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vendredi 7 janvier 2011

Iran, années 70. 2.Téhéran sud-sud

Descendre dans le sud de la ville, industrieux et populaire, était toute une expédition tant la circulation y était difficile et les transports en commun totalement inexistants (alors que Téhéran dispose aujourd'ui de 4 lignes de métro). Je m'y suis rendu souvent pendant l'hiver 1970-1971. Presque tous les samedis matin.

J'étais venu en Iran en voiture avec un break Peugeot 204  tout neuf que mon père m'avait offert  car il ne voulait pas que j'entreprenne ce long voyage avec ma Renault 4L. C'était un véhicule d'exportation, immatriculé en ww 275, ce qui me permit de faire des économies de TVA puisque je ne payais celle-ci qu'un an plus tard, lors de mon retour en France en juillet 71, sur la base d'une valeur vénale dépréciée.

C'est sans doute la raison pour laquelle j'eus tous ces ennuis avec l'administration iranienne. Lors de mon passage de la frontière turco-iranienne, après plusieurs heures d'attente puis de discussion, les autorités douanières me confisquèrent mon passeport pour s'assurer que je ne pourrais revendre ma voiture en Iran. Il y avait un trafic important de voitures étrangères et l'Iran voulait protéger sa jeune industrie automobile des Peykan. L'administration avait peu confiance dans sa capacité à contrôler ce qui se passerait sur son territoire une fois que le présumé délinquant se retrouverait dans la nature. Elle préférait donc les mesures radicales, en privant le propriétaire de tout papier d'identité.

Cette situation dura jusqu'en juin 1971 lorsque je ré-exportais la voiture vers la France. En revenant fin juillet, avec une immatriculation normale (en 60, dans le département de mes beaux-parents, puisque je n'avais plus d'adresse en France), je n'eus pas de problèmes si l'on veut bien considérer que 3 heures de stationnement au poste frontière dans une voiture surchauffée ne sont pas un problème.

En attendant, je me crus obligé de chercher à récupérer mon passeport à toute force. Avec le recul, je m'aperçois que j'aurais dû être plus "cool" et attendre bien sagement que l'on me restitue mon passeport pour sortir du territoire. Contrairement à ce que je pensais avec ma petite cervelle d'occidental, pourtant habituée à la bureaucratie française, le comportement des autorités iraniennes était rationnel : pour éviter que je revende ma voiture, il fallait m'obliger à prouver que je quittais le territoire national à son volant. Autrement, pas de passeport et donc pas de sortie. Mais aller expliquer cela à un petit crétin de 26 ans que la vie n'a pas encore assoupli.

Il est vrai que l'absence de passeport m'interdisait tout déplacement en avion hors d'Iran mais ma solde militaire m'en empêchait encore plus sûrement et nous ne pûmes aller au Liban et en Syrie à Pâques 72, que parce que j'étais alors payé comme coopérant civil, mes obligations militaires remplies.

Voilà pourquoi je me retrouvais le samedi matin avec M. Banian, si je me souviens bien de son nom, à me faufiler vers le sud dans une circulation totalement anarchique mais bon enfant, en direction des bureaux de la douane. Je garais ma voiture entre d'énormes camions qui venaient se faire dédouaner et j'avais des discussions dilatoires avec des responsables de plus en plus gradés, toujours aimables mais inflexibles. Tout allait s'arranger la prochaine fois. Et je revenais le samedi suivant.


Ce M. Banian me fut un véritable ange gardien. Lorsque j'eus affaire à la police iranienne pour avoir provoqué, involontairement, la chute d'un jeune cycliste iranien, il m'avait sauvé la mise en combattant avec patience le crétinisme dont je viens de parler. J'avais un bon dossier : le gamin qui s'était jeté sur ma voiture en quittant sa trajectoire parce qu'il s'était retourné pour je ne sais quelle raison, avait bien heurté ma voiture, était bien monté en chandelle au dessus du capot pour retomber sur la tête, heureusement à côté de la bordure du trottoir, dans la poussière de la rue, mais j'avais constaté à l'hôpital qu'il n'avait rien. La seule victime de l'accident était le vélo du gosse, complètement plié. De plus, toute la scène avait été observée par un sous-secrétaire d'Etat roulant en Mercédès derrière le gamin ; il avait bien voulu s'arrêter, me donner sa carte et m'assurer dans un français parfait qu'il témoignerait volontiers en ma faveur.

Ce témoignage était loin d'être inutile, même si les traces de pneu dans la poussière montraient que j'avais eu le temps de m'arrêter et que j'étais dans ma file, tout contre le trottoir car il existait alors une règle de partage des responsabilités assez simple : le plus gros véhicule avait tort, la voiture contre le vélo, le camion contre la voiture, et tous ces véhicules contre le piéton. Sauf si d'autres éléments venaient controuver cette présomption de principe. Un peu comme la règle que j'ai rappelée dans ma précédente chronique : l'avenue la plus large était prioritaire.

Avec mon sous-secrétaire d'Etat, je me voyais "blindé" et je n'imaginais pas devoir faire autre chose que d'attendre que l'on reconnût officiellement mon innocence. M. Banian eut beaucoup de peine à me convaincre d'arrêter toute la procédure en repayant un vélo au gosse : j'allais passer mon temps à être convoqué pendant des semaines à un commissariat de police éloigné et j'avais suffisamment à faire avec mon tourisme douanier. Pour vous qui me lisez, vous voyez bien une autre raison d'oublier la rigueur du droit ; elle me paraît évidente aujourd'hui, à moi aussi : même désargenté, j'étais considérablement plus riche que l'horrible fauteur d'accident. M. Banian ne me dit pas quelque chose de ce genre qu'il aurait trouvé inutilement agressif. Il  trouva le moyen de me faire accomplir ce geste par un moyen plus doux (l'argument des tracasseries policières et judiciaires, de surcroît, était sans doute pertinent).

Ce M. Banian était un honnête homme. De père iranien et de mère suisse, il avait beaucoup d'admiration pour l'Europe et la France en particulier. Un exemple : Il était cadre à La Poste iranienne et  avait effectué un stage à Paris dans notre PTT nationale. Plusieurs fois il me raconta sa stupéfaction d'avoir rencontré au dernier étage du siège, boulevard de Vaugirard, une équipe exclusivement dédiée à la recherche de correspondants dont la lettre était retournée, faute de les avoir trouvés à l'adresse indiquée sur l'enveloppe. Un pays qui se donnait autant de mal pour assurer son service ne pouvait être que civilisé. Je crains sa désillusion devant le spectacle actuel des services publics.

Nous avions le temps de discuter dans ma voiture qui descendait vers le sud. Quand nous nous connûmes mieux, il me donna quelques clefs sur son pays. Au beau milieu du hall des douanes, il y avait une sorte de kiosque circulaire avec des douaniers à l'intérieur et des camionneurs à l'extérieur. "Regardez bien, me disait-il. Vous voyez ces billets à demi dissimulés sous la liasse des documents de dédouanement ; sans ces bakchichs, ils devraient attendre longtemps qu'on s'occupe d'eux. Maintenant, regarder les douaniers : ce sont d'anciens membres du Parti communiste iranien (le Tudeh), du temps de Mossadegh. Le pouvoir les tient par la corruption".

Je ne sais si cette anecdote recouvre une vérité. Malgré tous mes préjugés de l'époque, je trouvais finalement admirable un système où l'on s'attache les gens par la corruption plutôt qu'on ne les détruit par la violence.

Mais verra-t-on enfin ce sud de Téhéran dont je vous parle depuis si longtemps ?



Je n'ai pratiquement pas pris de photos du bazar de Téhéran, pourtant l'attraction principale de ce quartier. Mon appareil de photo n'était pas très perfectionné : un Canon à télémètre, et je n'avais pas de pied. Mes photos prises en intérieur sont toutes floues. Heureusement , j'utilisais aussi souvent que possible du Kodachrome. Les diapos, lorsque je les ai exposées correctement, ont gardé leurs couleurs après 40 ans de boite. Par un hasard qui m'a touché, j'ai lu ce matin (le Monde daté du 6 janvier) que le dernier laboratoire au monde capable de développer le Kodachrome, abandonné depuis l'année dernière par son fabricant, a fermé ses portes ces jours-ci. Il avait dû reculer cette date initialement prévue fin 2010, pour traiter dans ses derniers bains, les rouleaux que des amateurs passionnés étaient venus du monde entier faire développer sur place, aux États-Unis.


Ces quartiers du sud sont bien délabrés. C'était pourtant le centre de la ville ancienne. Des monuments qui devaient être prestigieux sont utilisés comme entrepôts car le bazar craque dans ses limites.

C'est l'univers des porte-faix qui transportent comme des fourmis d'énormes paquets d'un lieu de stockage à un autre.



La ville vient à la rencontre de la province et citadins et paysans se côtoient dans un immense marché à ciel ouvert.




Toutes les races qui composent l'Iran s'y retrouvent, Afghans, Turcs, Arabes, Turkmènes.







Aussi la police n'est-elle jamais bien loin.



Enfin, en ces journées courtes d'hiver, le soleil se couche tôt. Ce samedi-là, je n'étais exceptionnellement pas descendu à la douane.  A croire que la descente hebdomadaire dans le sud de Téhéran me manquait ! Nous faisions du tourisme, sans rencontrer d'ailleurs d'autres animaux de notre espèce.

La remontée vers le froid du nord de la ville se faisait plus facilement, face au Totchal couvert de neige.



La différence de température entre sud et nord est, en effet, très importante. A cette période de l'année, la tiédeur du sud est bien agréable. En plein été, c'est une fournaise.

J'ai bien connu cette chaleur écrasante de l'été iranien en août 1971. Après un mois de vacances, mangé en bonne partie, par plus de 2 semaines de trajet aller-retour (mais, que de beautés dans une Turquie qui n'était pas encore complètement envahie par l'Europe du nord et ses ghettos de plaisir), j'étais de retour à Téhéran.

Pour l'Armée, il était évident que nous ne pouvions disposer des 2 mois de vacances des autres profs. On nous trouva donc des occupations. Pour moi, ce serait l'enseignement du français aux officiers de la poudrerie de Partchin, à une trentaine de kms au sud est de Téhéran.

J'ai découvert récemment  dans les Archives des Affaires étrangères françaises que je n'étais pas là par hasard. Un accord avait été conclu entre les 2 États le 7 juin 1970  pour que la France installe une nouvelle poudrerie militaire. Les futurs responsables iraniens devraient faire des stages en France. Il fallait les remettre à niveau dans notre lahgue (qu'ils avaient apprise à l'école). Il fallait quelqu'un, je fus celui-là.

Tous les matins un sympathique chauffeur venait me prendre en Jeep à 6 h du matin pour me ramener à midi. Les cours duraient de 7 h à 11 h car la salle n'était pas climatisée. Je me souviens avec amusement de ces élèves chamarrés qui ne me posaient aucun problème de discipline. Ils étaient même déférents avec le blanc-bec que j'étais comme l'étaient (j'avais écrit "comme le sont", sans prendre garde que je parle de faits datant de 39 ans) les élèves iraniens à l'égard de leurs enseignants (heureux temps et peut-être encore en Iran, heureux lieux !).

A midi, j'étais de retour rue Behesht, sans avoir trop souffert de la chaleur dans la Jeep découverte et sans pare-brise. Je déjeunais rapidement et hop au lit (au dessus du lit) pour une longue sieste en attendant que la température retombe dans la maison sans "cooler".

J'ai plusieurs fois tenté d'amener déjeuner mon sympathique cicerone avec lequel la conversation était difficile mais animée (quelques mots de français, d'anglais et de farsi et beaucoup de gestes). Il était tard et il avait encore une heure de route avant de pouvoir déjeuner. Il me répondait en riant que les Européens ne savaient pas faire cuire le riz, base de la nourriture quotidienne, ce en quoi il n'avait pas tort. Où retrouver ce riz très parfumé (à une époque j'en faisais venir du Pakistan qui pouvait l'évoquer), aux grains bien détachés, la croûte dorée du fond du plat soigneusement partagée entre tous les convives, le gros morceau de beurre, les brochettes d'agneau sur un plat à côté ? Il avait bien raison de refuser notre riz fadasse.

Pendant ce mois d'août, je n'imaginais pas que je pénétrais dans une enceinte militaire que l'Agence de sécurité nucléaire aurait tant de mal à visiter au XXIème siècle, soupçonnant qu'on s'y livrait à des fabrications liées au nucléaire militaire. Ce fait ne semble finalement pas avéré. Ce qui est certain, c'est qu'à Partchin, l'on expérimente et fabrique les carburants des missiles iraniens, y compris ceux des lanceurs de la future bombe.

Capture de Google Maps pour le complexe de Partchin.

Dans les années 70, la lune de miel franco-iranienne. était parfaite Le Shah et la Shabanou étaient venus en octobre 69 vérifier que les intentions du président Pompidou étaient identiques à celles du général de Gaulle, ce général qui savait le rôle joué par l'Iran dans la  2ème guerre mondiale, avec l'aide de conseillers anglais mais aussi français (il y a des vidéos assez étonnantes sur le site de l'Ina où l'on voit officiers russes et français fraternisant sur le sol iranien).

Je vous poste une vidéo de ce voyage à Paris . Le Shah est interrogé sur la crise libanaise qui commence, après l'accord du Caire de juillet 69 institutionnalisant les milices palestiniennes au sein de l'État libanais (et de son voisin jordanien jusqu'au Septembre noir (70) qui verra l'écrasement puis l'expulsion  des fedayins de l'OLP). La marche vers la guerre de 75 est commencée.

Le début est muet. Ensuite, ce sont les formules de politesse que désormais l'on coupe. Dommage, c'est drôle. Puis la question sur le Liban. On le verra, les cartes ont été sérieusement rebattues depuis.

La prochaine fois, on se rafraichira en montagne.


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