevoir son père en ne marchant pas sur ses traces. Je ne sais rien de ses études, mais, à supposer qu’il en ait suivies, elles n’ont pas été suffisantes pour lui permettre d’acquérir un office, de notaire, procureur ou avocat. Lors de son exil à Collonges, il sera hôtelier, profession honorable mais dont le statut n’a rien à voir avec celui obtenu alors par sa famille.

Il s’éprend de Françoise La Racine, dans des circonstances inconnues mais certainement avant de se rendre à Collonges sans quoi la suite deviendrait incompréhensible et la supercherie immédiatement éventée. Françoise tombe enceinte. Il entame des démarches pour se marier mais son père s’oppose au mariage. Il part alors avec Françoise s’installer à Collonges. Il devient hôtelier, peut-être avec le pécule laissé par sa mère, décédée quelques temps avant.

L'hôtel des 3 Maures, à l'entrée de Collonges
A l’époque il y a 2 hôtels à Collonges car c’est une ville de passage et une ville de contrôle du trafic routier avant la traversée du Pas de l’Ecluse et l’entrée sur le territoire français de toujours par la Bresse. Je ne sais où se trouvait l’Hôtel A l’Ecu de France, mais l’Hôtel des Trois Maures subsiste encore à l’entrée de Collonges quand on vient de Genève. Ce n’est plus un hôtel mais une maison particulière. Peut-être est-ce là que notre Charles Philibert reçut tout ce beau monde qu’il va convier au baptême de son 1er fils.

Il est le fils d’un personnage connu. Personne ne met en doute le fait qu’il se soit marié ailleurs, puisqu’il l’affirme. Il serait insultant d’envoyer un courrier à Péron pour vérifier le fait ; aucun doute non plus que Françoise soit sa femme légitime. Aussi, lorsque Jean François nait le 16 décembre 1734, il peut le faire baptiser à l’église par le curé Duby (heureusement 3 ans plus tard ce ne sera pas le même !) et organiser une grande fête avec les personnalités qui sont venues pour l’occasion : le parrain est un certain comte Jean Bentivoglio de la célèbre famille de chefs de guerre et de cardinaux italiens, « au service du Sénat romain, résidant à Collonges comme le dit un autre acte ». C’est ce que manifeste sa signature altière, même si, en cette époque où les capitaines d’industrie sillonnent l’Europe à la façon de Casanova, on a toujours des doutes sur un personnage dont on peine à imaginer pour quelle raison il réside dans cette petite ville. La marraine est, elle, assurément, une noble de la plus haute noblesse, Marie de Prémery, sans doute la sœur d’un autre participant illustre, Guillaume de Lornay de la famille des Menthon-Lornay de Prémery qui possède notamment le château de Menthon au dessus du lac d’Annecy. Enfin, on note un dernier signataire de l’acte,  un Jean chevalier de la Forêt qui était seigneur de Sergy. Aussi le petit chérubin se prénomme-t’il Jean, comme son parrain le comte Bentivoglio, François, comme le chevalier de la Forêt, Marie, comme sa marraine Madame de Prémery. Difficile de trouver parrainage plus prestigieux.



Ce n’est pas la seule fois où les noms des Menthon-Lornay apparaissent dans les actes, notamment à Péron. Ces grands personnages acceptent volontiers de parrainer les enfants des bons bourgeois ou, à l’autre bout de l’échelle, de leurs serviteurs ou domestiques, selon le paternalisme, après tout sympathique, de l’époque. Mais, c’est la seule fois qu’ils l’ont fait pour des Gourgié, la seule fois à Collonges. Cette cérémonie est donc un beau coup de pub  pour qui vient de se lancer dans l’hôtellerie.

Blason des Menthon-Lornay
Je ne sais pas comment Charles Philibert s’arrangea pour convier ces personnalités sans que son père ne l’apprenne ni comment il expliqua l’absence de tout membre de sa famille. On s’explique mal comment toute cette mise en scène a pu réussir. Un fait est certain, cela a marché. Aucun de ces nobles ne se serait prêté à cette mascarade s’ils avaient pu imaginer une seconde que le couple n’était pas marié. Je note que le curé Duby ne mentionne pas, comme pour les autres couples, après le nom de la mère, « sa femme ». C’est sans doute parce que, ainsi qu’il l’écrit, Charles Philibert est de la paroisse de Péron, et qu’il n’a pas procédé à son mariage. Mais s’il avait eu le moindre doute, il est évident qu’il aurait refusé de baptiser l’enfant sans indiquer son statut d’enfant illégitime.

C’est ce qu’il fait par la suite en rajoutant cette mention « illégitime » avec une petite croix. L’affaire a dû s’éventer assez vite, peut-être dès le passage des invités à Logras. De toute façon, le secret ne pouvait pas être gardé bien longtemps entre 2 villages distants de 7 kilomètres, même en ce mois de décembre où l’hiver ralentit les échanges.

On imagine le tollé dans Collonges et à Logras. Nos 2 concubins n’en ont pas moins continué de procréer. Seulement, pas question de réitérer la même opération pour la naissance de Guillaume dont l’acte de naissance est introuvable, sans doute parce qu’il n’a été déclaré nulle part. On connaît la suite, la régularisation, la reconnaissance officielle des enfants, le mariage.

Il ne semble pas que les époux Gourgié aient eu à souffrir de cette comédie dont des habitants de Logras avaient fait les frais mais pas eux, les habitants de Collonges (si l’on excepte le curé qui n’était plus là.) Pour la naissance de Charles, juste après le mariage, alors qu’ils ne sont pas très connus à Collonges, ils ont fait appel à un vieil homme, vieil homme et vieil ami de la famille, Charles Dépéry, bourgeois de Challex qui avait été déjà le parrain du grand père du bébé. La marraine Claudine Jarnier m’est inconnue.

Par la suite, les noms des participants aux baptêmes de leurs enfants montrent qu’ils sont reçus dans la meilleure société de Collonges. Trois autres enfants vont naître dans cette ville, s’échelonnant jusqu’en 1744 au rythme toujours soutenu d’une naissance tous les 2 ans. En 1739, Jeanne Marie a pour parrain Jacques Sermet et sa femme Jeanne Marie Dufour de la famille noble des Dufour du Château. A cette occasion, Charles Philibert se fait appeler « bourgeois de Gex », la lointaine capitale à l’autre bout du Pays, et non plus hôtelier. N’exerce-t-il plus ce métier ou bien préfère-t-il afficher un autre statut ? Toujours est-il qu’il semble avoir toujours un certain talent pour l’affabulation.

En 1741, pour la naissance de Joseph, ce sont ses oncle et tante, Joseph Barthélémy Girod et Etiennette Gourgié qui se déplacent.

En 1744, dernière naissance à Collonges, Pierre est baptisé une 1ère fois au domicile des Gourgié, « propter periculum mortis » (du fait du risque de décès), avant que cela ne soit confirmé à l’église en présence de ses parrain et marraine, Pierre Definod et Elisabeth Gaudry qui sont des gens tout à fait respectables. A noter que ce fragile bébé deviendra un adulte solide puisqu’il est, semble-t-il , l’un des 2 survivants de la famille avec sa sœur Claudine, les 2 seuls enfants pour lesquels j’ai trouvé mariage et descendance.
Logras (à gauche) et Péron, vu de Challex


Ensuite, quelque part entre 1744 et 1750, les Gourgié quittent Collonges pour se ré-installer à Logras, chez ou à proximité de leur père. Dans un premier temps, je me suis imaginé que c’était la mort d’Antoine Gourgié, toujours intraitable, qui avait permis ce retour. Cela collait bien avec l’atmosphère de mélodrame à la Greuze que cette histoire transpire. Toutefois, cela ne s’est pas passé ainsi. Je ne sais pas si le départ de Collonges a été motivé par quelque catastrophe (faillite ?) ou par une réconciliation entre le père et le fils, ou par tout autre motif, mais Antoine vivra jusqu’en 1754 et Françoise mettra au monde encore 3 enfants jusqu’en 1752 et, enfin, un dernier en 1755, à 43 ans. Le grand père aurait largement eu la possibilité de se manifester pour la naissance d’au moins 3 des enfants nés à Logras mais sa présence n’est jamais attestée alors qu’à l’époque, on aime bien faire savoir que le grand père est toujours là, tant il est rare qu’il soit encore vivant. Cette absence de tout mention du grand père ne constitue pas, toutefois, une preuve tant les registres sont tenus avec plus ou moins de négligence.

Farges

Le statut du fils repenti n’est plus celui de la génération précédente, ainsi qu’on peut l’inférer du nom des participants aux baptêmes de ses enfants. Pour la naissance de Claudine en 1750, les Gourgié font appel à des connaissances de Collonges, pour le dernier, autre Pierre (comme on dit dans les registres), à des habitants de Farges (le village entre Collonges et Péron/Logras). Pour les 2 naissances entre, à la fidèle Etiennette et à un des frères du nouveau-né. Jamais à des habitants de Logras ou de Péron, alors qu’on sait combien le choix des parrains et marraines obéit pour tous à une stratégie de promotion sociale.

On a le sentiment que le couple est quelque peu ostracisé après ses 10 ans d’absence. Le statut social de Charles Philibert change toutefois avec la mort de son père. Il arbore alors le titre de Bourgeois de Logras et de propriétaire, car il est l’aîné des mâles de la fratrie. Gageons qu’il a su en tirer vanité et plaisir.

Lorsqu’il décède en 1761, les témoins sont 2 Cusin de Logras qui participent habituellement à ces cérémonies, pas des notables. Françoise lui survivra 17 ans, et vivra jusqu’en 1778. Elle aura la douleur de perdre au moins 3 de ses enfants, Guillaume, Jeanne Marie et Pierre le 2ème. Mais aussi la joie de voir Claudine et Pierre le 1er se marier et lui donner des petits enfants. A-t-elle revu ses parrain et marraine, Aimé Dufour et Françoise Rousset, qui vivaient encore lors de leur séjour à Collonges. L’histoire ne le dit pas mais il n’y a pas de raison de penser le contraire.

Ainsi se termine cette histoire qui fut sans aucun doute une histoire d’amour. Charles Philibert, avec sa mythomanie plutôt joyeuse, s’est finalement bien conduit. Pour protéger sa femme, il a su résister à son père, ce qui ne devait pas être facile. Un courage réconfortant.

 Pourtant, je ressens une certaine tristesse au moment de clore. Pas seulement parce qu’on ne sait finalement pas grand-chose de ces itinéraires de vie malgré les heures passées sur les traces qu’ils ont laissés. Ce qui me peine, c’est de constater que cette branche des Gourgié a régressé pour s’enfoncer dans un anonymat qu’elle avait quitté. Pierre est horloger à Logras, comme beaucoup d’autres. Claudine épouse un chamoiseur (qui prépare et vend des peaux) de Nantua, deux artisans qui regardent sans doute de haut mes ancêtres paysans mais qui ne sont pas les personnages importants qu’étaient leur grand père ou leur grand oncle. On reste loin du décollage du début du siècle. Certes j’ai trouvé sur Internet qu’une Pernette Gourgié a épousé un Duproz, notaire à Gex, mais ce doit être une cousine de « mes » Gourgié. Charles Philibert et Françoise semblent rester dans le mélodrame, celui qui oppose l’amour à la réussite sociale et fait triompher l’amour. Peut-être est-ce là le sens de cette histoire.
Chamoiseurs. Planche de l'Encyclopédie Diderot.



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