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lundi 18 octobre 2010

III. Albert arrive au camp d'internement

Le 8 février 1943, vers 8 heures du matin, Albert arrive à Saint Paul d’Eyjeaux. Il ne nous dit rien de sa première impression à la vue du camp qu’il ne décrira d’ailleurs jamais.Comme on le verra, il est sans doute dans un état second qui lui interdit de voir quoi que ce soit d’autre que ce fait brut qu’il n’arrive pas à accepter : il vient de passer du statut de jeune fonctionnaire promis à un bel avenir dans la Fonction publique à celui de paria, un numéro anonyme parmi la foule indistincte de tous ces parias.

 Pour décrire ce qu’il voit sans voir, il nous faut retourner au Journal de Rougeron. 

 Photo prise, comme toutes les autres du camp, en janvier 1942. Rien n’avait changé un an plus tard en février 43.


Note : Nexon est un autre centre de séjour surveillé où Rougeron avait d’abord été interné.

En ce jour de février 1943, Rougeron fait sans doute partie des badauds qui regardent l’arrivée d’Albert dont l’habillement « de cabinet ministériel vichyssois » doit trancher sur celui de la plupart des internés.

La population incarcérée s’est pourtant modifiée depuis l’ouverture du camp consacré à l’origine à l’internement des communistes. Le camp s’est « embourgeoisé », pour reprendre l’expression de Rougeron qui détaille, en juillet 1943, les différentes catégories qui la compose.

« Durant les 9 mois de mon séjour :
- 464 internements
-  456 libérations (Albert fait partie des 2 catégories : arrivé en février, libéré en mai)

Au cours de cette période, la physionomie du camp s’est assez sensiblement modifiée. Des internés de la 1ère heure, celle de 1940, presque tous des communistes ou considérés comme tels, le nombre a décru vers une population se situant au tiers approximatif de l’effectif total actuel. Par contre, des éléments nouveaux ont fait leur apparition : socialistes, chrétiens, démocrates, nuances classées à droite, apolitiques, autrefois englobés sous le vocable général de « gaullistes », à mesure que s’étendait le courant d’opposition au régime de la « Révolution nationale ». Parmi ceux-ci, une partie d’embrigadés dans les mouvements de résistance (Combat et Franc-tireur, le Coq enchaîné, surtout), arrêtés à la suite d’imprudences ou de dénonciations, ou simplement sur des présomptions. D’autres, non affiliés, ayant seulement obéi à des consignes générales à l’occasion de manifestations ou à des impulsions personnelles qui sont surtout le fait des jeunes.
D’autre part, une masse, mouvante d’ailleurs. De gens n’ayant jamais pris part à une action quelconque, mais appréhendés en raison de dénonciations, d’incidents avec des militaires allemands ou italiens ou des fonctionnaires ou après des attentats commis dans la région de leur résidence. Ce sont les plus mécontents et les plus impatients : ils n’ont rien fait, l’intention ne les a même pas effleurées et ils sont ici tout de même ! Un certain nombre, difficile à déterminer, de personnages dont les motifs d’internement s’apparentent assez au droit commun : trafics illicites d’ordres divers, qui les rendent peu intéressants.
Enfin, le petit groupe d’une demi-douzaine de droitistes digérant mal l’aventure d’être enfermés par le gouvernement qui s’approche le plus de leurs vœux et qu’ils ont couvert bruyamment de leur protection.
Les origines sociales sont également différentes du recrutement premier. Depuis septembre 1942, l’on a vu passer : un sénateur, un député, deux professeurs en Sorbonne, trois colonels, cinq commandants, une douzaine d’officiers de divers grades, de réserve ou d’active, quatre commissaires des chantiers, cinq ecclésiastiques, une dizaine de fonctionnaires d’administration centrale et autres [Albert fait partie de cette catégorie], une quinzaine de policiers, autant d’étudiants, trois descendants de nobles familles…. Comme disent les « prolos », le camp s’embourgeoise ! »

On retrouve assez bien Albert dans cette analyse, même s’il chevauche plusieurs catégories : il est ce chrétien qui accomplit des actions de résistance, même s’il n’est pas « embrigadé » dans un mouvement constitué. Il est victime, à la fois, d’une imprudence et d’une dénonciation. Il est aussi cet homme qui estime « qu’il n’a rien fait » qui justifie son internement. D’où son extrême difficulté à accepter son sort dans les premiers jours de son incarcération.

En effet, dès son arrivée, Albert doit sans doute, comme Rougeron, remettre ses affaires personnelles et prendre son paquetage de « surveillé ».


Mais, à ce moment, Albert manifeste une attitude suffisamment démonstrative pour qu’on le conduise dès son arrivée à l’infirmerie avant même de rejoindre sa baraque. Que s’est-il passé ?

Pour essayer de comprendre, je me reporte à un souvenir personnel car j’ai vécu, toutes proportions gardées, quelque chose de semblable. Dans ce genre de situation où les procédures sont rigides et le processus d’incorporation répété à l’identique jour après jour, vous êtes pris en charge dès votre arrivée, comme le cochon dans les abattoirs de Chicago et il faut beaucoup d’énergie  ou un comportement complètement déviant, pour que l’autorité veuille bien percevoir dans cette chose anonyme que vous êtes devenue, un individu avec son problème, un problème suffisamment sérieux pour qu’il bloque la machine pourtant habituée aux cris et aux protestations.

J’avais oublié de renouveler mon sursis et j’avais sans doute négligé de précédentes convocations. Deux gendarmes étaient venus me  chercher à mon domicile, c'est-à-dire chez mon père à Neuilly, pour me conduire à la caserne Exelmans où me fut remis l’ordre de me rendre « immédiatement et sans délais », selon la redondance qu’adorent les militaires, à la caserne de Poitiers.

Sur le moment, j’étais complètement déboussolé. Le ciel venait de me tomber sur la tête. J’étais brusquement sorti du confort douillet dans lequel je me lovais, sans penser qu’il était précaire  L’Etat me tombait brutalement dessus, de toute la puissance de sa police et de son armée. Finies les études, les projets paisibles. Il me fallait tout abandonner par suite d’une décision qui, par son arbitraire impersonnel, niait ma petite personne, ses désirs et ses envies.

 Je me présentais à la caserne de Poitiers le lendemain matin à 8 heures comme j’en avais reçu l’injonction formelle et fus tout de suite embarqué dans la chaîne conduisant au magasin d’habillement. Comprenant que si je ne résistais pas tout de suite au courant qui m’emportait, j’allais devenir définitivement un bidasse, je me démenai comme un diable pour attirer l’attention et obtenir de rencontrer le colonel qui me passa un savon mais me permit de m’en retourner à mon centre de recrutement de Limoges, pour régulariser ma situation.

Ma petite aventure n’a, bien sûr, rien à voir avec la main de fer qui s’abat sur Albert. Elle me permet juste de visualiser la scène qui se déroule en ce matin du 8 février 1943. Car tout ceci est bien étonnant : qu’est-ce qui peut bien conduire les gardes qui viennent de prendre livraison de leur nouveau prisonnier à l’envoyer à l’infirmerie plutôt que dans sa baraque ?

Il fallait qu’on jugeât son état suffisamment préoccupant au point de déroger à la procédure et le conduire à l’infirmerie, il fallait qu’Albert parût suffisamment décomposé pour qu’on prenne peur. Seule une crainte sérieuse pouvait amener des geôliers à se préoccuper du sort d’un prisonnier. S’il ne s’agissait que d’une rébellion violente, on l’aurait envoyé au mitard, non à l’infirmerie.  Après tout, on était dans un camp d’internement pour ennemis du Régime non dans une caserne républicaine des années 60. Il a dû crier, tempêter, se démener pour éviter de suivre la filière normale d’incorporation car il savait bien qu’une fois embarqué, il ne pourrait plus revenir en arrière. Peut-être a-t-on craint un état de démence. Ou bien a-t-l paru complètement anéanti, incapable de la moindre parole et du moindre geste ? C’est cette dernière hypothèse qui est la plus vraisemblable puisqu’il se qualifie lui-même de « chiffe molle ». Peut-être même s’est-il évanoui (on s’évanouit facilement dans la famille) ?

Quoiqu’il en soit, Albert ne rejoint pas la baraque à laquelle il est affecté. On l’envoie à l’infirmerie. Il y restera une semaine avant de reprendre le dessus.

« J’étais absolument catastrophé et complètement abattu. Je n’avais pas pu prévenir ma famille bien entendu, je ne savais pas du tout pour combien de temps je me trouvais dans ce camp, et à l’idée de devoir y rester des mois ou des années, car à cette époque on ne pouvait imaginer du tout à quel moment la guerre pourrait se terminer et de quelle manière, d’ailleurs, elle pourrait se terminer. On commençait tout de même à prendre espoir parce qu’il y avait eu Stalingrad [Le maréchal Paulus a capitulé le 2 février 1943, 4 jours avant son arrestation, un autre fait, peut-être, qui lui a fait penser qu’il n’avait vraiment pas de chance] et nous avions compris alors que l’armée allemande n’était pas finalement tout à fait invincible et il y  avait des moments où elle puisse être battue. Mais enfin, la libération nous paraissait un moment très éloigné, très aléatoire, personne, pas même Londres ne parlait d’intervention ou de débarquement, et les Américains, quant à eux, jusqu’à Pearl Harbour, ne bougeaient pas.

J’ai donc passé une 1ère semaine à l’infirmerie parce que j’étais complètement abattu et désorienté et tout le monde se demandait quelle était cette chiffe molle qui était arrivée au camp. Et il m’a fallu effectivement une semaine pour reprendre confiance en moi, pour me conditionner toujours suivant les mêmes méthodes [Le petit livre du docteur Payot sur l’Education de la volonté avait joué un rôle très important dans la vie d’Albert, quelques années plus tôt. Il restera fidèle à ces techniques tout au long de sa vie] et pour dominer mon destin. »


Georges Rougeron donne une description de l’infirmerie car il y est soigné en novembre 1942 pour des problèmes de santé qui conduiront finalement à son élargissement (on n’allait pas à l’infirmerie pour un simple bobo). Il rend hommage au dévouement et à la gentillesse du médecin. Une assistante du Secours national vient d’ailleurs d’arriver. Elle est parait-il charmante. Mais ce qu’il retient, c’est l’ennui de ce séjour où l’on est coupé de tous et de tout.

C’est cette même solitude qui, sans doute, convient à Albert le temps de se ressaisir.



Puis, Albert gagne sa baraque, semblable à l’une de celles-ci, peut-être l’une de celles-ci..



Voici la description qu’en donne Rougeron :



Une trentaine de baraques en bois…

 A gauche les baraques des surveillés, à droite celles des gardes, au fond Saint Paul d’Eyjeaux.

Le camp de saint Paul d’Eyjeaux n’est pas le pire des camps. Le principal problème est celui de la boue car il est construit dans une cuvette qui s’appelait, avant même la construction du camp, le Trou Maudit. Pire, les douches et les latrines sont construites en contrebas et l’on marche dans 20 à 25cm de boue pour s’y rendre.


Les meilleures chaussures pour affronter cette boue, ce sont encore les sabots. Mais ils coûtent cher, 60 F. Georges Rougeron vient de se résoudre à cette dépense. Il a également organisé une collecte pour en offrir une paire à un pauvre bougre, rescapé de l’armée républicaine espagnole qui n’a que des espadrilles.

Des travaux ont été engagés par la direction du camp, mais rien n’y fait. Pendant plusieurs mois, chaque année, le camp est un cloaque.

La mauvaise saison apporte une autre calamité, le froid. Les hivers de la guerre ont été très rigoureux, notamment l’hiver 42/43 et on imagine bien que les camps sont encore moins bien servis en bois de chauffage que les villes. Il y a, on s’en souvient, 2 poêles par baraque mais on les allume le plus tard possible. Se lever pour faire le café (qui n’est sûrement pas du café) est, pour Georges Rougeron, une des corvées les plus pénibles. Son voisin le remplace souvent en remerciement des provisions qu’il lui donne.


On allume les poêles le plus tard possible : le 13 octobre 1942, pour le seul poêle du foyer.

Même allumés, les poêles ne chauffent pas suffisamment et le différentiel de température entre l’intérieur et l’extérieur reste bien faible.

Aussi les poêles sont l’objet parfois de bagarres. Rougeron raconte que début décembre une dispute violente éclate parce qu’une demi-chambrée (il y a 2 poêles par chambrée, rappelons-le) prétend monopoliser « son » poêle. C’est encore pire le 29 décembre, jour de la 1ère chute de neige :


A cette même date, Albert est sans doute douillettement installé à Charensat pour passer les fêtes de fin d’année en famille mais en février 43, il a dû connaître un froid encore plus implacable. Le lendemain de son arrivée, il neige sans arrêt et il fait un froid mordant attisé par le vent.
Etes-vous perplexe comme moi à propos de ce "nouvel envoyé ministériel" dont parle Rougeron  qui aurait participé au "five o'clock" de l'infirmière en chef? Tout semble indiquer qu'il s'agit d'Albert que Rougeron vient de qualifier "cabinet ministériel vichyssois" sur le même feuillet lors de son arrivée. De plus, Albert est à l'infirmerie, dans un état qu'il juge lui-même "pitoyable". Enfin, il n'est question nulle part ailleurs d'un autre "envoyé ministériel". Il s'agit donc sûrement d'Albert que l'infirmière a pris en pitié, même si Albert n'en parle pas.

Encore heureux quand les poêles fonctionnent. Le 3 janvier 1943, il n’y a plus de combustible. Il fait plus mauvais dans les baraques que dehors car le carton est détrempé  sur 50cm de hauteur. Il devient difficile de lutter contre le froid. « Les uns demeurent le plus tard couchés ; d’autres la capote sur le dos, tournent comme le lion en cage, dans l’allée centrale. Vers la fin de la matinée, quelques-uns ont gagné le foyer. Ils sont curieusement alignés en rangs d’oignon de chaque côté du tuyau de l’unique poêle allumé qui a été rallongé pour la circonstance. Huit ou dix hommes de part et d’autre, silencieux, ceux-ci graves et méditatifs, celui-là le regard perdu dans le vague, d’autres attentifs à leur lecture. Cela fait une étonnante atmosphère de recueillement spontané, à la fois troublante et drôle ; drôle, ce n’est sûrement pas l’avis de beaucoup et comme je les comprends bien… »

On comprend aussi, dans ces conditions, qu’Albert remercie chaleureusement sa future belle-mère, Maria Servettaz épouse Dufour, ma grand-mère maternelle, dans sa lettre du 18 février, qu’on lira plus loin, de lui avoir fait parvenir une couverture, en plus des victuailles, bien nécessaires aussi.

Car le problème qui occupe le plus les esprits est celui de la nourriture. Rougeron note chaque jour, au début de son internement, les menus et il les récapitule périodiquement. Le menu de base comporte un bouillon et des carottes et quelque chose qui fait office de dessert. Le menu du soir est souvent strictement identique au menu du midi. Rougeron prend les carottes en horreur. Ensuite, ce sont les rutabagas et quelques facétieux inaugureront, en grande pompe, la « rue Tabaga ». Fin janvier, ce sont plusieurs fourgons de topinambours qui sont entrés dans le camp : « aurions-nous changé notre cheval borgne pour un aveugle », écrit Rougeron le 24 janvier 1943.

Ainsi Rougeron décompte, pour la 1ère semaine de novembre 42, soit sur 14 repas, 11 fois des carottes et une fois des rutabagas. Quand on leur sert des pommes de terre qui ne sont parties pour l’Allemagne, c’est une fête dûment enregistrée dans le Journal. Quand à la viande, elle est extrêmement rare. Le 14 décembre, visite du Médecin Inspecteur-chef des camps qui « se  serait montré surpris de ce régime carottes auquel nous sommes intensément soumis et qui n’est pas précisément favorable au bon équilibre des internés ».

A regarder l’état des cuisines, on aurait, nous qui sommes bien nourris, l’appétit coupé. Eux ne s’offusquaient pas de si peu.

Les repas sont pris dans une baraque réfectoire où se succèdent deux services. Rougeron le décrit le 9 octobre à un moment où il continue de découvrir les différentes installations du camp.

« 9 octobre. Menu du midi : Bouillon, carottes, compote, une poire. Chaque table du réfectoire comprend douze à quinze convives servis par le chef de table au moyen d'une grande louche qui plonge dans la marmite où les portions de la table ont été soigneusement décomptées. Aussitôt le repas expédié, et cela demande peu de temps, on lave le couvert à la bassine commune avant de laisser la place au second service".

Il faut toutefois relativiser cette situation, la relativiser au sens propre, c'est-à-dire en la comparant à ce qui se passe à l’extérieur du camp, dans les villes notamment. « Un de mes voisins de baraque rentrant de permission me dit que l’on mange mieux au camp que chez soi. Dans sa région, quelle misère ! »

Même son de cloche de la part de 3 évadés de la « relève », c'est-à-dire de 3 travailleurs français en Allemagne qui se retrouvent au camp pour s’être évadés du Reich :  Je rappelle que la relève est une politique initiée par Laval qui permet la libération de prisonniers français (il y en a encore un million) en échange de l’envoi de travailleurs français en Allemagne. Devant le peu de succès de cette politique fondée sur le volontariat, Vichy décidera la création du Service du travail obligatoire, le fameux STO, par la loi du 16 février 1943, une semaine après l’internement d’Albert.

Ensuite, il est possible d’améliorer l’ordinaire en organisant à plusieurs une popote. « Beaucoup d’internés se sont groupés pour l’utilisation des achats ou des colis à une popote en commun confectionnée avec des chaufferettes improvisées dehors ou dans les baraques quand l’espace libre le permet ». Rougeron. Journal

Rougeron participe à une « popote communautaire » de 5 membres. Le 14 février, Albert est sans doute encore à l’infirmerie, ils organisent un repas exceptionnel pour « fêter » l’entrée de l’un des leurs dans sa 4ème année de captivité : « Apéritif, beefsteaks/frites, filet de bœuf, pommes, brioche, vin rouge, café, pastilles de Vichy ». On imagine l’ingéniosité dont il a fallu faire preuve pour réunir ces ingrédients pour 5 convives. Il faut garder trace d’un tel événement : « Un exemplaire du menu, signé par chacun, est remis aux 5 convives, souvenir que l’on conservera avec soin ».

L’administration du camp ne gêne pas les internés dans leur débrouille pour améliorer leur ordinaire. Un des premiers achats de Georges Rougeron est un couteau ; j’avoue m’être étonné qu’un tel ustensile soit autorisé.

Enfin et surtout, il y a les colis qui arrivent, semble-t-il sans problèmes aux internés (2 colis de 5 kg par mois), sauf lorsque l’administration en décide autrement par mesure de sécurité, comme après l’arrivée des Allemands en zone sud (11 novembre 1942) où l’on craint des révoltes, ou aussi par mesure de rétorsion après une évasion.

Rougeron détaille avec gourmandise les provisions que lui envoie sa mère (les beignets, les châtaignes) ou que lui apporte son père à l’occasion de visites. Il peut alors faire un véritable repas familial avec lui.

Mais pour recevoir des colis, encore faut-il avoir pu prévenir que l’on est interné. C’est sans doute ce qui démoralise le plus Albert lors de son arrivée. Contrairement à Rougeron qui, lors de son passage au commissariat de police de Montluçon peut prévenir les siens, sans doute parce qu’il est bien connu des policiers qui l’ont arrêté, Albert a été embarqué sans que personne ne se doute de son sort, sa mère et sa sœur n’ayant aucune raison d’imaginer qu’il n’est plus l’honorable fonctionnaire de Vichy qui travaille au siège du gouvernement, à l’hôtel du Parc.

Il parvient toutefois à les joindre par courrier ainsi que les parents de sa future femme, les Dufour d’Annecy qui seront ses grands pourvoyeurs de colis. Il écrit à sa mère et envoie une carte pré-imprimée à la famille Dufour, sa future belle-famille.

« J’ai eu la chance, une très grande chance de prévenir ma famille, et de pouvoir également envoyer une petite carte, c’était des cartes, disons, imprimées, toutes prêtes, où on n’avait à remplir que certains mots, je suis, imprimé, puis, en bonne, en mauvaise, en médiocre santé, etc. donc, j’avais réussi à prévenir la famille Dufour à Annecy et à partir de ce moment là, j’ai reçu des colis régulièrement de leur part, non seulement alimentaires, de la nourriture, mais aussi du bon vin de Beaujolais, du Fleury, que naturellement je partageais avec mes camarades de baraque et qui me remontait le moral ».Albert. Transcription.
Vu de notre tranquillité actuelle, le temps qu’il mettra à prévenir et à recevoir des nouvelles ne nous paraît pas très long : le 18 février 1943, soit 10 jours après son incarcération, sa lettre de remerciement à Maria Dufour précise qu’il a déjà reçu 2 visites, sa sœur Nane, et sa fiancée Marguerite (ma mère), ainsi qu’un colis, qui contient notamment la fameuse couverture.


Le courrier était autorisé, à condition de passer à la censure, dans les 2 sens. Un permissionnaire sur lequel on a trouvé des lettres qui avaient, donc, échappé à la censure, voit sa permission transformée en une journée de prison.
Local de la censure.

Une autre fois, Rougeron raconte qu’il est convoqué par le chef de camp qui lui enjoint de supprimer toute allusion aux difficultés qui naissent de la suppression des visites et de la limitation des colis (1 seul colis de 5kg par moisau lieu de 2 habituellement).

p
 Le bureau du chef de camp.

Or ces colis sont absolument nécessaires car les rations sont très insuffisantes. Rougeron calcule, avec l’aide d’un « expert » qu’il ne cite pas, le niveau des calories qu’on leur fournit, niveau bien inférieur aux besoins, sans parler du teint invariablement jaunâtre de tous ces malheureux condamnés à n’ingurgiter que des carottes.

Aussi le médecin, le docteur Wolf, que Rougeron présente toujours comme un honnête homme, proteste-t-il vigoureusement contre la limitation des colis.

Heureusement, dans le même temps, le Secours national implanté depuis peu de temps dans le camp distribue des bouillons Kub ou du Viandox en complément.  Peu après, l’assistante du Secours national met en place un programme d’urgence pour re-doper un peu les plus fragilisés : le docteur doit désigner 30 internés qui recevront pendant 10 jours des rations un peu plus substantielles mais devront laisser leur place au terme de ces 10 jours, pour permettre à 30 autres d’en bénéficier.

Heureusement, Albert ne connaîtra pas une situation aussi dramatique. Quand il arrivera, la nourriture se sera améliorée, en qualité et en quantité, même si les rations restent insuffisantes. Le 1er mars, Rougeron cesse de noter les repas : leur amélioration rend cette comptabilité inutile : « Souhaitons seulement n’y plus avoir à revenir ».

Surtout, vers la fin avril, un changement de gestionnaire (en même temps que le remplacement du chef de camp par un homme lui aussi plus attentif à ses « surveillés » apporte une nette amélioration : « amélioration de la qualité du pain (celui que nous mangeons est bien plus mauvais que le pain des civils déjà pas fameux…..Le gestionnaire qui a remplacé « Goering » depuis le début de la semaine dernière s’est, dit-on, indigné de la façon dont nous étions nourris par son prédécesseur et a marqué son désir de juste amélioration. Les repas d’aujourd’hui (29 avril) nous ont agréablement surpris : bouillon tout vermicelle, mélange laitue cuite et pommes de terre, salade à midi ; bouillon, choux fleur, fromage le soir. Nous n’étions pas habitués à pareils festins ! La démonstration est donc faire – s’il en était besoin- que M. le gestionnaire Permat ( ?) pouvait nous ravitailler autrement qu’il ne l’a fait pendant des mois où nous avons été submergés de carottes et de bouillon sans graisse, parfois sans sel, au point de voir des hommes tombés de faiblesse. M. le gestionnaire Permat devra un jour rendre des comptes ».

Rougeron revient sur cette question dans une note de juillet.

« Le départ de l’ancien gestionnaire fin avril a rendu moins impérieux le problème de la nourriture par nos moyens propres [les popotes communautaires.], en raison de l’amélioration sensible de l’ordinaire qui en est résultée. Aux insipides carottes, rutas, topinambours, sans graisse et parfois sans sel, ont succédé : pommes de terre, pâtes, haricots, confiture, viande et fromages plus fréquents, quatre quarts de vin par semaine au lieu de trois. Pourquoi ne pas le dire ? Maintenant nous mangeons mieux que les civils de certaines grandes villes ».

Albert aura donc connu un léger mieux dans la nourriture vers la fin de son séjour. Il en connaîtra un autre dans un domaine où le camp de Saint Paul d’Eyjeaux ne brillait pas particulièrement et je suis certain que ce dernier aspect de la vie carcérale lui a été plus pénible que tout autre. Je veux parler de l’hygiène.

On se souvient que le camp était « un vrai cloaque » et que WC et douches étaient au fond du camp, au plus bas de la cuvette. Or, février fut très pluvieux. Pour atteindre ces installations sanitaires sûrement bien sommaires, il fallait traverser cette boue qui aspirait vos chaussures. Sans compter que les douches (ni donc l’évacuation des latrines) ne marchait pas toujours. Ce fut le cas notamment en mai alors qu’il faisait très chaud. Malgré des travaux engagés plusieurs fois, ce problème ne fut jamais réglé définitivement de manière à peu près satisfaisante.

En revanche, et c’est de cette amélioration dont je voulais parler, le 25 mars (Albert a fêté, 5 jours plus tôt, ses 26 ans), on change les paillasses qui devaient être dans un état pitoyable après plus de 2 ans de service ininterrompu, alors que leurs occupants changeaient, eux, assez souvent.

Il n’est pas étonnant que les prisonniers aient souffert de la gale. Rougeron est soupçonné d’en être atteint et on le traite. Je me souviens que ma marraine, la sœur d’Albert,  nous avait parlé de la gale et de la difficulté de s’en débarrasser. Je ne me rappelle pas qu’Albert nous ait raconté l’avoir attrapée à St Paul, mais cela me parait assez vraisemblable. Je me demande, d’ailleurs, si la gale dont nous parlait ma tante, n’était pas celle qu’Albert avait ramenée de St Paul. Mais je ne suis pas sûr de ma mémoire.

Rêveries de nourriture abondante, efforts pour lutter contre le froid et améliorer son ordinaire, corvées (balayages, pluches, nettoyages divers) auxquelles tous étaient astreints, à l’exception des chefs de baraques qui en étaient déchargés du fait de la lourdeur de leurs tâches ne suffisaient pas à occuper de trop longues journées.

Or, il était essentiel de s’activer pour supporter cette attente interminable et vide. Le 3 février 1943, quelques jours avant l’arrivée d’Albert, Rougeron énumère les préceptes de son manuel du petit interné :

« Eviter de laisser l’esprit inoccupé, essayer de s’adonner à une tâche choisie et intéressante, sans cependant s’y enfoncer, composer sa journée d’occupations matérielles et intellectuelles, coupées de loisirs se succédant, se réjouir des événements heureux, ne point se laisser accabler par les autres ; attendre la libération sans trop y compter, pratiquer l’amitié, rendre service, être indulgent aux petits travers inhérents à la vie communautaire, sourire des incidents plutôt que de s’en fâcher, conserver toujours une égale humeur, tel me paraît l’essentiel de la règle à observer pour rendre la captivité supportable ».

Après cette prise de contact quelque peu chaotique, Albert va intégrer véritablement le camp et participer aux activités de celui-ci.




Annexe

J'ai reporté en annexe le document filmé qui suit car il est fort long et concerne un aspect marginal de mon récit : la Relève.
Je trouve ce document de l'INA fabuleux. Il s'agit de 32 minutes de rushes non montés tournés par les Actualités françaises lors de la visite de Laval  à la gare de Compiègne le 1er septembre 1942. L'objectif est de montrer concrètement la relève : des prisonniers sont libérés et croisent les ouvriers qui partenet "volontairement" travailler en Allemagne. 

C'est naturellement un film de propagande mais comme il n'est pas monté, la réalité perce malgré tout : Au bout d'un moment, on voit des Allemands solliciter l'enthousiasme des soldats. On entend les discussions off de Laval avec ses conseillers. comme pour une manifestation officielle actuelle.  On se presse pour se rapprocher du chef du gouvernement, on se pousse du col...Mais il y a une différence avec aujourd'hui qui saute aux yeux  :  on voit clairement et concrètement la France occupée, quasiment étouffée par toutes ces casquettes allemandes, un genre de scène soigneusement évité dans les actualités diffusées.

Les 20 premières minutes sont muettes. Le son arrive avec Laval.
Tout n'est pas à regarder sans doute, même si je ne me lasse pas de scruter ces visages ceux des soldats et ouvriers mais aussi ceux des officiels que mon père côtoyait dès cette époque.

 

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