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vendredi 15 octobre 2010

II. L'arrestation.







Lorsqu’il est arrêté, le 6 février 1943, à 7 h30 du matin, un samedi matin, dans sa chambre de l’hôtel de l’Amirauté, Albert travaille au Secrétariat général du Gouvernement. Il a échoué au concours d’entrée au Conseil d’Etat (replié à Royat près de Clermont-Ferrand) en décembre 1941 et cherche à travailler dans la fonction publique après ses études de droit et son diplôme de Sciences Po. Son chef de « petite écurie » (le petit groupe de préparation au concours animé par un auditeur au Conseil d’Etat, l'écurie proprement dite étant conduite par le futur Premier Ministre de de Gaulle, Michel Debré) Pierre Ordonneau, vient d’entrer au Secrétariat général du Gouvernement.

Quelques mots sur ce Pierre Ordonneau : né 1912, il est auditeur au Conseil d’Etat en 1941 lorsqu’il prépare Albert. Sa notice biographique dans le Who’s Who est muette sur ses activités entre 1941 et 1945. Sa carrière au Conseil d’Etat jusqu’à sa retraite en 1980, est brillante (même s’il terminera comme président-adjoint de section et non comme président comme le dit Albert). C’est ce que l’on appelle maintenant un vichysto-résistant : médaille de la Résistance, commandeur de la Légion d’honneur, Croix de guerre 39-45. Il reste que ce blanc dans la biographie est bien inutile (mais si fréquent dans la mémoire de beaucoup de Français. Albert est, au moins, plus honnête).

Pierre Ordonneau est d’ailleurs un curieux double d’Albert qui aurait réussi ce qu’Albert rêvait en ces années 40 : né 4 ans avant lui, il fait les mêmes études (droit et sciences Pô), il se marie et a 2 enfants comme Albert, il se remarie en 1980 (toujours comme Albert mais 4 ans après lui) et meurt en 1990 (4 ans avant Albert). Il commence sa vie professionnelle comme avocat avant d’entrer au Conseil d’Etat, alors qu’Albert embrassera la carrière d’avocat par défaut, faute de pouvoir entrer au Conseil d’Etat ou dans l’administration en général.

Je ne connais pas la date exacte mais je pense que l’entrée d’Albert dans l’administration de Vichy s’est produite juste après le retour de Laval au gouvernement et la nomination à ce poste de Jacques Guérard, un proche de Laval, le 18 avril 1942.


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Jacques Guérard, inspecteur des finances, spécialiste de l’assurance, collaborateur convaincu, est un proche de Laval. Quels que soient ses torts ou ses crimes, son parcours est particulièrement romanesque :  il est contraint de suivre Pétain et le gouvernement de Vichy à Sigmaringen, après l'échec d'une tentative de fuite vers la Suisse. Il parvient à s’échapper et se réfugie en Espagne. Il est condamné à mort par contumace, revient en France en 1958 pour y être jugé. Condamné à 5 ans de déchéance civique, il est presque immédiatement gracié et fait une brillante carrière dans l’assurance. Il meurt paisiblement en 1977 à 80 ans à Saint Jean Cap-Ferrat. Fin 1940, directeur de cabinet du ministre des Affaires étrangères (Paul Baudouin), il avait été notamment le signataire d’un télégramme adressé au gouvernement des Etats-Unis pour justifier le statut des Juifs promulgué par Vichy dès octobre 1940.


Je ne sais rien des fonctions qu’occupe Albert ; il n’en a jamais parlé. Je peux seulement rappeler qu’il était plutôt spécialisé, à l’époque, en droit public et en économie. Il avait son bureau à l’Hôtel du Parc, le siège du gouvernement.

 L'hôtel de l'Amirauté.
Comme presque tous les hôtels de Vichy,
il a été transformé en résidence.


Il devait tous les matins  quitter l'hôtel de l'Amirauté pour une courte et agréable promenade : l'hôtel du Parc situé de l'autre côté du jardin public est à 300m tout au plus de sa chambre d'hôtel.


Il passe devant le casino où la Troisième République s'est sabordée en 1940.


 Vichy le 10 juillet 1940 : Pétain est chef de l'Etat Français


L'hôtel du Parc
L'entrée où de nombreuses photos de Pétain ont été prises.

Même s’il n’avait que des fonctions subalternes, vu son âge (25 ans) et son inexpérience, il était au courant de la politique de collaboration menée car le secrétariat général avait connaissance de tout. C’est par exemple vers lui que remontaient les affaires concernant les camps d’internement. Eut-il à connaître de problèmes concernant Saint Paul d’Eyjeaux avant d’en être un locataire ? La vie réserve souvent ce genre de surprise.

Il l’avoue sans ambages, il était tout heureux et tout fier d’avoir un poste à Vichy, dans le saint des saints, à l’hôtel du Parc :

« C’était pour moi une aubaine extraordinaire d’entrer dans la fonction publique qui m’avait toujours tentée. Il [Pierre Ordonneau] m’avait d’ailleurs laissé entendre que je pourrais être nommé conseiller de tribunal administratif ou sous-préfet au bout de quelques mois de collaboration avec lui. J’acceptais donc d’enthousiasme. Je me retrouvais à Vichy à l’hôtel de l’Amirauté, dans une très belle chambre, situé de l’autre côté du jardin du Parc, à 200, 300 m au maximum de l’Hôtel du Parc où résidait le gouvernement de Vichy. J’étais tout gonflé de mon importance mais toujours aussi militariste et anti-allemand ». Albert. Transcription.




A Charensat, avec sa mère, en juin 1942. Charensat, là où se trouve la maison de campagne familiale, est à 80 kms de Vichy. Il est harnaché pour rejoindre son poste.

 Charensat en 1921. Albert est à côté de sa sœur devant son père, un inconnu et sa mère..

Dans son récit autobiographique, il se dit clairement pétainiste jusqu’en novembre 42, pour les mêmes raisons que la majorité des Français : l’Allemagne est partout victorieuse ; l’échec de la France a des causes profondes qu’il faut rechercher dans les années de laxisme qui ont précédé. Il faut un sursaut moral et politique.

Si je crois qu’il partage beaucoup des opinions qui ont fondé la « Révolution nationale » de Pétain (les valeurs de la terre, du travail, de la famille et de la religion catholique), je ne pense pas qu’il approuve la collaboration autrement que comme un moindre mal temporaire. Il se dit, en effet, très anti-allemand, comme la majeure partie des fonctionnaires de Vichy. Mais ce sentiment « anti-allemand » ne va pas sans une certaine admiration pour la puissance de cette armée et pour les qualités du « peuple allemand » qu’il avait découvert lors d’un séjour à Fribourg pendant l’été 1938.

Quand il décrit l’arrivée du maréchal von Rundstedt à l’Hôtel du Parc, le 11 novembre 1940, on perçoit l’admiration du jeune homme sous la rage du vaincu :
« Nous avons vu arriver le maréchal von Rundstedt, avec toute sa garde, en gants blancs. Bien entendu nous n’avons pas travaillé du tout de la journée, restant aux fenêtres, pour voir le spectacle. » Albert. Transcription.
Mais cette date du 11 novembre 1942 marque une rupture dans son attachement au régime. Le maintien du gouvernement après l’invasion du territoire de Vichy par les Allemands le scandalise, suivant en cela beaucoup des fonctionnaires de Vichy : Vichy n’a plus de justification maintenant que le gouvernement ne peut conserver un semblant d’autonomie.

Il s’engage alors dans la Résistance lyonnaise mais reste à son poste à la demande de ses camarades. Là encore, aucun détail si ce n’est que ses camarades de Lyon, qu’il rencontre le week end à la messe de la cathédrale Saint Jean, et qui sont d’anciens condisciples de la JEC, (Jeunesse étudiante catholique) lui demandent d’effectuer des transports de tracts, d’armes et de postes de radio « pour le compromettre dans la résistance », selon sa propre formulation, assez curieuse.

Quelle activité de résistance a-t-il alors à Vichy, je ne sais. Comme je l’ai dit précédemment ce n’est pas mon propos pour l’instant, faute d’éléments. Quoi qu’il en soit, il est arrêté le samedi 6 février 1943.

Avant de le suivre dans cette chute brutale qui va le conduire des ors de l'Etat Français à la boue de Saint Paul d'Eyjeaux, arrêtons-nous quelques instants juste avant qu'il ne sorte de son rêve. L'INA a conservé une archive qui date du 5 février 1943, la veille de son arrestation.

Voici ce qu'il a vu de ses yeux de jeune ambitieux comblé :


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Mais il nous faut revenir au lendemain matin, au samedi 6 février 1943.

« On a frappé à ma porte à 7h30 du matin, « police, ouvrez ! » et sans aucun commentaire, 2 hommes en civil me disent « nous venons vous chercher et nous vous emmenons au commissariat ». … Je les suivis en me disant « bon, ben, moi, je suis garanti, je suis à l’Hôtel du Parc, personne n’osera me toucher.

Je fus ainsi retenu dans les locaux de la police, mais je commençais à rouspéter en disant « je n’ai rien à me reprocher, je veux voir le directeur de la police, m’expliquer avec lui, etc. ». On m’a conduit devant le directeur général de la police nationale, qui s’appelait Buffet, qui m’a reçu, debout bien sûr, et qui m’a dit « vous faites l’objet d’un arrêté d’internement au camp de Saint Paul d’Eyjeaux dans la Haute Vienne » et il m’a congédié. Ce monsieur Buffet a d’ailleurs été fusillé à la Libération. Mais je n’ai jamais eu depuis de nouvelles de lui. »

Jean Buffet est directeur de la police de sûreté depuis novembre 1942.
Son chef de brigade le décrit ainsi en 1929 : « Fonctionnaire intelligent, très travailleur et, professionnellement, très capable, qualités qui, malheureusement pour lui, sont estompées par un caractère fourbe et perfide ». Curieuse notation pour un officier de police qui devrait considérer ces travers presque comme des qualités utiles à la fonction. Les motivations de sa condamnation à mort nous semblent aujourd'hui bizarres, quand on sait la place, centrale, qu’il occupait dans le dispositif répressif de Vichy, en lien avec les Allemands : « A organisé et stimulé la répression contre les patriotes favorisant les entreprises de l’ennemi ; a contrarié l’effort de guerre de la France et de ses Alliés en obtenant notamment la promulgation de la loi réprimant sévèrement les complicités d’évasion ». Rien notamment sur l’élimination des Juifs ou des Tsiganes. Il a été exécuté le 31 octobre 1944.


Albert est donc condamné, sans le moindre jugement, à être interné en camp. L’internement ne doit pas être confondu avec un emprisonnement. C’est une mesure administrative et, comme telle, elle n’a pas besoin d’être motivée. Celui qui fait l’objet d’une telle décision ne connaît ni la raison de son internement, ni sa durée. C’est une mesure de mise à l’écart, moderne reviviscence des lettres de cachet de l’Ancien Régime. Ce dispositif fut appliqué pour la dernière fois pendant la guerre d’Algérie. Ceci dit, on n’en est pas très loin actuellement avec la disposition pénale récente qui permet de maintenir en détention, sa peine pourtant purgée, un criminel jugé dangereux.

L’internement consistait donc à mettre hors circuit des gens considérés comme gênants dans des Centres de séjour surveillé (CSS). Le terme officiel de ses pensionnaires étaient celui de « surveillés » et non de prisonniers ou d’internés. Rougeron parle plusieurs fois des transferts de « surveillés » pour le tribunal de Limoges ou de Lyon. Le surveillé passait alors en jugement pour un crime clairement identifié, commis avant ou pendant son internement : évasion, terrorisme, etc. S’il était condamné, il était incarcéré en prison. Toutefois, la distinction s’estompera au fur et à mesure que la fin approchera : les communistes seront conduits en prison en 1944 car le camp de saint Paul (comme d’autres) était jugé trop peu sûr.

Il reste qu’ignorer le motif et la durée de la privation de liberté que vous subissez devait être une torture psychologique particulièrement ravageuse pour le moral.

Torture psychologique, mais pas de torture physique. S’il a été molesté et giflé au commissariat, c’est pour l’humilier, pas pour le faire parler. Il n’évoque aucun interrogatoire. Il s’agit d’une mise à l’écart, un point c’est tout.

Cet absence d’interrogatoire peut sembler étrange si le motif de l’internement est bien celui avancé par Albert. Voici l’histoire telle qu’Albert la raconte en 1994 dans ses cassettes : Début janvier 1943, il rencontre un ancien camarade de régiment qu’il avait connu lors de son service en Tunisie, Raymond M., le pharmacien de Billom dont j’ai déjà parlé.

Plus précisément, il avait fait la connaissance de Raymond M. à Constantine alors qu’il s’apprêtait à être transféré avec son unité en Tunisie où il restera jusqu’à sa démobilisation en juillet 40. C’est un « payse » de Bromont-Lamothe à côté du hameau de Côte-Faite (commune de Montfermy) où il est né. Il est tout heureux de parler de cette rencontre à sa mère dans une lettre du 7 janvier 1940. Toutefois, il ne le trouve qu’«assez sympathique ».


« Avec moi, part un pharmacien auxiliaire du nom de M. qui est né à Bromont-Lamothe



Le 19 janvier 1940, il est toujours à Constantine. Il demande à sa mère si « elle a entendu parler du pharmacien M., né à Bromont … ». La réponse s’est perdue mais pas la lettre d’Albert que j’ai retrouvée à Charensat dans le tiroir de la table de chevet de Babino, ma grand-mère, qui a conservé dans ce tiroir les lettres qu’elle recevait. Il y avait ainsi les lettres de son fils lors de son séjour en Algérie et Tunisie, des cartes postales de ses voyages, des lettres de ma mère, etc., le tout dans l’ordre de leur arrivée. Ni elle ni personne n’avait dû les consulter depuis leur entrée dans le tiroir.

Il ne sera jamais plus question du pharmacien jusqu’en janvier 1943.


Les 2 copains de régiment se retrouvent à Clermont-Ferrand au tout début de janvier 1943 et évoquent, naturellement, leurs souvenirs, tout récents, de la Tunisie. Raymond M. lui dit sa nostalgie du désert et son désir de rejoindre l’Afrique du Nord.


« Le 5 ou le 6 janvier, je me trouvais à Clermont-Ferrand où je rencontrais par hasard un camarade que j’avais connu comme militaire, pharmacien officier dans le sud tunisien qui s’appelle Raymond M. et qui était pharmacien à Billom. Bien entendu, ce garçon avec lequel j’avais partagé ma tente pendant des mois, m’inspirait toute confiance. Jamais il ne me serait venu à l’esprit qu’il puisse faire quelque chose contre moi. Nous avons beaucoup discuté et lui me parlait des regrets qu’il avait du désert et du sud tunisien car il avait été effectivement séduit par le désert. Et moi, innocemment, je lui dis « si tu veux partir là-bas, je peux t’aider ». Il m’a répondu d’un air intéressé, « ah, oui, c’est très intéressant. Comment cela ? ». Et moi j’ai commencé à déballer tout notre système, dans la plus grande inconscience, qui consistait à faire passer des gens. Nous avions un relais à Perpignan et [pouvions] faire passer les gens en Espagne et ensuite les acheminer vers l’Afrique du Nord. Nous nous sommes quittés ainsi très bons amis et je n’ai entendu parler de rien jusqu’au 6 février 1943 », (jour de son arrestation).

 Le 13 avril 1940 à Gabès avec sa mère venue lui rendre visite en Tunisie (à moins d’un mois du déclenchement de l’offensive allemande et alors que la Méditerranée n’était pas sûre !).

Comme on vient de le lire, Albert avait rencontré M. à Constantine et non en Tunisie. Albert était officier du service de santé, comme Georges M., ils avaient donc toutes les raisons de se rencontrer. On peut s’étonner qu’il n’en parle pas plus tôt. Sans doute, parce qu’il ne voyait pas en Raymond M. quelqu’un de suffisamment attirant pour chercher à nouer avec lui. Le déclencheur de cette relation fut la découverte fortuite de leur commune origine auvergnate.


Le déroulement de cette rencontre me paraît bien étonnante. En janvier 1943, personne n’aurait couru les grands risques que comportait l’odyssée jusqu’en Afrique du Nord pour simplement fouler à nouveau le sable chaud du désert. Le seul motif aurait été de rejoindre l’armée d’Afrique, Giraud ou de Gaulle : Depuis le 8 novembre 1942, les Anglo-Américains étaient en Algérie, Vichy en avait été chassé. Albert dit, d’ailleurs, qu’il avait envisagé, en juillet 1943, de rejoindre l’Algérie pour s’engager mais qu’il avait dû y renoncer, s’étant blessé en coupant du bois à Charensat. Raymond M. avait-il indiqué qu’il souhaitait reprendre la lutte aux côtés des Alliés ? Si oui, pourquoi Albert ne le dit pas en 1994 alors que cela pouvait expliquer ses dangereuses confidences. Mystère.

Se rendre en Tunisie en janvier 1943 n’avait aucun sens pour un Français, qu’il soit vichyste ou résistant. La Tunisie était occupée par les Italiens puis les Allemands et en janvier 1943 venait de commencer la bataille qui devait conduire à la libération de la Tunisie en mai 1943. On suit, dans le Journal de Georges Rougeron, les différentes étapes de cette reconquête.

Raymond M. était-il un mouton ? Albert lui a-t-il parlé de ce réseau d’évasion sans répondre à une demande de ce dernier ? Ceci n’est pas plus clair que la « simple » mesure d’éloignement d’Albert dans un centre de séjour surveillé, sans le moindre interrogatoire pour connaître ses complices, s’il est vrai que le redoutable chef de la police de sûreté avait appris, par Raymond M., l’existence d’un réseau de ce genre, en plein cœur de l’Etat, au sein du Secrétariat général du Gouvernement. Pouvait-on se priver d’une pareille chance de faire tomber tout ce réseau ? Comment imaginer que la police ne cherche pas à savoir les noms des complices et se contente d’écarter un des maillons de la chaîne, sans doute pas le plus important ? Certes, il y avait à Vichy des gens révoltés par le sort réservé aux Juifs et qui favorisaient leur évasion. Albert en faisait partie. ls auraient pu protéger Albert. L'époque était complexe et l'on n'en était pas encore aux extrémités de 1944.

Albert a sûrement participé, d’une manière ou d’une autre, à l’évasion de Juifs via l’Espagne. Ce seront ses clients après la Libération lorsque, réfugiés à l’étranger, ils feront appel à ce jeune avocat pour tenter de récupérer une partie de leurs biens. Mais de quelle manière, jusqu’à quel point ? Le réseau fut-il démantelé après ses confidences ? Je ne sais rien de tout cela, faute de l’avoir interrogé (filialement !) en temps utile. Il est clair que s'il n'avait pas participé personnellement à leur évasion, ces mêmes Juifs ne lui auraient pas fait confiance à la Libération pour qu'Albert défende leurs intérêts.

Autre question à laquelle je ne sais pas répondre :comment sait-il qu’il est arrêté sur la dénonciation de Raymond M., dont, à ma connaissance, il n’a pas cherché à se venger. L’a-t-il appris de ses amis vichysto-résistants, peut-être de Pierre Ordonneau ? En tout cas, il est très affirmatif  :

« En réalité, Raymond M. avait fait part aussitôt à la Milice [┬la Milice ne sera créée que le 30 janvier 1943] de mon engagement vers la Résistance, en se scandalisant, en disant « mais, c’est honteux de voir des gens comme Besse qui se sont infiltrés à l’Hôtel du Parc, qui haïssent le gouvernement ». Albert. Transcription. Comment la Milice a-t-elle pu laisser échapper un gros poisson de ce genre ?

Une autre remarque d’Albert peut également troubler. Il insiste sur son incompréhension des raisons de son arrestation :

« Je ne comprenais absolument rien à tout cela parce qu’il n’y avait eu de ma part aucune imprudence sauf celle d’avoir parlé au pharmacien… ». Diable ! si ce n’est pas une imprudence ? Tout ceci  ne peut se comprendre que dans la situation très particulière de ce début d'année 1943 où se côtoyaient encore des gens qui allaient s'affronter avec acharnement quelques mois plus tard, lorsque l'évolution de la situation militaire conduira chacun à choisir un camp et un seul. Beaucoup d'opposants (non-communistes, car les communistes furent toujours traités avec dureté) ont bénéficié jusqu'alors de la mansuétude du régime de Vichy.

Pour Albert, je n’en saurais sans doute jamais plus maintenant qu’il est trop tard pour interviewer Albert ou Pierre Ordonneau. Revenons donc au récit d’Albert. Il est lacunaire, il est, sans doute, biaisé par l’éloignement dans le temps des événements qu’il rapporte 50 ans plus tard. Mais, outre le fait qu’il est ma seule source, ce récit a le mérite de n’être pas volontairement enjolivé. Albert scelle, consciemment ou non, des pensées, des émotions, des moments vécus à l’époque mais, on le constatera, il ne cherche pas à se donner, à toute force, le beau rôle, il ne cherche pas, au contraire de tant d'autres, à enjoliver rétrospectivement ce passé.


Ce récit, comme je l’ai déjà indiqué, est fort bref. On aurait aimé sans doute moins de détails sur sa petite enfance et plus sur cette période cruciale de sa vie (le récit s’arrête, je l’ai dit, avec l’annonce de l’abandon, provisoire, de son intention d’épouser ma mère). Mais son projet autobiographique d’ensemble visait plus à décrire qui il était et comment il était devenu ce qu’il était, plutôt que ce qu’il avait vécu, un projet de moraliste donc et non de mémorialiste.

Autre motif de déception : le récit de son internement se divise en 3 parties à peu près égales, la description de la vie au camp n’occupant pas plus de place que l’arrestation et son transfert à Saint Paul d’Eyjeaux d’une part et la chronique de sa libération, d’autre part.

Je vois une bonne raison pour détailler son transfert : il veut expliquer et sans doute aussi s’expliquer pourquoi il n’a pas cherché à s’enfuir, alors que cela lui aurait été facile.

Après une nuit au commissariat, Albert est emmené en train de Vichy à Limoges. Le voyage, qui ne fait que 230 kms, dure toute la nuit car les trains roulent très lentement. C’est pourtant le train Genève-Bordeaux que j’ai pris souvent 15 ans plus tard pour rentrer de chez notre mère à Annecy. 

Lors de ce long voyage, Albert supporte mal d’être regardé comme une bête curieuse et comme un malfrat entre ses 4 gendarmes.

« Je me suis trouvé, non pas entre 2 gendarmes mais entre 4 gendarmes, menottes au poing, dans mon compartiment car il y avait là 2 gendarmes qui n’étaient pas là pour moi mais qui venaient chercher des condamnés au camp et qui, par conséquent faisaient le voyage avec nous. Je me trouvais donc au milieu du compartiment et dans chaque coin il y avait un gendarme pour me garder. Bien entendu, je faisais l’objet de tous les regards, tout le monde venait voir cette bête fauve pour laquelle il fallait 4 gendarmes pour la maîtriser et je dois dire que les regards n’étaient pas du tout, du tout, sympathiques. »





Georges Rougeron avait pris le même train que lui, 4 mois plus tôt, mais à partir de Montluçon seulement. J’apprends ainsi que le train passait à Montluçon à 22h30. L’attitude des autres voyageurs, ou tout au moins, d’une partie d’entre eux est diamétralement opposée. « Des…


Le récit qu’Albert consacre à son transfert est beaucoup plus long que celui de Rougeron car il passe la nuit à se demander s’il peut s’évader, malgré la promesse donnée aux gendarmes qui lui ont par suite enlevé ses menottes.

« Les gendarmes m’ont dit « si tu es raisonnable, nous t’enlevons les menottes », j’ai dit « oui, je ne ferai rien » et j’ai passé ainsi toute la nuit, pour le trajet de Vichy à Limoges, entre mes 4 gendarmes mais sans menottes.

Je connaissais très bien le trajet pour l’avoir fait des dizaines et des dizaines de fois, notamment jusqu’à Lapeyrouse [Lapeyrouse, à 40 kms au nord de Charensat et à mi-chemin entre Vichy et Montluçon, était la petite gare où Albert quittait la grande ligne, Genève-Bordeaux, pour le tortillard qui le conduisait à Saint Gervais d’Auvergne, le chef-lieu de canton de Charensat. Cette ligne, aujourd’hui désaffectée, passe ensuite sur le fameux (car le plus haut d’Europe, je crois) viaduc des Fades. Aujourd’hui on prendrait le train à Auzances pour arriver directement à Montluçon.], sur le trajet que nous empruntions pour aller jusqu’à Charensat et je savais que la pente de la voie était très forte à un moment donné, que je connaissais très bien, vers Bellenaves [au moment où la ligne quitte la plaine de la Limagne pour s’attaquer aux contreforts du plateau des Combrailles.], et que le train roulait presque au pas, d’autant plus qu’à cette époque, par manque de charbon, les locomotives étaient très mal approvisionnées et devaient réduire au maximum leur consommation de charbon. Par conséquent, les trains roulaient très très lentement et il m’était très facile de sauter sur la voie sans aucun dommage et comme je connaissais très bien la région, de regagner Charensat ou une des communes voisines où je connaissais beaucoup de monde. Et cette idée m’a beaucoup travaillé pendant plusieurs heures. Et là j’ai été victime d’une certaine idée que je me faisais de la droiture, de la loyauté, et je me suis dit, « j’ai promis aux gendarmes de ne rien faire pour m’évader, je n’ai pas le droit de le faire ». Je suis donc allé aux toilettes une fois dans la nuit, à peu près au moment où le train roulait à 6, 7 km/h, et la porte des toilettes était très proche de la sortie et je n’en ai pas profité. »



Je comprends cette torture morale de l’hésitation. J’aurais sans doute agi de même, au même âge, par soumission à l’autorité et peut-être aussi par peur de l’inconnu, alors que dans le train on était pris en charge.

Albert donne une autre explication.

« Je l’ai regretté assez souvent en me demandant si j’avais bien fait, si je n’avais pas eu une conception …. trop rigide de ma parole, mais l’idée que les gendarmes allaient avoir de graves ennuis à cause de moi m’a, je crois, finalement arrêté. »
Il raconte d’ailleurs que le lendemain matin, à la gare de Limoges pendant qu’ils attendent le tramway pour Saint Paul d’Eyjeaux, les gendarmes partagerons leur casse-croûte avec lui.

« Je dois avouer que les gendarmes ont été très corrects, ils avaient apporté quelques provisions genre sandwichs, ils m’en ont donné, très, très humainement, disons. »

Je ne suis pas totalement convaincu par cet argument même si je veux bien croire qu’il a joué. Mais plus comme la justification d’une décision prise pour d’autres motifs que par sa seule force de persuasion propre.

Ce qui me semble, c’est que cette arrestation est comme un coup de massue qui s’est abattu sur lui. Il ne réalise pas complètement encore ce qui lui arrive, mais il n’a pas encore fait, non plus, son deuil de la brillante carrière qui l’attendait. Sauter du train, c’est prendre le maquis, disparaître de la société, rejoindre ceux qui sont considérés, ainsi qu’il le dit lui-même, comme des « réprouvés, des terroristes, des voyous ». Quand il arrivera au camp, il sera rattrapé par cette terrible réalité de la ruine de ses espérances.

Rougeron est tout aussi abattu que lui, mais ce qu’il voit, ou plutôt ce qu’il veut voir, dans le regard des autres voyageurs, c’est la compassion et non la réprobation (qui devait exister également) parce que c’est un militant qui veut ne retenir que les attitudes positives alors qu’Albert est surtout sensible à sa brusque déchéance sociale.

Rougeron cite de nombreuses évasions, soit à partir du camp (elles ne cesseront jamais malgré le renforcement des mesures de sécurité), soit lors de transfert ou de permission. Les sanctions prises peuvent d’ailleurs paraître légères. En mai 1943, par exemple, les gendarmes qui ont laissé filer l’interné qu’ils escortaient ont été condamnés par le tribunal de Limoges à 3 mois de prison avec sursis. Le 3 mars, 4 évasions du camp : les gardes sont envoyées au STO (Service du travail obligatoire).

Si Albert n’avait été qu’un étudiant sans attaches et sans perspectives et non le futur sous-préfet qu’il se voyait à brève échéance, il aurait peut-être choisi un autre parti, sans se soucier outre mesure des conséquences de son acte sur ses geôliers. Mais, en ce jour ou plutôt en cette nuit, les gendarmes représentaient l’ordre, ils étaient au service de ce même gouvernement qu’il servait lui aussi, et non les affidés d’un régime dictatorial et raciste. S’évader, c’était renoncer définitivement à la carrière qu’il souhaitait poursuivre. Il n’était pas prête à le faire en cette nuit de tentation, car il n’était pas encore convaincu que son éviction était définitive.

D’ailleurs, cette question de la loyauté à la parole donnée va se poser quelques mois plus tard, lors de sa sortie du camp. Pour pouvoir quitter le camp, il fallait en effet signer un document par lequel on s’engageait à ne plus s’opposer, d’une manière ou d’une autre, au gouvernement de Vichy. Le pasteur Trocmé, dont j’ai déjà cité le nom, refusera de signer cet engagement. Il restera emprisonné 3 semaines de plus. Finalement, on préféra le laisser partir et le pasteur de Chambon sur Lignon pourra continuer à s’opposer à la politique antisémite de Vichy sans renoncer à une parole qu’il n’avait pas donnée.

Je suppose qu’Albert a signé sans grande hésitation le document ; j'aurais fait comme lui, sans le moindre état d'âme. Ce parjure ne lui posa sans doute aucun problème de conscience, pas plus qu’à tous ceux qui prendraient ou reprendraient la lutte après leur libération. D’ailleurs, on ne peut qualifier de parjure la rupture d’un engagement souscrit sous l’empire d’une violence. Le droit est clair sur ce point et la morale aussi. Albert, l’ancien élève des Jésuites, savait manier la casuistique, cet art injustement décrié qui consiste à analyser les circonstances pour déterminer comment appliquer les principes, avec discernement et non à la lettre, comme le font les imbéciles et les fondamentalistes de tout poil.

On pourra considérer que j’ai discuté bien longuement ce point de détail qui n’a, par lui-même, aucune importance. De plus, je l’ai dit, je pense que j’aurais vraisemblablement agi de même. Je ne cherche pas à savoir s’il a bien ou mal agi (ce qui est le propos d’Albert) mais à essayer de deviner son état d’esprit en cette nuit cruciale. Je pense qu’il est abasourdi. Il ne réalise pas ce qui lui arrive. Il sent confusément que tout ce qu’il a rêvé se dissipe en chimères. Sa volonté est anesthésiée, son intelligence paralysée, et cet état d’abattement va se poursuivre après son internement.

Mais voici qu’il arrive au camp d’internement de Saint Paul d’Eyjeaux.

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