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jeudi 7 octobre 2010

Voltaire contrebandier (4ème partie)

Et les Dufour dans cette histoire ?

Jusque là, j’ai appris bien des détails sur la bonne société des années 1770 mais pas grand-chose sur mes paysans d’aïeuls.
Même leur condition est vraisemblablement bien différente de celle des fermiers de Voltaire qui ont la chance de bénéficier de l’esprit d’entreprise du philosophe-homme d’affaires.



Son énergie est toujours intacte, même si ses capacités physiques (et son habileté) diminuent.
Il se plaît à s’intéresser à leur condition.

 Voltaire parlant à ses paysans. Tableau de Huber.

Peut-être pense-t-il qu’il est possible de les améliorer ?



















Voltaire racontant une fable.



Ce n’est donc pas par Voltaire que j’apprendrai quelque chose sur la vie concrète des Dufour qui vivent et survivent dans le petit hameau de Villard de la paroisse de Collonges et ressemblent plutôt à ces paysans du canton de Berne.



Des 9 enfants d’Aimé Dufour, mon ancêtre, 6 sont encore vivants dont 2 garçons et 4 filles. 3 des filles sont mariées et parties chez leur mari, seule Jeanne Marie est restée à Villard. Les 2 garçons vivants sont mariés. Le cadet Jean Pierre ne semble pas avoir eu d’enfants. L’ainé, Etienne, mon ancêtre, a eu 6 enfants dont aucun n’est encore marié, bien qu’ils aient entre 15 et 30 ans. Les Dufour de Villard,  mes ancêtres,  sont donc une dizaine et Pierre, dont je descends, a 26 ans au moment des aventures de Voltaire.

Ont-ils eu connaissance de cet incident ? Villard est à 800 m du centre de Collonges et la confiscation du carrosse d’un riche propriétaire ne devait pas passer inaperçue. On peut supposer que cela méritait une petite visite, ne serait-ce qu’à l’occasion de leur venue dans le bourg pour la messe de Noël, 2 jours après la saisie du chargement délictueux.

Ce lien, plausible mais non avéré, entre Voltaire (ou son carrosse) et « mes » Dufour est bien ténu. Pourtant, il y a un lien plus sérieux entre cette affaire et les Dufour. Oh certes, pas avec « mes » Dufour de Villard, mais avec les Dufour du Château, comme ils s’appellent bien volontiers, même si leur nom n’est que Dufour, tout nobles qu’ils soient. Ces Dufour du Château, hobereaux de province que mes ancêtres côtoyaient pratiquement tous les jours et dont ils dominaient l’une des fermes, la ferme des Isles (cf. dans ce blog « Un accident du travail »)

Pendant que je cherchais à retrouver les traces concrètes de l’incident raconté par Voltaire, j’avais le vague sentiment que ce lien avec les Dufour ne reposait pas seulement sur la géographie. Ce  nom de Dumesrel ne m’était pas inconnu. Pour en avoir le cœur net, je lançais une requête sur mon fichier généalogique. Il n’y avait pas de Dumesrel. Mais, miracle de l’informatique, il y avait bien un Dumérel, avec une seule occurrence, comme parrain d’une fille Dufour.

Bruno Dumérel, receveur au bureau des fermes du Roy à Collonges était, en effet, le parrain de Marie Anne Roberte Félicité Dufour, née le 19 décembre 1764, tout juste 3 ans auparavant. Elle était la fille de Joseph Dufour qui décèdera en 1782 (et dont je vous reparlerai un autre jour car c’est un bon exemple de hobereau du XVIIIème) et de Jéronime de La Place. Il y a donc bien un lien entre Voltaire et des Dufour, même si ce ne sont pas mes ancêtres, par l’intermédiaire de Dumérel.

Ce Dumérel était bien mon Dumérel corrompu qui avait finalement décidé de ne pas oublier son devoir tout en empochant le prix dont on avait voulu payer son silence.

Bruno Dumesrel (on retiendra désormais cette graphie, toujours utilisée plus tard) n’apparaît que cette seule fois dans les registres de Collonges. Comme on le verra plus tard, il n’y est pas né, ce qui n’est pas étonnant pour un « fonctionnaire » royal. Il ne s’y est pas marié, ce qui est plus étonnant, vu son âge, et cela a un lien avec notre histoire.

Il semble bien, en effet, que Voltaire se soit effectivement vengé en obtenant, sinon son renvoi, tout au moins son déplacement, pas très loin et même au bureau voisin de Longeray où il deviendra receveur principal.

Le village de Longeray au sortir du Pas de l’Ecluse.

Lorsque notre affaire démarre, les Dumesrel ne sont pas installés à Collonges depuis longtemps. Le premier à s’y installer n’est pas Bruno, mais son père, Jacques Nicolas. En 1760, c’est, en effet, le père qui sévit, lorsque Léonard Bourdillon membre du grand Conseil de Genève, récupère, semble-t-il avec difficulté, des armes : « Je forçai Dumesrel père, receveur de Collonges, à me restituer des armes qu'il avait fait saisir. » écrit-il dans son Journal en 1760.

Ce Bourdillon était donc un membre du parti des représentants dont nous avons déjà parlé longuement, en lutte avec l’aristocratie genevoise et l’armée française. Il rapporte, en 1768, à la date donc où se situe notre histoire, un épisode de cette lutte, dont j’avoue ne pas comprendre grand chose. « Le duc de Choiseul voulut détourner le transit de Genève, j'imaginai un expédient qui leur en imposa pendant plus de six semaines à de Jaucourt, général de l'Armée française qui, pour le dire en passant, était protestant. Je dressai un passeport pour chacune des paroisses du pays de Gex, j'y prodiguais tout le lustre que je pouvais tirer de mes emplois de directeur des Coches d'eau et des Messageries royales de France parlant au pluriel et y apposant mon grand sceau aux trois fleurs de lys».

 

Bourdillon était donc à la fois, malgré la guerre, un magistrat genevois et un fonctionnaire français. Qu’il ait pu récupérer des armes saisis, dans ce contexte de conflit avec la France, est assez surprenant.


Dumesrel père est mort à une date inconnue, avant 1767. En 1767, c’est donc Bruno Dumesrel qui officie, au moins depuis 1764.

Ce Bruno Dumesrel est un curieux personnage, semble-t-il, et pas seulement à cause de son rôle peu  reluisant dans son affaire avec Voltaire. Il est né à Auvillar, petite ville sur les bords de la Garonne, entre Agen et Montauban. La ville a gardé son cachet XVIIIème et on en parle comme un des plus beaux villages de France.







Bruno a dû suivre son père, arrivé vraisemblablement en fin de carrière à Collonges. Il lui succède à Collonges pour être donc muté ensuite, par le fermier général dont il dépend, Grimod de la Reynière, à Longeray, juste de l’autre côté de l’Ecluse dans la commune de Léaz. Ce n’est pas bien loin, mais c’est ailleurs qu’à Collonges. Toutefois Voltaire, lors de son dernier voyage vers Paris en 1778, ne pourra pas éviter de passer devant le bureau de Dumesrel. Je doute qu’il ait repensé volontiers à cette affaire.

Bruno Dumesrel réapparaît, mais dans les registres de Léaz, lors de la naissance de son fils Claude-Antoine, le 22 septembre 1782. Impossible de trouver auparavant son mariage avec la mère de l’enfant, Claudine Odet, âgée de 38 ans ; et pour cause, car il ne se mariera avec sa Claudine que 5 ans plus tard, en 1787. Pas étonnant donc que l’on ne trouve pas sous la plume du curé Jacquet, la formule habituelle « fils de X et de Y, mariés » ou ‘fils de Y, son épouse ». Puisqu’ils ne sont pas mariés, le curé aurait dû écrire, comme il le fait en pareil cas pour ses autres paroissiens, « enfant naturel de X et de Y ». Mais non, il est dit fils de Bruno Dumérel et de Claudine Odet, sans préciser qu’il est un enfant naturel. On voit que l’Eglise sait fermer les yeux : un receveur principal est un personnage important.

La famille de la mère, celle des Odet, est une bonne famille de Collonges. Le père de Claudine, Gaspard, a droit au titre de « sieur » et sa femme, Andréanne Truchet, à celui de « dame ». Gaspard, son père est alors décédé depuis longtemps, mais elle a des frères et beaux frères. Curieux qu’ils n’aient pas cherché à obtenir qu’un mariage régularise la situation, d’autant plus que ce ne sont plus des tourtereaux, Claudine a 38 ans à la naissance de son seul fils, Bruno a plus de 40 ans. Peut-être est-elle une sorte d’employée du receveur ?

Mais les bizarreries ne s’arrêtent pas là. Le mariage de régularisation ne se déroule pas, (comme c’est l’habitude) à l’église de leur domicile, celle de Léaz, mais à Arlod, à 8 kms de là, près de Bellegarde. Pourquoi Arlod, on ne le saura jamais. Toutefois, on peut noter que c’est là qu’est installé le bureau local des Fermes du Roy. Bruno a dû trouver des gens capables de lui préparer ce mariage discret. Car tout montre qu’on a voulu le garder secret.

Il y a d’abord la dispense de tous les bans. Il arrive, lorsque les futurs époux viennent de communes distantes, que l’on obtienne la dispense d’un, voire beaucoup plus rarement, de deux bans. Les voyages étaient difficiles et on ne les multipliait pas à plaisir. Il fallait le plus souvent que le mariage intervienne rapidement car la jeune épousée était enceinte jusqu’au cou. Mais je n’ai encore jamais vu la dispense des trois : cette dispense totale était nécessaire si l’on veut que personne n’apprenne le mariage, ni à Collonges, ni à Léaz.

Ensuite, ce n’est pas la grande fête familiale que l’on pourrait imaginer. Les témoins sont 3 prêtres, sans doute tous de la même famille puisqu’ils s’appellent tous Génolin : le curé d’Arlod (qui est l’officiant !), le curé de Champfromier et le vicaire de Lancrans, deux communes à quelques kilomètres d’Arlod.

Pour l’occasion, le sieur Bruno se fait appeler, pour la première fois dans les actes de la région, Boulloche Dumesrel, ce qui est sans doute le nom complet de sa famille. Lors de la naissance de son fils, Boulloche est considéré comme un prénom par le curé de Léaz. Le Dumesrel de Collonges tournait définitivement la page. Ses descendants s’appelleront tous désormais Boulloche Dumesrel (qui était sans doute le nom d’origine de la famille).


Enfin, dernière bizarrerie, le mariage est immédiatement précédé de fiançailles, le même jour, sans qu’on en voie bien la raison, sauf qu’on était pressé et que l’on ne voulait pas de publicité : je n’ai jamais vu de mention de fiançailles la même journée que le mariage.

Ceci accompli, le couple revient à Léaz pour apporter l’acte de mariage au curé Jacquet qui le valide le lendemain, 3 mai 1787, et le retranscrit dans le registre de Léaz, dernière bizarrerie de toute cette affaire, puisque ce mariage célébré à Arlod, ne figure pas dans le registre d’Arlod mais dans celui de Léaz. Comme diraient les juristes, on a dépaysé la cérémonie à Arlod, mais le mariage a bien été consigné, comme de droit, à Léaz.

Voici la transcription de cet acte curieux, dont certains noms n’ont pu être déchiffrés :

« Le deuxième jour du mois de mai l’an mille sept cent quatre vingt sept d’après ses fiançailles solennelles et des serments usités en pareil cas, faits en présence des témoins soussignés, d’après la dispense des trois bans accordés par Monseigneur de ….vicaire général du diocèse de Genève le seize courant, signé de Thiolas vicaire général et Buleix chancelier, et en vertu de la commission à moi donnée par l’acte même de cette dispense insinuée et contrôlée au greffe de Seyssel le 22 avril de la présente année, je soussigné Messire Jean Baptiste Genolin, curé d’Arlod,  j’ai donné selon la manière accoutumée  [Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’y a rien de coutumier dans cette cérémonie !] dans l’église du dit Arlod, d’après leur mutuel consentement, la bénédiction nuptiale à Monsieur Brunod Bouloche Dusmérel, receveur principal des Fermes du Roy au bureau de Longeray, paroisse de Léaz en Bugey, y demeurant, natif de Auvillar sur Garonne et fils majeur et légitime de Monsieur Jacques Nicolas Boulloche Dumesrel, décédé à Collonges pays de Gex et de feue dame Madeleine Masson et à demoiselle Claudine Odet, fille majeure et légitime de furent sieur Gaspard et de dame Andréanne Truchet de Collonges Pays de Gex, lors de sa vie épouse domiciliée à Longeray. Ont été témoins des fiançailles et épousailles Messire Genolin, curé de Champfromier, Genolin vicaire de Lancrans, Génolin curé d’Arlod.
J’approuve l’acte ci-dessus le trois mai 1787. Jacquet curé. »

Les désormais Boulloche Dumesrel disparaissent ensuite des registres d’état civil de la région. Ils n’ont guère laissé de traces, ce qui ne manque pas d’étonner. Les receveurs étaient des personnages importants ; ils disposaient de pouvoirs considérables puisqu’ils contrôlaient toute la fiscalité. Les bonnes familles se disputaient l’honneur de se les associer à l’occasion des grands moments de la vie, baptêmes ou mariages. Dans les registres de Collonges, on trouve une foultitude de receveurs, brigadiers, commis, employés des fermes du Roy dans des actes qui ne les concernent pas directement. En revanche, une seule mention d’un Dumesrel. Le passage dans cette ville de Collonges a dû être bref, grâce à notre Voltaire. Il semble bien qu’il se soit passé quelque chose qui les a obligés à « jouer profil bas ».

On retrouve Claude Antoine Dumesel, le fils de notre receveur corrompu, lors de son remariage [Il s’était marié une 1ère fois avec une demoiselle Jeanne Angélique Marguerite Zulhener] en 1829, dans une petite ville des Ardennes, à Bourg-fidèle. On a la confirmation à cette occasion qu’il avait bien pris la succession de son père comme receveur des fermes du Roy à Longeray après avoir commencé sa carrière comme receveur des douanes dans ce même bureau. Son père serait décédé à Collonges en 1819, mais, encore une bizarrerie, ce décès est introuvable, à Collonges comme à Léaz, en 1819, comme avant ou après cette date. Il est vrai que ces intermittences de la mémoire sont fréquentes lorsque l’on essaie de se remémorer des faits même vieux de seulement 10 ans.

L’histoire se termine sans doute quelque part en Belgique puisque l’on apprend la naissance d’un Antoine Dumesrel à Couvin en 1830 et qu’un Dumesrel est receveur dans la principauté d’Halluin à la fin du XIXème. Voltaire avait bien réussi à éloigner ces Dumesrel définitivement de Ferney.

Toutefois, il semble bien que cette affaire ait laissée quelque trace pour Voltaire aussi ; si l’on a bien voulu épargner au vieil homme les désagréments d’une vindicte publique, on ne l’en surveille pas moins, inquiet de le voir récidiver. On trouve l’écho de cette surveillance dans une lettre de 1775 à Madame de Saint Julien, la sœur  du commandant de la province, M. de la Tour du Pin, autre personnage curieux puisqu’il prendra fait et cause pour la Révolution, celle de 1789 mais sera guillotiné en 1794 : « Vous connaissez le fort l'Ecluse ; ce n'est pas la plus importante citadelle du pays mais elle est pour moi en pays ennemi, et le major de la place ne laisse pas passer une bûche sans un ordre exprès du commandant de la province. Je me flatte que M. le commandant aime trop madame sa sœur pour souffrir que son protégé, qui n'a que la peau sur les os, meure de froid aux fêtes de Noël, à l'extrémité du royaume de France ».

De cette Madame de Saint Julien, trace, ailleurs, ce joli portrait :
L'esprit, l'imagination,
Les grâces, la philosophie,
L'amour du vrai, le goût du bien,
Avec un peu de fantaisie ;
Assez solide en amitié, 
Dans tout le reste un peu légère,
Voilà, je crois, sans vous déplaire,
Votre portait fait à moitié.
    
 Ce "Dans tout le reste un peu légère" me ravit. Quelle délicate façon de parler d'une femme.

Il envoya cet autre épigramme à Madame de Saint Julien qui, décidément, l'inspirait:

Dans un désert un vieux hibou
Tombait sous le fardeau de l'âge.
Un serin fit près de son trou
Briller sa voix et son plumage.
Que faites-vous serin charmant ? 
 Pourquoi prodiguer vos merveilles, 
Sans pouvoir à ce chat-huant
Rendre des yeux et des oreilles ?





Au terme de ce long récit décousu, je m’interroge sur les raisons du plaisir que j’ai eu à l’écrire après des heures de recherches sans cesse recommencées. Il y a sans conteste le plaisir de se plonger dans une histoire, certes anecdotique, mais moins qu’il n’y paraît car elle est traversée par le vacarme de la grande Histoire. Découvrir les « révolutions de Genève », le rôle qu’elles ont joué dans la Révolution française, l’histoire de la Corse, retrouver aussi des noms entendus autrefois, comme ceux de Choiseul ou de Maupeou, les saisir dans la trame de l’histoire telle que les contemporains la vivaient, voilà bien des raisons, parmi d’autres, de s’amuser à cette quête.

J’ai souvent été fasciné par le croisement de ces destins que nous avons l’habitude d’isoler chacun dans leur case. Aurais-je imaginer, en lisant la correspondance que Voltaire consacre à ma petite histoire de Collonges, que j’allais rencontrer Casanova dansant avec Madame de Chauvelin, juste avant de connaître cet épisode fameux de ses Mémoires où il passe la nuit avec une vieille bique en croyant étreindre la jeune femme de ses rêves ? (je développe cette anecdote en annexe).

Mais il faut être honnête. Je vois une autre raison de m’être passionné pour un sujet qui pourra vous paraître si mince. A la lecture des correspondances, on voir surgir, en effet, des noms qui me sont familiers depuis que je suis plongé dans la recherche de mes ancêtres de Collonges, des gens qui, sans être de ma famille, les ont côtoyés. Lorsque Voltaire écrit le nom de Collonges, ce petit village inconnu de tous, ou celui du Fort de l’Ecluse, quand il évoque, sans y penser, les noms de Rouph de Varicour, « ce grand garçon de Varicour qui est un des plus beaux prêtres du royaume, et un des plus pauvres », alors que ce dernier a baptisé tant de Dufour, ou  qu’il se préoccupe des ennuis de M. de Crassi , le parrain de plusieurs Dufour du Château, il donne aux obscurs personnages de ma chronique familiale, une réalité objective qu’on ne saurait trouver dans leur pauvre histoire anonyme.

Avant de découvrir cette anecdote voltairienne, je me sentais un peu comme ces chrétiens qui se désespèrent de ne trouver aucune mention de Jésus chez les historiens de l’époque, au point parfois d’en inventer des traces. Que ne donneraient-ils pour  découvrir  une preuve de la réalité historique du Christ, même une preuve aussi indirecte que celles que j’ai avancées ? Pourquoi Flavius Josèphe ne fut-il comme Voltaire un témoin, même distant, de ce Jésus connu de ses seuls proches, comme mes ancêtres ne sont connus que des actes d’état civil ou des registres des notaires ?

Ces deux motifs, le plaisir de l’Histoire et la joie de la généalogie familiale,  sont sans doute intimement liés. Ne subsiste qu’une rêverie sur ce temps suspendu, avant l’orage de la Terreur, un temps que la nostalgie embellit assurément, car il était dur aux classes laborieuses malgré le paternalisme de ses castes dirigeantes, mais un temps où pouvaient émerger des Figaros astucieux, capables de duper les puissants, voire de les supplanter, sans le secours de la violence.

Malheureusement l’histoire allait être tout autre.

Dans quelques années, en 1794, on coupera à Gex la tête à Jean Louis Balleydier, parent de mon cousin germain, Thierry Balleidier. On a coupé la tête, on s’en souvient, des Rougeot, des La Tour du Pin et de bien d’autres qui faisaient le cercle d’amis ou de relations de Voltaire.

Le dernier Dufour du Château, le frère du bébé dont Dumesrel fut le parrain, émigrera en 1793, je ne sais où. Une de leurs fermes, la ferme des Isles, existe toujours et cette grosse exploitation appartient désormais à des cultivateurs suisses.

 A l’autre bout de l’échelle sociale, en cette fin du XVIIIème siècle, nait un obscur Pierre Dufour qui, devenu colporteur, maréchal-ferrant et enfin meunier, partira chercher fortune en Chablais et en Faucigny, loin du Pays de Gex, loin de Ferney, pour fonder la branche savoyarde des Dufour, celle qui vient jusqu’à moi.

Sur la route enneigée où tressaute et dérape le carrosse de Voltaire qui rejoint Paris en 5 jours se superpose « l’autoroute des Géants » qui, par viaducs et tunnels enchaînés, me conduit à Paris en 5 heures. Mais c’est la même vie qui s’écoule, au même rythme des pulsations d’un cœur qui ne s’arrêtera qu’une fois, pour moi comme pour Voltaire.


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