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dimanche 21 novembre 2010

3 sœurs, 3 institutrices. 1ère partie.


Une séparation, celle de l’Eglise et de l’Etat, qui fait, malgré tout, des petits : moi.

Claudia Servettaz en 1908. La suralimentation est le remède de l'époque.

 Qui scrute l’histoire de ses ancêtres est frappé par la somme de hasards qui conduisent jusqu’à sa naissance. Cette impression provient, bien sûr, d’une illusion rétrospective. Hors de ces hasards, nous ne serions pas. Aucun d’eux ne contient en germe notre existence. Rien ne la laissait prévoir et c’est elle, cette naissance, qui est un hasard absolu, jusqu’à la combinaison totalement improbable de tel spermatozoïde et de tel ovule ; à moins de croire comme certains qu’il y aurait une âme qui préexisterait à notre conception et survivrait à notre mort. Dans cette hypothèse, dont on comprend que je ne la partage pas, on ne pourrait, d’ailleurs, pas plus parler de hasard, puisque cette croyance en l’âme s’accompagne aussi d’une foi dans la Providence ou le destin.

Peu importe ; même fausse, cette rêverie, sur ce qui aurait pu être ou ne pas être, garde son charme. Je viens de m’y abandonner en découvrant le hasard qui présida à la rencontre de mes grands parents maternels, Maria et Gabriel, 2 des 6 dernières personnes qui ont participé directement (et activement !) à mon arrivée à la vie et à la conscience.

Je savais déjà qu’ils s’étaient rencontrés au Fayet, hameau de Saint Gervais les Bains, en Haute Savoie, au début du siècle précédent. A l’époque, Gabriel Dufour vivait chez son père négociant en gros dans ce village en plein essor grâce au succès de ses thermes et du tourisme montagnard naissant. Maria Servettaz n’avait aucune attache avec cet avant poste de la vallée de Chamonix. Elle était née dans l’Albanais, petite campagne paisible à l’ouest d’Annecy, précisément à Marcellaz-Albanais où son père était instituteur, tout près du berceau immémorial de la famille Servettaz, Etercy.

Gabriel était né au Fayet. Sa famille s’y était installée dans les années 1860 après une lente migration qui l’avait conduite de Collonges Fort l’Ecluse, dans l’Ain, au pied du Jura, jusqu’au Fayet en passant notamment par Sallanches et Taninges en Haute Savoie, à la recherche de moulins : depuis 3 générations, les Dufour étaient meuniers, depuis qu’un Pierre Dufour, colporteur, avait quitté la terre familiale pour tenter l’aventure en Savoie, en changeant de métier. En ce début de siècle, les Dufour avaient quitté la meunerie (heureusement, autre hasard, car le moulin qu’il venait de quitter avait été emporté lors de la catastrophe de 1892 qui vit se déverser brutalement en pleine nuit les eaux  d’un lac souterrain emprisonné dans le glacier qui domine Saint Gervais : plus de 200 morts). Au moment de cette histoire, Alfred Dufour, le père de Gabriel, est devenu négociant en gros.

Si un Dufour et une Servettaz se sont rencontrés, c’est donc bien grâce à  Maria qui vint jusqu’à Gabriel, à l’occasion d’une mutation professionnelle.

Maria était en effet institutrice comme son père. Ce dernier avait déjà connu ses 2 épouses à l’occasion de ses changements de poste : la 1ère , Claudine Tochon rencontrée à Pringy, son 2ème poste, lui donna 3 enfants, tous morts très jeunes. Elle-même mourut à Scionzier où son époux venait d’être nommé ; Claude-François épousa rapidement Jeanne Briffaz, mon arrière grand’mère, la fille du maire-adjoint de Scionzier ;  il en sera question par la suite. Le métier d’instituteur, avec ses mutations hors du lieu de naissance fut pour lui, comme pour sa fille Maria, l’occasion de quitter les environs de son village natal où, jusque là, tous ses ancêtres avaient vécu.

Maria fut nommée en 1907 à l’école de Filles du Fayet. Je ne sais pas quand elle fit la connaissance de Gabriel, mais j’ai appris dans son dossier d’institutrice qu’elle rencontra dès son arrivée son futur beau-père, Alfred Dufour, car il s’occupa de son installation dans son logement de fonction. Il était en effet conseiller municipal, et même le conseiller municipal délégué au Fayet, ce hameau de 500 habitants situé dans la plaine de l’Arve, 300 m plus bas que le bourg. La distance était loin d’être négligeable quand il fallait la franchir à pied ; elle reste encore sérieuse quand il faut aujourd’hui emprunter en voiture la route qui monte en lacets jusqu’à Saint Gervais. Aussi avait-on ouvert une 2ème école au Fayet et avait-on désigné, pour les mêmes raisons, un conseiller municipal délégué au Fayet, faisant d’Albert Dufour une sorte de maire de ce gros hameau.

Procès-verbal d'installation de Maria par Alfred Dufour, son futur beau-père.


Maria vient d’avoir 22 ans. Elle ne s’en laisse pourtant pas compter et lorsqu’elle voit l’état du logement de fonction qu’on lui réserve, elle refuse tout bonnement d’y habiter tant que des réparations n’y auront pas été faites. Elle campe avec sa sœur Claudia et sa mère, Jeanne Briffaz, dans les salles de classe en attendant la fin des travaux. J’aurais aimé voir la scène composée par ces 3 femmes s’installant sommairement entre les bureaux des élèves. Voilà ce qu’on peut appeler une arrivée fracassante et les habitants devaient en être retournés. Enfin, elle obtient, avec l’appui d’Alfred Dufour, le recul de la rentrée du 1er au 10 octobre, le temps d’achever les travaux.

 Alfred Dufour et sa femme Caroline lors d'une de ses dernières grossesses, dans les années 1890.

Malgré son âge, ce n’est pas une novice : L’école du Fayet est déjà son 4ème poste car elle a dû changer tous les ans depuis sa sortie de l’Ecole Normale de Rumilly. Non pas parce qu’elle aurait rencontré des difficultés dans ses derniers postes ; elle est très bien notée. Mais comme aujourd’hui, les jeunes enseignants, plus mobiles que leurs ainés car célibataires, jouent les bouche-trous. De plus, on le verra, ces changements d’affectation sont étroitement liés à ceux de sa sœur Claudia dont elle s’occupe avec beaucoup de dévouement. Je pensais donc que sa nomination au Fayet résultait d’une décision administrative qu’on ne pouvait que constater, sans y chercher une signification supplémentaire.

 Ce mariage est sans doute celui d'une institutrice. 
Alfred et sa femme sont debout derrière la mariée.
Alice Guillot est assise à droite.
Derrière, l'école de Filles du Fayet

D’ailleurs, cette explication me suffisait. Maria avait été nommée au Fayet. Gabriel était le dernier fils d’Alfred, le seul à ne pas être marié. Alfred était le principal personnage du village. La famille Dufour avait toutes les raisons de fréquenter les instituteurs et les institutrices : ils et elles constituaient l’élite intellectuelle de la société locale ; de plus l’ainé des fils d’Alfred, Jean, venait d’épouser une institutrice, Alice Guillot, celle-là même qui venait de libérer un poste en démissionnant pour cause de mariage. 

 Alice et sa classe, peu avant son mariage.

 Jean Dufour et sa femme Alice Guillot, le 17 septembre 1907,
juste avant l'arrivée des Servettaz.

Maria n’aura sans doute pas remarqué tout de suite Gabriel qui n’avait que 16 ans à son arrivée mais les occasions ne manqueraient pas dans les 7 ans qui les séparent de leur mariage, célébré peu avant le déclenchement de la Grande Guerre, le 19 mai 1914.

Voici donc Maria au Fayet où elle va passer 12 ans de sa vie.  Le Fayet offrait  cette année-là 2 postes ; or Maria avait besoin de 2 postes : elle ne se déplaçait qu’avec sa sœur Claudia, elle aussi institutrice, mais gravement malade et exigeant des soins continuels. La tuberculose l’avait atteinte lors de sa dernière année à l’Ecole Normale en 1902. Elle n’avait pu prendre un poste qu’à la rentrée de 1905, à l’issue de 3 années de congé pour maladie.

Après avoir passé l’année 1905-1906 à Annemasse, elle était nommée avec Maria, ma grand-mère, à La Roche sur Foron pour la rentrée 1906.  Pourquoi devait-elle quitter cette petite ville qui lui convenait très bien avec sa proximité de Genève et de ses médecins spécialistes, son climat ni trop humide ni trop froid, plus éloigné des brumes du Léman qu’Annemasse ? Pourquoi dût-elle accepter un poste au Fayet, loin de tout, même si la localité était desservie par le train ?

Le dépouillement des dossiers d’institutrices de Claudia et Maria, ainsi que celui de leur sœur ainée, Eugénie, j’y reviendrai, me livra la raison de cette nouvelle errance. Cette année à La Roche qui aurait dû leur apporter la sérénité fut, en fait, cauchemardesque. Claudia fut absente une grande partie de l’année, enchaînant les congés de maladie sans pouvoir reprendre son service malgré tous ses efforts. Elle ne put assurer ses cours qu’à partir de Pâques 1907.

Maria, elle aussi, commença l’année par un congé d’un mois pour une « entérite, causée par des émanations délétères », issues, d’après son médecin, de canalisations d’évacuation mal isolées qui déversaient leur pestilence dans son logement. On peut sourire du diagnostic mais Maria fut suffisamment malade pour ne pas pouvoir écrire elle-même sa demande de congé. C’est la directrice de l’école, Mlle Bureau, qui dût s’en charger.

Avec deux de ses maîtresses absentes, la directrice doit « licencier » les 2 classes pendant plusieurs jours car les locaux sont trop étriqués pour permettre de répartir les élèves des 2 cours dans les autres classes. Maria ne sera plus absente par la suite mais Claudia sera remplacée jusqu’en avril par des « institutrices suppléantes » qui sont loin d’avoir la même qualité.

Aussi, lors de la dernière prolongation de congé de Claudia en mars, Mlle Bureau craque. Elle écrit à l’inspecteur d’académie qui réside à Annecy pour lui demander d’affecter ailleurs les demoiselles Servettaz. On peut la comprendre. Mais l’administration a ses propres contraintes. Elle doit bien employer ces 2 institutrices. Elle n’a pas l’intention de bouger, sauf pour un motif sérieux.

L’administration avait pourtant commencé par s’énerver, lorsqu’après 2 congés d’un mois au 1er trimestre, Claudia avait demandé une prolongation de 15 jours pour faire la soudure avec les vacances de Noël. Quelqu’un qui souhaite enchaîner congés de maladie et vacances ne peut être qu’un simulateur qui a déserté son poste et se trouve déjà en vacances depuis longtemps. Aussi l’inspecteur d’académie autorise, le 13 décembre, cette nouvelle prolongation d’absence, et de suppléance concomitante, en l’assortissant d’une clause, fréquente mais qui nous semble aujourd’hui, insupportable : la suppléance se fera, cette fois-ci « aux frais de Mlle Servettaz ». En clair, Claudia ne sera pas rémunérée pendant ces 15 jours. A un moment où la Sécurité sociale n’existe pas, où Claudia doit supporter seule les frais d’une longue maladie, le coup est dur.

 Claudia obtient une prolongation de congé "à ses frais".

Par la suite, l’administration est obligée de constater que Claudia est effectivement malade. Elle acceptera donc sans discuter les absences du 2ème trimestre, remplaçant Claudia « aux frais de l’Etat », selon l’expression employée. Elle semble même s’accommoder de la situation.

Cela n’arrange pas Mlle Bureau. Aussi la directrice, appuyée par l’inspecteur primaire, lance-t-elle une nouvelle offensive en mars. Pour convaincre cette-fois-ci, elle utilise un argument massue qui va faire immédiatement mouche et entrainer une réaction immédiate des autorités académiques : les absences de Mlle Servettaz mettent en péril l’école publique face à la concurrence de l’école privée !

Elle écrit le 19 mars 1907 une longue lettre à l’inspecteur d’académie : « Deux fois déjà, depuis la rentrée d’octobre, j’ai dû, en l’absence de deux maitresses et me trouvant dans l’impossibilité d’assurer le service, licencier deux classes, en attendant l’arrivée d’une suppléante. J’ai dû également, à plusieurs reprises, répartir les élèves d’une des classes entre les maîtresses. Ces interruptions de service, ces changements de maîtresses ne vont pas sans entraîner avec eux bien des inconvénients, non seulement au point de vue de la marche des études mais encore au point de vue de la santé, soit des maîtresses, soit des élèves. Ne disposant que de classes exigües, mal installées, malsaines, les élèves étant nombreuses, il en résulte que les maîtresses chargées d’assurer le service de leur collègue en congé doivent s’imposer un surcroît de travail que l’installation défectueuse rend plus pénible encore ».

 Lettre de la directrice demandant la mutation de Claudia

Mais Mlle Bureau ne se fait pas d’illusion. L’argument de la santé des maîtresses ni même celui de la réussite des études, ne suffiront à décider l’administration à intervenir. Elle ajoute donc :

« D’autre part, nous sommes en présence d’une école libre fort bien installée et à laquelle l’école laïque ne peut guère opposer que la supériorité de son enseignement ».

Voilà l’argument lâché. Pour en comprendre l’efficacité, il faut se souvenir que nous sommes en pleine lutte entre l’école publique laïque et l’école privée catholique. En Savoie, l’église catholique est particulièrement bien implantée et les conflits entre curé et maire ou instituteur sont fréquents. Je raconterai un jour les démêlés de Claude-François Servettaz, le père de Claudia et de Maria, avec les autorités catholiques. La loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat ne date que de 1905. Le conflit est encore ouvert en 1907.

C’est ainsi qu’il faut comprendre l’argumentation de Mlle Bureau qui peut nous paraître curieuse. Pourquoi « la supériorité de son enseignement » ne suffirait-elle pas à fonder, à elle seule, la préférence des parents ? N’est-ce pas un motif suffisant pour y envoyer ses chers petits ?

Lors d’une 1ère lecture, j’avais pris cette affirmation pour la manifestation d’un orgueil déplacé, sans comprendre le sens de la remarque. En fait il ne s’agit pas de vanité. Mlle Bureau veut dire que l’école libre a de nombreux atouts : elle est « bien installée », c'est-à-dire ancienne et mieux équipée que l’école laïque. Surtout, elle bénéficie, dans ce pays aux traditions catholiques encore très vivaces (cf. la forte implantation actuelle de la démocratie chrétienne à la française dans les 2 Savoies), d’un préjugé favorable que seul un différentiel important en matière de qualité de l’enseignement peut surmonter. Or cet avantage ne joue plus si les cours ne sont assurés que par des suppléantes qui ne cessent de tourner.

L’inspecteur primaire Déplat, qui transmet le courrier à l’inspecteur d’académie, le comprend bien ainsi puisqu’il ajoute sur la lettre de la directrice passée sous son couvert : « Transmis le 21 mars à Monsieur l’Inspecteur d’académie en appelant sa bienveillante attention sur la situation faite à l’école de filles de La Roche par le congé de Mlle Servettaz. Si intéressante que soit la situation de cette institutrice, elle ne saurait se prolonger sans compromettre celle de l’école qui a une très sérieuse concurrence à soutenir et par conséquent elle ne saurait empêcher l’administration de faire comprendre à Mlle Servettaz qu’il serait préférable pour elle de solliciter son changement afin de ne pas le voir opérer d’office par raison de service ».

Après Pâques, il n’y aura plus d’absence ou tout au moins, plus d’absences de longue durée. Malgré tout, l’administration va pousser les 2 sœurs Servettaz à changer d’affectation : elle ne voulait plus prendre de risque. Elle commence par leur proposer Lugrin, petit village entre Thonon et Evian, là même où Claudia avait été affectée en 1902 à sa sortie de l’Ecole Normale, sans pouvoir rejoindre ce poste pour cause de maladie.

 Lettre de Maria refusant la mutation proposée

C’est tout à fait exclu pour nos deux jeunes femmes qui écrivent une longue lettre, respectueuse mais ferme, pour refuser cette affectation : « En réponse à la proposition de changement de résidence qui m’a été faite, ce jour-même, par Monsieur l’Inspecteur Primaire, j’ai l’honneur de vous faire connaître que nous en sommes, ma sœur et moi, très affectées pour les raisons suivantes…. »

Ce qui motive cette réaction immédiate de Maria, ce n’est pas seulement que « ces changements successifs [on se souvient qu’elles ne sont restées qu’une année à Annemasse], outre les dépenses et tous les inconvénients qui en résultent soient pénibles au point de vue professionnel parce que chaque fois il faut prendre contact avec de nouveaux élèves [on garde les élèves plusieurs années de suite dans ces classes à plusieurs niveaux], et un milieu différent ».

Ce n’est même pas que « cette instabilité pourrait faire naître une opinion défavorable à notre égard » ou que le poste de Lugrin « prend un peu l’aspect d’une disgrâce [Maria avait utilisé un mot sans doute plus fort, mais elle l’a gratté] ».

La vraie raison de son opposition à cette affectation, c’est qu’elle « a surtout le grave inconvénient de ne pas réunir les conditions absolument nécessaires à la santé de ma sœur. Déjà nommée une 1ère fois à Lugrin, elle a dû différer [pendant 3 ans !] sur les indications formelles du Docteur Gilbert de Genève qui redoute pour elle l’humidité du lieu ».

Quand on connaît ma grand-mère, on imagine qu’elle a dû être véhémente face à M. Déplat. Dans sa lettre à l’inspecteur d’académie, elle se fait plus conciliante et propose Annecy, si le maintien à La Roche est impossible. Je m’étonne de ce choix : Le lac d’Annecy dégagerait-il moins d’humidité que celui de Genève ? L’annécien que je fus en doute. Mais Annecy présente d’autres avantages : on se rapproche de la maison familiale d’Etercy, maintenant transformée en maison de vacances et c’est une ville, avec toutes commodités nécessaires pour satisfaire aux exigences des médecins en matière de régime, puisque c’est la suralimentation qui, à l’époque, représente l’essentiel des soins prodigués aux tuberculeux.

Surtout, il y a un poste vacant à Annecy. L’administration n’a pas donné aux 2 sœurs la vraie raison de sa décision (la nécessité de gagner la bataille de la laïcité, avec des institutrices solides). Elle a invoqué la convenance personnelle de 2 autres institutrices, Madame Hugonot, en poste à Annecy et subsidiairement, celle de Mlle Jacquet qui a assuré une partie des remplacements de Claudia : Mme Hugonot devait avoir une raison matrimoniale à faire valoir, rapprochement conjugal notamment ;  les jeunes célibataires pouvaient comprendre ces raisons, qu’elles invoqueraient peut-être un jour en faveur de leur couple.

Toutefois, Maria a de la peine à comprendre pourquoi la convenance personnelle d’une autre institutrice, fut-elle mariée, dû passer avant la santé de sa sœur ; elle accepte malgré tout la position de l’académie et propose une permutation, ce qui ne devrait lever toute difficulté : « Néanmoins, afin de faciliter la tâche de l’administration, nous serions disposées à accepter l’une et l’autre le poste d’Annecy par permutation avec Madame Hugonot ».

Maria et Claudia n’ont pas dû comprendre pourquoi on leur refusait cette solution qui permettait d’arranger tout le monde. Elles ont dû penser, à juste titre, que les postes  au chef-lieu du département étaient réservés aux institutrices plus avancées dans la carrière. Mais elles ignoraient la 2ème raison, peut-être déterminante : on ne voulait plus les envoyer dans une localité où l’école laïque était en concurrence avec des établissements confessionnels. Pas question d’Annecy, au siège même de l’évêché !

Ce serait donc le Fayet. Dans une lettre du 16 août, leur frère Joseph, vicaire à Montriond, les presse de ne pas se braquer avec leur demande de résider dans une ville : « Vous devriez viser un poste à deux, etc., bon climat, ça vaudrait mille fois mieux qu’une ville. Il ne faut pas vous faire illusion, moins d’ennuis, bon air, etc., toutes choses qui valent plus que tous les avantages d’une ville et qui par conséquent éloignent la nécessité d’un médecin proche ».

 La maison Dufour est à gauche, à moitié cachée par les arbres.
 au 1er plan, l'établissement thermal

Il faut reconnaître que le Fayet avait de quoi effrayer : c’est un hameau de 500 habitants, même pas un bourg. Comme le dit Joseph, « en été ce doit être charmant, mais je crains pour l’hiver avec la proximité des glaciers ».

Les prédécesseurs de Maria et Claudia à l'école du Fayet en 1894
13 ans plus tard, les effectifs ont plus que doublés.
 
A Etercy où les 3 sœurs (Maria, Claudia mais aussi Eugénie) et leur mère étaient en vacances avec 2 de leurs frères, Louis et Claudius, on a dû discuter ferme. Mais il fallait se déterminer rapidement. Les possibilités n’étaient pas infinies : Lugrin était formellement exclu par le médecin ; rester à La Roche sur Foron, c’était s’exposer à une mutation d’office, vraisemblablement sans double poste. Restait le Fayet. Je ne sais si Le Fayet était la seule destination possible à l’intersection de toutes les contraintes : vacance de poste, climat, présence médicale, etc., mais cela me paraît vraisemblable.

L’affaire fut bouclée rapidement. Deux semaines après cette lettre de refus de l’affectation à Lugrin, datée du 5 août 1907, Maria en écrivait une 2ème, le 20 août, pour remercier l’inspecteur d’académie de les avoir nommées dans la même localité leur permettant de vivre ensemble toutes les 3, les 2 sœurs avec leur mère.

 La gare où sont arrivées les 3 femmes. Les Dufour possédaient les terrains sur la gauche.

Et c’est ainsi que le trio du train à la gare du Fayet fin septembre 1907. Elles venaient de longer les entrepôts des Dufour. Elles allaient passer devant leur maison sans savoir que 2 d’entre elles allaient y vivre plusieurs années de 1914 à 1919. Claudia, n’aura pas cette chance puisqu’elle mourra en octobre 1910, sans savoir sans doute que sa sœur épouserait le dernier des enfants Dufour.

 Sur cette photo de 1913, prise un an avant son mariage avec Maria, 
on aperçoit à droite Gabriel Dufour, déjà bien gros.

Après ce décès, un nouveau trio va se reformer. Eugénie, la sœur aînée, elle aussi institutrice, va rejoindre sa jeune sœur et sa mère et les 3 femmes vont vivre ensemble, d’abord à Metz, puis, à partir de 1926, à Annecy jusqu’à leur décès dans la maison où je suis né. Je ne connaîtrais que Maria, ma grand’mère.  Eugénie et Jeanne, sa mère, mourront la même année 1939, mettant un terme à cette curieuse communauté féminine des 3 sœurs institutrices et de leur mère. J’en parlerai une prochaine fois. Aujourd’hui, je me contente de remarquer que sans la lutte,  public / privé, Etat / Eglise, Maria n’aurait jamais connu son Gabriel dont elle disait encore au soir de leur vie à tous deux : « un enfant dans une maison, c’est un rayon de soleil ; toi, tu es le soleil tout entier ! »

 La maison Dufour en 2008. Elle n'a pas changé en plus d'un siècle 
(elle date de 1884)
Laissée à l'abandon pendant des années, le promoteur qui l'a achetée 
avec les entrepôts l'a finalement conservée et restaurée.

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