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jeudi 16 décembre 2010

3 sœurs, 3 institutrices 3ème partie

La vie quotidienne.

Voilà nos 3 sœurs devenues institutrices. Leur vie professionnelle sera bien différente de celle des « professeurs des écoles » d’aujourd’hui et cette différence se marque dans les  événements qui vont ponctuer leur carrière : la 1ère affectation comme stagiaire ; l’installation dans le poste et dans le logement de fonction ; le passage du Certificat d’aptitude et la titularisation ; les mutations et promotions ; les maladies et remplacements ; enfin la sortie du corps, puisqu’aucune n’ira jusqu’au terme possible de son activité.

A elles trois, elles offrent un panorama presque complet de ce métier à la charnière du XIXème et du XXème siècle. Elles ont occupé à peu près toutes les « places » possibles : stagiaire puis titulaire, adjointe et directrice, exerçant dans le primaire ou la maternelle, dans des écoles de garçons, de filles ou mixtes, situées dans des petites villes, des villages ou même un hameau (Le Fayet).

Elles représentent chacune l’une des 4 figures classiques, à l’époque, de la profession : la vieille fille à l’image d’Eugénie ; la tuberculeuse, comme Claudia ; la démissionnaire pour cause de mariage à l’instar de Maria (et d’Alice Guillot sa future belle-sœur). En revanche, aucune n’a occupé le statut le plus fréquent, celui de l’épouse de l’instituteur, statut représenté dans la famille par les couples Camille Servettaz et Clothilde Mathieu ainsi que Claudius Servettaz et Emma Laperrousaz, leurs frères et belles-sœurs à toutes 3. 

 Claudius et Emma le jour de leur mariage en 1905

On comprend bien pour quelles raisons pratiques ces mariages entre instituteurs étaient fréquents : l’école offrait des occasions de se « fréquenter » (mais Claudius rencontre sa femme dans une gare de chemin de fer) et le statut offrait des avantages à partager (logement de fonction, vacances, retraite). Il ne faut toutefois pas oublier une autre raison, plus fondamentale encore : il était difficile de « s’en sortir » financièrement avec un seul salaire. Claude-François, leur père, en savait quelque chose, lui qui se battit toute sa vie pour obtenir des bourses pour ses enfants, garder sa part d’héritage ou se ménager des revenus agricoles complémentaires avec la ferme familiale.

Aucune des 3 sœurs ne parlent de ses difficultés financières. On les devine toutefois dans l’entraide que tous les enfants Servettaz s’apportaient mutuellement, notamment en s’hébergeant ou en partageant un même logement. Ce n’est pas seulement pour des raisons médicales que Maria et Claudia ont vécu ensemble et Eugénie n’eut de cesse de rejoindre sa « petite sœur » Maria après avoir bénéficié de l’aide de ses frères à Thonon.

 Si les lettres échangées entre les membres de cette famille très soudée ne parle pas d’argent, on peut entrevoir ce qu’était leurs difficultés quotidiennes dans le récit de cette institutrice de l’Aube, à peine plus jeune que Maria « Mon traitement de début ? D’abord j’arrivai à mon poste nantie de 50F pour un mois. Bien entendu mon cher Papa m’avait pourvue de meubles et d’ustensiles nécessaires, enfin, de 1ère nécessité….
Sans doute avais-je pu durer tout le mois avec les 50F de papa, aussi les 100F, mon premier gain, mon argent à moi, me parurent vraiment mirifiques. Seulement, je n’avais dépensé que pour ma nourriture, et le litre de lait coûtait 0,15 F. Quand la douzaine d’œufs monta à 2 F en hiver, je trouvai d’abord que c’était cher ; puis je me fis la réflexion que c’était encore plus avantageux que le morceau de veau au même prix, qui ne me durait que 3 repas, alors que 12 œufs pouvaient m’en faire 6… Donc je n’avais, en ce 1er mois,  dépensé que pour ma nourriture, à part quelques vétilles. Et je m’étais donné le luxe de recevoir une amie quelques jours, pour m’habituer à ce dépaysement…
Enfin, s’il fallait, avec le modeste traitement, savoir compter, il me  semble que je ne me plaignais pas. J’étais soigneuse, mes petites toilettes duraient et j’étais tout de même coquette… Je me souviens quand même que certaines fins de mois, je n’avais plus grand argent devant moi… et m’être contentée d’une tisane d’abricots secs. »

L’administration n’était pas encore la bonne mère qu’elle est devenue : pas d’avance pour le 1er mois. Il fallait pouvoir attendre le 1er mandat alors que l’on devait subvenir aux dépenses d’une 1ère installation. Pas de prise en charge, non plus, d’un déménagement ni même de frais de déplacement. Maria et Claudia obtinrent une indemnité lors de leur mutation entre La Roche sur Foron et Le Fayet mais elle était motivée par le fait que cette mutation leur était imposée. Leurs remerciements chaleureux montrent bien qu’il ne s’agissait pas d’un droit mais d’une faculté discrétionnaire.

Or cette 1ère installation était d’autant plus difficile qu’il fallait la réaliser en très peu de temps. Les « mouvements » se faisaient pour l’ensemble du corps en juillet mais les instituteurs et institutrices stagiaires n’étaient affectés, au sortir de l’Ecole Normale, qu’au mouvement de septembre, une fois les meilleures places prises par leurs anciens. Elles apprenaient leur affectation dans un petit village délaissé par les instituteurs en place, courant septembre pour une rentrée fixée au 1er octobre.

Le cadre des affectations était départemental. On pouvait formuler  des vœux pour un canton déterminé. Eugénie demande un poste dans le canton de Rumilly (où se situe Etercy où résident ses parents) ou bien celui de Thonon (où ses 2 frères enseignent). Elle est toute heureuse d’obtenir Marin juste au dessus de Thonon et adresse une lettre de remerciements chaleureux à l’inspecteur d’Académie :

L'église de Marin

« J’ai l’honneur de vous remercier d’avoir bien voulu me déléguer au poste de Marin. Cette nomination me procure de grands avantages. Non seulement j’ai la joie de n’être plus à charge de mes parents mais j’ai également le bonheur d’être placée à proximité d’une partie de ma famille.
 Aussi, pour montrer plus vivement ma reconnaissance, je vais tâcher d’assurer le bon succès de ma classe par un travail consciencieux et par un zèle et un dévouement à toute épreuve. »

Cette lettre est datée 14 février 1900. On peut la trouver bien tardive de la part de quelqu’un si manifestement enthousiaste. C’est que la décision de 1ère affectation d’Eugénie ne date que du 9 janvier 1900 et non de septembre 99. Son dossier ne donne pas d’explication sur ce retard. Sans doute le poste ne s’est-il libéré qu’à la fin du 1er trimestre. Cette raison expliquerait également la formule utilisée par Eugénie qui pourrait sans cela étonner : si elle remercie de ne plus être à la charge de ses parents, c’est qu’elle a, enfin, un salaire ce qui n’était pas le cas au 1er trimestre car, dans la Fonction publique, il ne suffit pas de réussir un concours de recrutement pour être employé et rémunéré ; il faut qu’un poste soit disponible. Sinon, pas de poste,  pas d’emploi, et donc pas de salaire.

L’année suivante, elle sera envoyée à l’Ecole maternelle de Thonon, ce qui correspondait tout à fait à son souhait. Elle y restera jusqu’à la fin de sa carrière.

Pour son 1er poste, Maria n’eut pas non plus à se plaindre : Sciez était à une dizaine de kms de Thonon. Quand à Claudia, si elle refusa d’aller à Lugrin (également tout proche de Thonon), c’est parce que son médecin genevois le lui avait formellement interdit.

Eglise de Lugrin

Il est vrai que ces postes de début n’étaient guère convoités. C’est une toute autre affaire, par la suite, lorsque l’on désire un rapprochement conjugal ou une ville importante. Les sœurs Servettaz en ont fait l’expérience : Maria et Claudia n’avaient aucune chance d’obtenir Annecy en 1907, même dans le cadre d’une permutation. Eugénie échouera aussi à rejoindre sa sœur Maria  au Fayet.

La situation actuelle, avec son système de points et de liste d’aptitude, ne supprime pas totalement les interventions et les passe-droits, mais elle est sans commune mesure avec l’arbitraire de la procédure des années 1900. Claudius en parle ouvertement dans le document autobiographique qu’il commence à la mort de Claudia. Depuis sa nomination à Annecy en 1910, il essaie d’obtenir que sa femme Emma le rejoigne (il y a 2 postes disponibles). On lui propose, en contrepartie d’une fin de non-recevoir de son vœu d’affectation, de solliciter Cran-Gevrier (la banlieue d’Annecy), ce qu’il refuse finalement. Peu importe ses motifs, c’est l’argumentation qui est intéressante : « En admettant que j’aie sollicité Cran, la solution n’eut pas été aisée. M. l’inspecteur d’Académie me montra une lettre de M. le Préfet [même dans des papiers intimes, on donne du « M. l’inspecteur, M. le Préfet », avec toutes les majuscules qu’il faut] où il proposait sous une forme assez impérative de nommer à ce poste Mlle Paccoret, Institutrice à Veyrier, parce que c’était le désir de M. Aussedat, le maire de Cran, qui avait reçu une promesse ferme. Il m’aurait donc fallu opposer homme politique contre homme politique, sans être bien certain d’obtenir gain de cause puisque M. le Préfet était circonvenu ».

A l’époque, l’administration académique n’est pas indépendante du Préfet. C’est ce fonctionnaire « politique » qui nomme et révoque les instituteurs, certes sur proposition de l’inspecteur d’Académie, mais, en fait, aussi, en fonction de considérations politiques. Pour échapper à cette tutelle politique, il faudra attendre encore longtemps. En 1914, un projet de loi prévoyait de confier les nominations au Recteur et non plus au Préfet mais il fut rejeté par le Sénat.

Le Préfet était particulièrement sensible aux demandes des maires qui jouaient un rôle important dans l’enseignement primaire : ils finançaient à 50% la construction des écoles, logeaient les instituteurs ou leur attribuaient une indemnité de logement. Ils estimaient avoir leur mot à dire sur tout ce qui concernait l’école et ne s’en privaient pas.

Lorsqu’il n’est pas satisfait d’un instituteur pour des raisons x ou y, absentéisme, orientation des cours ou conduite morale, le maire intervient, transmet voire suscite des pétitions de ses administrés.

 C’est aussi le maire qui installe l’instituteur ou l’institutrice. Il envoie aux autorités académiques un procès-verbal qui constate la prise de fonction et sert également d’état des lieux du logement de fonction. 

 Procès-verbal d'installation de Maria en 1907

On se rappelle peut-être (3 sœurs, 3 institutrices, 1ère partie) que des travaux d’urgence avaient dû être faits dans le logement de La Roche, pour éviter des « émanations délétères » et que Maria avait refusé de rentrer dans celui du Fayet tant qu’il ne serait pas remis en état.
 
Lorsqu’elle avait commencé à Sciez, son logement n’offrait qu’une seule pièce. L’institutrice devait impérativement être célibataire. Quant au mobilier, fourni également par la commune sur la base d’une liste établie par l’administration, il était de qualité variable et généralement mauvaise.

Il se composait d’un lit (de fer et non de noyer comme d’habitude), avec sommier et matelas, 2 couvertures, une de coton, une de laine (ce qui paraît bien peu pour l’hiver savoyard), traversin et oreillers (on dormait très redressé autrefois). S’y ajoutait une table de nuit, une table ronde (sans chaises) et  une commode. Pas d’ustensiles de cuisine. On imagine l’arrivée de Maria dans cette pièce unique aussi médiocrement meublée. De quoi ressentir un peu de blues après la cohue de l’internat ou la chaude agitation de la maison familiale.

A Annemasse, le logement est plus grand et va pouvoir accueillir Claudia et Jeanne Briffaz, leur mère : 3 pièces. Le mobilier est un peu plus fourni ou un peu moins étique : il y a 3 chaises et des ustensiles de cuisine (poêle, marmite en fonte, casseroles et seau). Une vraie folie ! Mais l’ensemble « lit (pourtant en fer), sommier et matelas, prêtés en bon état à Mme Guimet est en mauvais état » et doit être « réparé à neuf ».

Au Fayet, l’appartement de fonction comprend à nouveau 3 pièces qui permettront de loger Claudia (jusqu’à son décès en octobre 1910) ainsi que leur mère. L’inventaire est plus complet car il comprend aussi le matériel pédagogique (bureaux des élèves, cartes, livres, etc.) et même les archives  de l’école depuis son ouverture. En revanche, l’école elle-même est dans un état déplorable et il faudra y réaliser des travaux importants d’agrandissement (en sus de ceux effectués dans le logement de fonction et dont j’ai déjà parlé).

 Procès-verbal 2ème page : Etat des lieux

Tout ceci ne donne pas l’impression d’un petit nid douillet. Mais les 3 femmes avaient dû l’arranger au point que, même très malade, Claudia voulut rejoindre cet appartement car c’était son « chez elle ». A l’époque une jeune femme vivait  soit chez ses parents, soit chez son mari. Il n’y avait bien que le métier d’institutrice pour vous donner cette indépendance qui nous semble aujourd’hui si naturelle.

Le logement n’est pourtant pas l’essentiel pour nos institutrices débutantes. L’objectif, c’est d’être titularisée, ce qui suppose au préalable de réussir le Certificat d’aptitude pédagogique à l’enseignement primaire.

A cette occasion, nos 3 sœurs forment, une fois de plus, une unité incroyable. Le Certificat d’aptitude comprend 3 séries d’épreuves dont on additionne les notes : un écrit qu’il n’est pas nécessaire de subir à nouveau puisque l’on reprend les notes du Brevet supérieur passé à la fin de la scolarité à l’Ecole normale ; des épreuves pratiques, pour juger de la capacité à enseigner et un oral qui vérifie les connaissances théoriques des « aspirant(e)s » en matière de pédagogie et de connaissance de l’enfant.

Que croyez-vous qu’il se passa ? 3 sœurs, 3 épreuves ? Bien évidemment, chacune prendra la tête du trio à l’une des 3 épreuves.




Mais il y a mieux : leur classement  est exactement à l‘opposé de ce que l’on aurait pu imaginer : c’est la moins brillante intellectuellement, Eugénie, qui devance largement ses sœurs à l’écrit avec un magnifique 14 contre 10 aux 2 autres. L’intelligence abstraite de Claudia ne fait pas merveille dans l’épreuve de pédagogie théorique mais c’est Maria, que l’on attendait plutôt dans les épreuves pratiques, qui décroche la timbale. Au contraire, Maria, esprit pragmatique, n’aimant guère les théories mais sachant tenir une classe, a même la 3ème note à l’épreuve pratique, avec 13,5, contre 15 à Claudia et 14,5 à Eugénie, mais aussi, on l’a dit, la meilleure note de théorie pédagogique.

L’épreuve pratique, c’est une sorte d’inspection un peu poussée devant un jury de 3 personnes, l’inspecteur primaire et 2 instituteurs confirmés. Pour Claudia, l’épreuve se déroule le 15 mai 1908 devant la classe enfantine du Fayet : les leçons sont bien conduites, les devoirs bien choisis et « corrigés aussi souvent que possible par les élèves eux-mêmes » et les observations générales sur la tenue de la classe, de la maîtresse et des élèves sont toutes bonnes. Visiblement, cette pédagogie active, plus moderne qu’on ne le croirait, a séduit l’inspecteur primaire.

Maria qui arrive donc en tête à l’oral a dû répondre à des questions pédagogiques comme celles dont le Journal des Instituteurs donne des exemples ; on sent que cette épreuve embarrasse les candidats et le Journal y revient plusieurs fois. En voici quelques-unes : « Le sentiment du devoir suffit-il pour diriger la conduite des enfants? Si vous ne le pensez pas, dites pourquoi, et indiquez à quels autres sentiments il convient de recourir. » ; « Quelle idée vous faites-vous de la discipline scolaire ? La sévérité est-elle indispensable pour obtenir l'ordre et le travail? Que pensez-vous de cette maxime appliquée au gouvernement des enfants : « Plus fait douceur que violence » ? ou encore « comment enseignez-vous la morale ? » Journal des Instituteurs, janvier / février 1890.

Sans doute les différences de notes entre les 3 sœurs sont minimes. De plus, elles n’ont pas subi ces épreuves en même temps, ce qui ne les rend pas vraiment comparables : Eugénie a son CAP en 1902, Maria en 1905 et Claudia en 1908. Encore un écart régulier de 3 ans entre elles ! un peu bouleversé par la maladie de Claudia et, dans une moindre mesure par celle d’Eugénie, mais enfin, on ne peut s’empêcher de penser qu’elles dessinent toujours entre elles des figures régulières, celle d’un trio solide dans toutes les situations. Dernier pied de nez à la logique, Eugénie devance ses sœurs avec le meilleur total.

Le diplôme de Maria

Passées ces épreuves, la titularisation peut intervenir 18 mois après la sortie de l’Ecole normale (plus, bien sûr 3 ans de congé de maladie pour Claudia, comme on l’a vu).

L’inspection du Certificat d’aptitude était naturellement la plus terrorisante parce que c’était la 1ère et que son enjeu était important. Ensuite, les inspections se succèderaient à raison de pratiquement une par an. Maria en a même subi 2 en 1908 : l’inspecteur primaire avait profité de sa venue au Fayet pour le CAP de Claudia pour examiner également Maria ; il avait fait « d’une pierre, deux coups ».

Je ne reviendrai naturellement sur tous ces rapports d’inspection où l’on retrouve, mieux que dans les épreuves du CAP, les qualités et talents particuliers de chacune d’elles. Eugénie a vraiment trouvé sa voie à partir de l’année scolaire 1901/1902, date à laquelle  elle est affectée, pour les 18 années qui suivent, à Thonon dans la classe maternelle. L’inspecteur primaire note qu’ « elle présente des aptitudes spéciales à l’enseignement en classe maternelle ». Ses résultats sont excellents. Je n’ai trouvé qu’une critique, amusante, le 9 décembre 1904 : Il faut « recommander aux enfants d’éviter de frapper sur le plancher en marchant au pas ». J’avoue être ému par ces petits bambins que l’on fait marcher, déjà, au pas. Combien mourront, 15 ans plus tard, dans les tranchées ?

Sa 1ère inspection, le 12 janvier 1900, en disait beaucoup, non sur elle, mais sur ces petits villageois de Marin, cette bourgade au dessus de Thonon. Elle enseigne alors en classe enfantine (notre CP). Je retranscris les recommandations qui succèdent aux appréciations détaillées de l’inspecteur :

« 1° Insister pour obtenir de la part de tous les élèves une propreté plus satisfaisante, surtout en ce qui concerne les mains ;
2° Totaliser dans le registre d’appel les absences et les présences à la fin de chaque mois ;
3° Ne pas tutoyer les enfants (prescription réglementaire) ;
4° S’efforcer de faire disparaître ou tout au moins d’atténuer les défauts de prononciation et d’articulation ayant leur source et leur cause dans l’habitude du patois local ».

Vous partagez sans doute mon étonnement sur l’interdiction du tutoiement en classe enfantine, contrepartie du respect dû à l’instituteur / institutrice.

Son dossier administratif ne contient plus de rapports d’inspection après celui de 1904. Je ne peux imaginer qu’elle n’en ait pas subi. Pourquoi ont-ils disparus en totalité ? Mystère.

Pendant ces 5 ans d’enseignement, entrecoupés de nombreuses et parfois longues absences pour raison de santé, Claudia a connu 4 inspections, dont la dernière en juin 1910, 4 mois avant sa mort. J’y reviendrai. 2 choses frappent les inspecteurs, 2 choses qui me la rendent particulièrement attachante. D’abord son caractère que l’on qualifie de « franc », appréciation que je n’ai jamais vue appliquée à ses sœurs. Je l’imagine assez entière, exigeante, presque intransigeante quand il s’agit de l’essentiel, ne se laissant pas circonvenir par des arguties, même si elles émanent de l’inspecteur. Il est, en 1905, complètement sous le charme : « Caractère : très franc. Conduite : Très bonne. Tenue : Excellente ».

Autre trait commun à toutes ses inspections : son amour des enfants et sa capacité à les enthousiasmer, à les mobiliser, par une attitude à la fois « douce et ferme ». « Son initiative, ses bons procédés, rendent sa classe animée, vivante. Cette maîtresse sait aussi gagner les sympathies de ses élèves » La Roche, 29 mai 1907, après 6 mois de congé pour maladie.

Et Maria ? Elle aussi, on la retrouve dans des appréciations très concordantes d’une année sur l’autre. C’est « une très bonne institutrice », « active et dévouée, « active et zélée ». Ces 2 couples de mots sont présents dans tous les rapports. Elle a de l’autorité, même si on lui reproche, par 2 fois, de « trop élever la voix ». Sur le fond, elle insiste autant sur l’éducation que sur l’instruction : « L’éducation, intellectuelle et morale, est bien comprise dans sa classe ». La Roche 28 janvier 1907. Ou encore en 1911, au Fayet : « L’éducation n’est pas plus négligée que l’instruction ».


 Rapport d'inspection de Maria en 1912

Elle fait notamment une place importante à l’éducation civique. Il est vrai qu’au Fayet, elle enseigne en cours élémentaire et en cours moyen. Le 15 mai 1908 : « Instruction civique. Leçon commune [c'est-à-dire commune aux 2 niveaux de sa classe qu’elle réunit pour ce cours] de révision. Interrogation sur le Président de la République, son élection, ses attributions, comparaison avec le système monarchique, avantages du gouvernement républicain. Bonnes réponses, formulées convenablement, on sait l’essentiel de cette leçon ».

Le 10 juin 1910, l’inspecteur tombe à nouveau sur une « leçon commune d’instruction civique. Interrogation sur la Justice de paix, sur les cas qui en relèvent. Leçon sur le Tribunal correctionnel, résumé copié avant la classe. Histoire d’un délit commis et jugé, lectures appropriées, images à l’appui ».

Je suis assez bluffé par le niveau d’exigence que révèle ces commentaires mais il est vrai que je ne sais rien de l’enseignement primaire actuel. Une chose est certaine : l’institutrice dispense cet enseignement devant un auditoire nombreux et hétérogène. Maria est, de 1907 à 1914, directrice de l’Ecole du Fayet. Jusqu’en 1913, c’est une école mixte bien que Le Fayet avec ses 500 habitants dépasse la limite autorisée pour la mixité, de 300 habitants. En 1913, des travaux d’agrandissement sont effectués par la commune, sous la direction qu’on imagine bienveillante d’Alfred Dufour, le conseiller municipal délégué au Fayet (attention bienveillante, c’est ce que je pensais au début mais j’ai dû réviser cette idée un peu trop sentimentale): avant de mourir en novembre 1913, il a nécessairement appris la relation amoureuse entre son dernier fils, Gabriel et Maria qui doit aboutir à leur mariage en mai 1914. Il cherche à améliorer simultanément la vie quotidienne de ses jeunes administrés et de sa future bru.

En 1912, dernière année de la mixité au Fayet, Maria enseigne donc dans 2 classes réunies qui totalise 76 élèves répartis à égalité entre garçons et filles. Heureusement, au moment de l’inspection, le 31 juillet ( !), les présents ne sont, si l’on ose dire, que 49, 20 garçons et 29 filles : les garçons devaient être requis en plus grand nombre pour les travaux agricoles. 

 Rapport d'inspection de Maria de 1911

En 1913, Maria ne s’occupe plus que des filles. Toujours 2 classes. Mais la situation a empiré : 93 filles sont inscrites. Sur les 41 élèves de la 1ère classe, il y a quand même 34 présents le 10 mai 1913. La statistique des présents de la 2ème classe (tenue sans doute par une adjointe sous son autorité) manque. Elle devait, de toute façon, attendre le jeudi ou le dimanche avec une certaine impatience.

Mais le dimanche, il y avait les cours d’adultes de décembre à début mars, pendant la morte saison des travaux agricoles. Les effectifs tournent autour d’une quinzaine chaque année. En ces jours de neige, on peut imaginer cette troupe hétéroclite de jeunes gens et d’adultes se rendant à l’école délaissée par les bambins, en profitant de l’hiver pour apprendre à lire et à écrire. Ces cours ne sont pas rémunérés par le ministère qui se contente d’adresser chaque année, une lettre de félicitations signée du ministre.

Ce n’est pas tout : la directrice a la responsabilité de la bibliothèque de prêt qui fait fonction de bibliothèque communale. Cette même année 1913, la bibliothèque scolaire peut proposer 160 livres. 428 prêts ont rapporté 2,50 F, tout ceci soigneusement consigné dans le rapport d’inspection.

Heureusement Maria est déchargée d’une partie des tâches ménagères par sa mère qui vit avec elle dans les 3 pièces de son logement de fonction. Jeanne Briffaz est active et le repas est prêt quand Maria monte à son appartement.

Maria est d’ailleurs d’une santé solide contrairement à sa sœur Claudia dont elle partage la vie depuis plusieurs années. Son dossier administratif ne révèle que 3 absences : à La Roche, lorsqu’elle se vit « empoisonnée par des émanations délétères » et 2 au Fayet.

Chaque année, l’administration remplissait une notice individuelle pour chaque instituteur et institutrice qui rappelle quelques éléments de base : études, carrière, traitement, récompenses, etc., mais également les motifs et durée des congés obtenus dans l’année écoulée. C’était une donnée surveillée avec attention. Dans la notice datée du 31 décembre1908, j’ai trouvé cette mention étonnante : congé d’un mois pour typhus. Comme il n’y a aucune demande de congé ni de certificat médical dans le dossier, j’en conclus que l’on avait dû fermer l’école par mesure de précaution. Je n’ai pu trouver à ce jour la moindre information sur cette curieuse épidémie surtout fréquente en période de guerre car elle apparaissait dans des lieux de grande promiscuité aux conditions sanitaires déplorables. A vérifier dans les archives de la commune.

Sa plus longue absence date de la fin 1910. Elle est consécutive à la mort de sa sœur Claudia survenue le 27 octobre. A la Toussaint, Maria et sa mère ont rejoint à Thonon les Bains Camille, Claudius et Eugénie qui y résident. La famille a besoin de resserrer ses liens pour surmonter le drame. Maria n’y parvient pas et craque. Le médecin appelé à son chevet constate « un état inquiétant d’amaigrissement et de dépression nerveuse » et prescrit un arrêt d’un mois  jusqu’au 2 décembre. Congé accordé avec remplaçante aux frais de l’Etat, ce qui était rare comme on sait.

Malheureusement, est-ce la suite de ce chagrin ou une coïncidence fortuite, Maria souffre atrocement de la mâchoire la veille de son départ. Le médecin diagnostique une périostite d’origine dentaire. Une intervention chirurgicale est nécessaire. Maria ne peut prévenir à temps pour qu’une remplaçante puisse venir au Fayet. Prolongée de 10 jours en 10 jours,  l’absence de Maria durera jusqu’à Noël avec deux interruptions de la classe pour ses nombreux élèves.

Il n’était pas si facile d’organiser au pied levé ces remplacements même si on constate que les délais de route qu’acceptaient à l’époque les remplaçantes étaient particulièrement courts. Celles-ci rencontraient au Fayet une difficulté supplémentaire avec le coût du logement dans une ville d’eaux en plein boom. La 1ère remplaçante demanda une indemnité de logement qui lui fut refusée et la remplaçante dut être remplacée. 

 Demande d'indemnité de logement

Les remplaçantes n’avaient droit qu’au remboursement de leurs frais de voyages, ce qui donne d’ailleurs des notes de frais amusantes comme celle de Mlle Ducret, remplaçante de la remplaçante : de Dessy à Bonneville à pied : 3 kms ; de Bonneville au Fayet en chemin de fer : 36 kms. Je ne sais pas comment on remboursait la marche à pied ! Souvent aussi, on rencontre la mention « en voiture », ce qui signifie « en voiture à cheval », car, pour désigner  la voiture à moteur, on dit « l’auto ».

 Note de frais

Quoi qu’il en soit, après moins de 2 jours sans titulaire ni remplaçante, Maria devant rentrer le lundi 5 décembre, le maire envoie à l’Inspecteur d’académie, dès le mardi 6 décembre, une lettre, cosignée par le conseiller général du canton de Saint Gervais, demandant le déplacement de Maria. La lettre est d’une hypocrisie insupportable. Le maire trouve dans le deuil qui vient de frapper Maria une raison supplémentaire de l’expulser du Fayet :
« J’ai aussi appris que Mlle Servettaz était bien malade et que le deuil qui vient de la frapper au Fayet ne lui rendra assurément ce poste agréable [Sic ! lapsus calami ou précipitation trop grande, la formulation du maire n’est pas très claire car il oublié la moitié de la négation].
Ne serait-il pas le cas de lui donner un poste moins pénible et de nommer Mme Dupanloup titulaire du poste du Fayet qu’elle réclame à juste titre depuis longtemps ».



Lettre du maire demandant le départ de Maria

Cette intervention ne suffit pas. L’inspecteur primaire écrit au conseiller général pour lui expliquer qu’une absence d’un mois et demi pour raison de santé ne constitue pas un motif de déplacement d’office et que Maria n’a pas demandé de mutation. Sous-entendu, c’est à elle de savoir si elle veut partir ou non et non au maire d’en décider pour placer sa protégée.

Alors, l’autorité municipale fait circuler une pétition parmi les habitants et l’inspecteur  primaire, qui tient Maria en haute estime, et qui a rendu un hommage sincère à Claudia lors de son enterrement, est obligé de la transmettre au Préfet (diable ! on touche à l’ordre public), tout en prenant ses distances avec les mécontents. Il se refuse à proposer la mutation de Maria au Préfet. Malheureusement cette pétition n’a pas été conservée (alors qu’elles l’étaient généralement, comme celle, par exemple, qui fut dirigée contre son père Claude-François lorsqu’il était en poste à Sconzier). J’aurais aimé connaître la liste des pétitionnaires.


 Lettre de transmission de la pétition au Préfet
On n'oserait plus transmettre une lettre aussi brouillonne.

L’affaire s’arrêta là et Maria restera directrice de l’école de filles du Fayet jusqu’à sa démission en 1915.

Cette petite histoire de Clochemerle me paraît bizarre depuis ma 1ère lecture du dossier de Maria. Sur le moment, j’ai mis la réaction du maire sur le compte de la goujaterie et du favoritisme. Il avait une raison quelconque de souhaiter être agréable à Mme Dupanloup, au point d’en oublier toute décence. Mais d’autres motifs expliquent peut-être la brutalité de la réaction du maire. Est-ce bien le maire qui a pris cette initiative, même s’il a, comme il est normal, signé le courrier au Préfet. N’est-ce pas plutôt son conseiller municipal délégué au Fayet, le plus à même, puisqu’il était sur place, de réagir dans l’instant ?

Alfred Dufour, futur beau-père posthume, si je puis dire, de Maria était un homme autoritaire. Ma famille a gardé le souvenir de son acharnement à obtenir de ses enfants une stricte obéissance quand il s’est agit de se marier. Il voulait qu’ils fassent  « de beaux mariages » pour prolonger l’ascension sociale qu’il estimait avoir amorcée. Très tôt, il avait supporté le poids de toute la famille, parents, frères et sœurs, quand son père meunier devint accidentellement aveugle. Il avait su migrer de la meunerie au commerce de gros, plus rémunérateur. Il ne voulait que tout ceci soit dilapidé dans des mésalliances.

N’a-t-il pas marié 3 de ses enfants la même année, en 1907, juste avant l’arrivée des sœurs Servettaz, avec ce qu’il estimait de bons partis ? Difficile de ne pas y voir une sorte de plan. Maria pouvait-elle y entrer ? Il ne considérait sûrement pas la fille sans le sou d’un petit instituteur de village comme un bon parti. Jean et Louis, ses fils, épousèrent des filles de la bonne société de saint Gervais, voire d’Annecy, respectivement : Alice Guillot, certes institutrice également mais fille d’un receveur d’octroi d’Annecy et Joséphine Jacquet, d’une famille d’agriculteurs aisés ; Clarisse se maria avec Achille Baud, un confrère d’Alfred, négociant en gros à Cluses. Auparavant, la fille ainée d’Alfred, Wilhelmine, avait épousé Gabriel Perroud, un « marchand de fer » comme on disait à l’époque, installé au bourg de saint Gervais. Alors, Maria …!

Revanche du destin ? On aimait à rappeler dans ma famille que ces mariages n’avaient pas été des succès. Gabriel Perroud fit de mauvaises affaires ; Louis Dufour se laissa circonvenir par la famille Jacquet et sa ferme, achetée par Alfred à prix d’or, passa dans la famille de sa femme ; Clarisse enfin, mourut très jeune de la tuberculose, la même année et pour la même raison que son mari, en 1917. Seul Jean et Alice échappèrent en partie à cette malédiction, même si le couple fut séparé très tôt par la mort de Jean à 52 ans, en 1935.

 Achille Baud et Clarisse Dufour sur le faire-part de leur décès en 1917

 En face de ces mariages voulus et bénis par Alfred Dufour, celui de Gabriel et Maria fut un mariage d’amour, durable et fort. J’aime répéter cette formule de ma grand-mère parlant de son mari : « une jeune fille dans la maison, c’est un rayon de soleil ; toi, tu es le soleil tout entier ». Tout est dit.

 Mariage de Maria et Gabriel

Leur mariage n’eut lieu que 6 mois après le décès d’Alfred, comme si les fiancés avaient attendu le minimum convenable après l’enterrement du chef de famille.

 
Faire-part du mariage de Maria et Gabriel

Maria enfin, connaissait bien les Dufour, au moins depuis 1910 : Louis Dufour fut le premier à se précipiter lorsqu’elle cria pour demander de l’aide  pendant l’agonie de Claudia.

Rapidité et brutalité de la réaction municipale contre Maria, mariage hâtif juste après la mort d’Alfred, intimité des 2 familles,  tous ces indices pourraient faire penser qu’Alfred est derrière cette tentative d’éloignement de Maria comme si, constatant l’intérêt trop grand que prenait son dernier fils pour l’institutrice de 25 ans, il ait voulu les séparer.

Maria vint s’installer avec sa mère dans la grande maison des Dufour, 6 mois après le décès d’Alfred. Elle y retrouva Caroline Pissard, « Madame Dufour », la toute récente veuve, Jean, le fils ainé et sa femme Alice, l’ancienne institutrice, et leurs 2 bambins, Paul et Georges. Elle peut alors abandonner son logement de fonction et le laisser disponible pour sa remplaçante.

La belle-mère de Maria, Caroline Pissard, veuve d'Alfred Dufour.
Elle adorait lire et son mari lui reprochait ses achats de livres.

Consciencieuse, Maria ne s’est arrêtée que peu de temps avant son mariage. Elle sollicite et obtient un congé d’un mois à compter du 11 mai alors que son mariage est célébré le 19 mai. Elle demande ensuite pour « l’installation de son ménage » une prolongation de 2 fois un mois, mais finalement elle reprend par anticipation son service le 30 juin et non le 12 juillet comme elle l’avait demandé initialement. Je pense que Maria eut un peu de peine à quitter son métier d’institutrice et l’indépendance qu’il lui procurait. L’entrée dans la famille Dufour devait avoir quelque chose de pesant. La belle-mère régentait la maison. Le commerce de gros était dirigé par Jean le frère ainé ; Gabriel, le petit dernier, et sa femme Maria devaient se sentir un peu marginalisés. D’ailleurs, ils quitteront dès que possible, c'est-à-dire dès la fin de la guerre 14-18, le Fayet pour voler de leurs propres ailes.

Maria mettra plus d’un an avant de se décider à quitter l’enseignement. La 1ère année de son mariage, elle garde un filet de sécurité en se contentant d’un congé pour convenance personnelle du 1er octobre 1914 au 1er octobre 1915. Le déclenchement de la guerre fut-il un des motifs de prudence ? A la rentrée 1915, elle continue d’hésiter puis finalement elle décide de démissionner le 3 décembre, peut-être, si je comprends bien sa lettre, parce qu’on souhaite la voir solliciter sa mutation. Elle a 30 ans et peut exercer dans une école plus importante. Mais elle ne veut pas quitter Le Fayet pour des raisons familiales : son 1er fils, prénommé comme par hasard, Alfred,  est né en septembre 1915 (je vois dans ce prénom comme un tribut payé aux mânes d’un beau père dont on n’a suivi les dernières volontés). Elle pourrait mener de front son métier et son rôle de mère, mais pas quitter Le Fayet.  Ajoutons une autre raison : elle a peut-être commencé à s’intéresser à la maison de commerce qui lui procurera un métier qu’elle exercera avec passion et autorité jusqu’à la fin de sa vie. Sa démission est acceptée le 8 décembre 1915, après 10 ans d’ancienneté.

 Lettre de démission de Maria

Eugénie, elle, aura une carrière beaucoup plus longue : 20 ans, le double de Maria, mais assez terne. Elle passe à la 2ème classe « au choix » et non à l’ancienneté au 1er janvier 1917, mais restera toute sa vie institutrice adjointe, sans doute parce qu’elle ne cherchera jamais à quitter l’école maternelle de Thonon, de peur de s’éloigner d’une partie de sa famille.

C’est pour la même raison de rapprochement familial qu’elle quittera finalement l’enseignement. Elle sollicite le remplacement de Maria comme directrice de l’école de filles du Fayet, dès le 22 septembre 1914, alors que Maria est en congé à la suite de son mariage. Les 2 raisons qu’elle invoque sont typiques de celle qui commence à devenir une « vieille fille » (elle a 35 ans) à la  recherche de la chaleur d’un foyer, fut-il de sa sœur : elle connaît bien la population puisqu’elle passe toutes ses vacances au Fayet depuis le mariage de sa sœur ; elle doit, enfin, s’occuper de sa mère malade.

 Eugénie (sur la balançoire) dans le jardin de la maison du Fayet en 1916
Derrière elle, son frère Joseph. Le couple, Maria - Gabriel, avec leur fils Alfred (Fred)

Elle renouvelle cette demande à la rentrée suivante, alors que Maria est toujours en congé. Affolée de ne pas avoir appris la vacance de poste trop tard, elle écrit directement à l’inspecteur d’Académie, sans passer par le couvert de l’inspecteur primaire de Bonneville. Puis, elle renonce devant le peu de succès de ses démarches jusqu’au 31 août 1918. A cette date, le poste de directrice de l’école de filles est à nouveau vacant mais aussi et surtout celui d’institutrice de la classe enfantine qui conviendrait mieux à ses goûts et à ses talents. L’argumentation est toujours la même : sa mère malade à laquelle les médecins recommanderaient les eaux de la station thermale de saint Gervais les Bains (en fait, au Fayet) pour soigner ses rhumatismes. De plus, sa sœur Maria, chez qui elle habite, ne peut plus s’occuper de leur mère avec ses 2 enfants (en plus d’Alfred, Henri né en 1917) et la maison de commerce.

 Maria, ses 3 enfants et sa mère à Metz en 1920, le jour du baptême de ma mère.

 Eugénie avec son neveu Paul, le futur chirurgien d'Annecy.
 Photo prise par Louis, le père de Paul, au Fayet, été 1916

Cette démarche rencontre le même insuccès car elle n’est pas soutenue par l’inspecteur primaire qui transmet sa lettre avec la mention « rien de bien urgent, je crois ». Du coup Eugénie déprime et prend un congé de maladie pendant 4 mois, du 1er octobre 1918 au 25 janvier 1919. Elle termine vaille que vaille l’année scolaire à Thonon.

En juillet 1919, changement d’objectif, elle renonce au Fayet. Il faut dire qu’un événement vient de se produire dans la famille Dufour : Gabriel, Maria, leurs 2 enfants Alfred et Henri, la grand-mère, Jeanne Briffaz, quitte le Fayet pour aller installer une nouvelle maison de commerce à Metz, nouvellement libéré de la présence allemande.

 La maison Hirsch encore allemande, avant le rachat par Gabriel

Eugénie cherche donc à obtenir un poste en Alsace. Ce n’est pas facile car on sort ainsi du cadre départemental. Eugénie recommence une nouvelle année à Thonon, mais finalement elle n’y tient plus et part pour Metz au 2ème trimestre, en mars 1920 pour s’installer dans le bel immeuble que Gabriel acheté avec le fonds de commerce Adolph Hirsch. Enfin, elle obtient une nomination en Alsace le 1er avril 1920.

 Passeport de Maria établi pour son installation à Metz

Je ne sais pas si elle a effectivement enseigné et pendant combien de temps. Sans doute, à supposer qu’elle ait commencé, pendant peu de temps. Il y a fort à faire à Metz. « La mémé » est désormais âgée et ne peut plus participer aux tâches de la maison. Maria a désormais 3 enfants puisque ma mère, Marguerite, est née à Metz en février 1920. Elle est très occupée par la maison de commerce car Gabriel sillonne la France et l’Allemagne à la recherche de fournisseurs et de clients. La place d’Eugénie est toute trouvée : elle devient la cuisinière de la maisonnée, retrouvant ainsi le statut de beaucoup de filles restées au foyer paternel pour s’occuper de ses parents. Le métier d’institutrice aura été une parenthèse, de 20 ans, dans une vie bien traditionnelle puisqu’elle restera avec sa mère, sa sœur Maria, son mari et ses enfants, la tante Many dont on loue les petits plats pendant les 19 ans qui lui restent à vivre.

Maria, elle aussi, s’est servie du métier d’institutrice, comme nombre de jeunes filles de son temps,  pour « se faire une position honorable », ainsi qu’elle l’avait déclaré lors de son examen de certificat d’aptitude en 1905 ; contrairement à Camille et à Claudius, les 2 frères ainés professeurs. Mais ceci est une autre histoire.




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