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mardi 9 novembre 2010

Champagne pour les belles qui font le pied de grue !


Qu'il puisse y avoir encore pour moi des "premières fois" m'émerveille toujours. Et c'est bien d'émerveillement dont je voudrais vous parler aujourd'hui. Il est 7h30 du matin lorsque nous arrivons sur les bords du lac du Der, un peu en retard sur notre horaire malgré un lever à 5 heures. Nous sommes parmi les derniers arrivés et des centaines, des milliers de grues sont déjà parties malgré une lumière bien chiche en ce dimanche de novembre pluvieux, dans cette Champagne qu'on appelle à raison, la Champagne pouilleuse.

Une petite cinquantaine d'observateurs est massé sur le rivage du lac largement vidé à cette saison dans l'attente des pluies de l'hiver. Avant d'être le plus grand refuge des grues cendrées dans leur migration nord/sud, le lac du Der est un réservoir artificiel chargé de régulariser le cours de la Marne depuis plus de 35 ans. Il sera à nouveau plein à la fin du printemps.


En face de ce ce petit groupe d'humains qui parlent toutes les langues des pays d'Europe que les grues traversent 2 fois par an, de la Scandinavie jusqu'à l'Espagne, des milliers de grues crient dans un vacarme permanent. 24 000, me dira au terme de la journée, la cousine, militante de la Ligue de Protection des oiseaux (LPO) qui a recueilli les résultats du comptage effectué en permanence par l'association. Nous formons ainsi une curieuse communauté de voyeurs, avec ses longues vues que l'on abrite, plus qu'on ne se protège soi-même, sous d'innombrables parapluies. On parle à voix basse ou mieux, on observe en silence pour ne pas déranger nos belles qui s'ébrouent avant de prendre leur envol.

Aujourd'hui la visibilité est très mauvaise, le vent nul, la pluie permanente. Autant de conditions défavorables. Ce n'est pas un jour à entamer le long périple qui doit les conduire vers leur prochaine grande étape dans les Landes. 


Pas question de partir pour un si long voyage sans s'assurer du bénéfice d'un bon vent arrière. Non, aujourd'hui, on va se contenter de circuler dans les environs proches à la recherche du champ où l'on pourra se restaurer avant de réintégrer la protection des eaux du lac pour la nuit. Aussi les départs se font-ils dans tous les sens et non seulement vers le sud. L'impression générale est celle d'un joyeux désordre, indéchiffrable, à mes yeux tout au moins. Les grues qui stationnaient à gauche s'envolent vers la droite, celles qui ont dormi à notre droite foncent maintenant vers la gauche. Tel groupe qui se dirigeait vers nous s'écarte brusquement lorsqu'il aperçoit cette curieuse lisière sombre que nous formons au bord du lac. Tel autre groupe parti dans une direction amorce un long virage pour se diriger à l'opposé. En un mot, on se croirait gare de Lyon un jour de grands départs en vacances : même agitation, même boucan.

J'essaie de me repérer dans cette masse en perpétuelle mouvement à la recherche d'un sens et d'une signification. Mais cet immense capharnaüm semble échapper à toute logique. Tantôt un groupe nombreux file en formation comme pour un lointain voyage. On imagine qu'ils ont déjà voyagé ensemble et que même pour une courte ballade dans la campagne champenoise, ils conservent leurs habitudes de discipline d'escadrille, selon un "V" parfait. 



J'ai lu quelque part que les grues et les oiseaux migrateurs en général  adoptent ce dispositif autant pour ne pas se gêner que pour des raisons aérodynamiques. Ils agissent à la fois comme les cyclistes qui à tour de rôle "prennent la roue"  de leurs compagnons et comme les motards qui savent bien qu'il faut, en groupe, toujours évoluer en se décalant de celui qui vous précède sous peine de le percuter.

Mais ces évolutions impeccables sont loin d'être la règle. Les grues semblent dessiner parfois les lettres d'un curieux alphabet chinois, tout hérissé d'accents et de virgules que dessinent leurs ailes et leurs longs cous.





D'autres circulent en toute petite formation de quelques individus. 




Parfois même une grue vole toute esseulée, sans chercher à rejoindre le groupe qui passe à sa portée. Un solitaire ? un misanthrope ?


J'essaie de fixer mon attention sur la vingtaine de grues qui stationnent en face de moi. Elles ne mangent pas,mais restent dressées, presque immobiles, dans une pause hiératique superbe. J'imagine qu'elles s'apprêtent à décoller, attendant je ne sais quel signal. Quelques attardés viennent les rejoindre dans un grand mouvement d'ailes. 


Le départ semble imminent et je me force à ne pas me laisser distraire par les escadrons déjà formés qui passent près de moi dans leur jacassement perpétuel. 


Je veux assister au démarrage, comprendre comment la troupe s'organise, essayer de voir si l'on se bagarre pour telle ou telle place ou si, au contraire, la colonne s'organise en souplesse et comme par miracle.


Las ! Impossible de repérer dans cette agitation permanente un quelconque mouvement dont je pourrais me dire : Voilà, elles démarrent ! Pourtant, elles démarrent effectivement. Les effectifs de "mon" groupe diminuent sans que je perçoive comment et quand. Un mystère que je n'arriverai pas à élucider.

Alors, j'abandonne ma quête chimérique et j'élargis mon horizon. Malgré la pluie qui n'a pas cessé, malgré la brume qui transforme tout le paysage en une symphonie de gris sur gris, je ne peux m'empêcher de me croire bien loin d'ici sur quelque plage d'Afrique. Après tout, rien ne ressemble plus à une buée de chaleur qu'un brouillard automnal. Rien ne distingue vraiment un sable détrempé par la pluie d'un sable qui tremble à l'horizon dans une chaleur écrasante. 


Ces magnifiques oiseaux à la taille démesurée par rapport à nos habituels passereaux m'évoquent une nature plus sauvage, avant l'arrivée de cette civilisation qui a creusé ce lac à coup de bulldozers. Le retrait des eaux laissent apercevoir une rigoureuse stratification que j'ai déjà observée dans les déserts d'Afrique du nord et ces grands oiseaux m'évoquent les pélicans aperçus de loin sur les plages du Siné Saloum au  Sénégal. Curieuse hallucination quand on commence à ne plus sentir ses doigts crispés sur le gros téléobjectif mouillé.



Notre petit groupe a lui aussi fondu à mesure que les grues se sont envolées. Quelques-unes ont décidé de rester aujourd'hui sur place soit parce qu'elles sont fatiguées par un récent voyage, soit parce qu'elles estiment la nourriture suffisamment abondante. 



Finies les poses altières, le cou dressé vers le ciel où l'on rêve de s'élancer. Elles restent invariablement penchées vers le sol, leur bec puissant fouillant le sol, ne dédaignant pas de se mêler, elles les aristocrates longilignes, à la plèbe glapissante des oies.



Nous sommes seuls maintenant. Il est temps de partir se réchauffer ou, tout au moins s'abriter de la pluie.  Quoi de mieux que les magnifiques églises à pans de bois que l'on trouve dans le moindre petit village. Par exemple, tout près du lac du Der, l'église d'Outines, complètement entourée par son cimetière.








Depuis des siècles,  les grues passent au dessus de l'église. Mais contrairement à leur réputation, elles n'ont pas besoin de se faire pardonner un comportement prétendument licencieux : elles sont strictement monogames et forment des couples durablement fidèles ; ce n'est pas de leur faute si certaines de leurs attitudes évoquent les péripatéticiennes qui, adossées à l'immeuble qui abrite leurs amours tarifées, font plus souvent le pied de grues qu'elles ne déambulent comme leur nom le laisserait supposer. Il faut l'accepter : les péripatéticiennes sont immobiles et font le pied de grue tandis que les grues volent et convolent en couple fidèle.

Je peux donc revenir sans honte en Champagne mais un jour de soleil, pour pouvoir vous offrir autre chose que ces images tremblées derrière leur rideau de brume et de pluie.


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