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dimanche 16 janvier 2011

Versoix. 1ère partie : Pécheur ou châtelain ? Il a choisi.


Tout d’abord, je ne l’avais pas remarqué. Je cherchais la mairie de Versoix  dont on venait de me dire que je la trouverais sur les bords du lac. Je cherchais à savoir si cette petite ville suisse conservait les archives de son passé français, quand Aimé Dufour (1683-1746) épousa  Françoise Rousset, native de Versoix (cf. Mes ancêtres Dufour étaient protestants)

Impossible de trouver cette fameuse mairie dans les belles maisons qui bordent le Léman. Rien qui ressemble de près ou de loin à un bâtiment administratif tel qu’on l’entend habituellement. J'allais repartir chercher un meilleur renseignement quand mon regard fut attiré par la silhouette caractéristique d'un héron dont le plumage sombre se détachait  sur les eaux du lac qu'un rayon de soleil venait d'illuminer. Je posais n'importe où ma lourde sacoche de moto, attrapait mon appareil de photo, malheureusement sans téléobjectif, et avançait vers le superbe volatil.

Je m'approchais pour tenter de mieux le distinguer dans le violent contre-jour.



Je compris rapidement la raison de cette présence inhabituelle en pleine ville. Un pécheur était en train de détacher avec précaution les poissons prisonniers de son filet. 


 Objectivement la scène était violente. C'était une mise à mort cruelle, une mise à mort lente par asphyxie. mais pour pour le héron, la mouette, le harle, tout comme pour moi, autre prédateur amateur de perches, le spectacle respirait le calme et la sérénité. 



Immobile, chacun observait dans le plus grand silence les gestes lents et précis du pécheur.


En fait, il n'y avait pas 1 mais 2 hérons, ce qui rendait la scène encore moins banale. Je n'en avais jamais approché d'aussi près, même au bord de l'étang à côté de chez moi. La tête rentrée dans les épaules, ils ressemblaient à quelques huissiers échappés d'un roman de Balzac ou d'une gravure de Daumier.


Puis brusquement, l'un d'entre eux que ma présence devait importuner, s'envola lourdement.




 En le suivant du regard, je découvris d'autres hérons qui formaient comme un cercle autour de nous.




Ces observateurs attentifs passaient, sans qu'on en comprenne la raison, d'une immobilité totale à un brusque déplacement de quelques mètres, pour retrouver à nouveau. leur posture de statue.  Mais, après tout, ils devaient trouver aussi étrange et inexplicable le comportement des vacanciers qui, en été,  passaient sans transition de l'indolence à l'agitation quand , quittant leur serviette de bronzage ils s'ébrouaient bruyamment dans l'eau.


A l'intérieur de ce cercle, dont le pécheur occupait un centre bien stratégique , s'agitait toute une troupe d'oiseaux d'eau : un harle mâle , me dit le pécheur lorsque nous eûmes entamé la conversation, venait juger tous les matins du succès de la pêche. Je m'étonnais : comment pouvait-il être certain qu'il s'agissait du même ? 


Sans doute, on ne peut pas confondre un harle avec une autre espèce de canard. Il a notamment un bec de pécheur : étroit et pointu, au lieu d'être large et plat, il se termine par un crochet dont il se sert pour agripper les écailles de ses proies et ne plus les lâcher. Rien à voir avec les cols verts ou les foulques et autres cygnes qui sont des herbivores. Le harle est un prédateur.

Sa femelle, très différente, est aussi à nulle autre pareille.


La tête toujours ébouriffée, elle a l'air d'une charmante idiote qui vient tout juste de sortir de son lit. Rien à voir avec l'élégance de son compagnon dont la tête est aussi soigneusement lustrée et brillante qu'un "huit reflets".

Notre harle fidèle a d'ailleurs une compagne qui ne s'éloigne jamais de lui, même si elle feint de s'intéresser à toute autre chose que ce qui passionne son Brummel.

Pourtant son héros est blessé. Il a une aile atrophiée. C'est ainsi que notre pécheur le reconnait avec certtitude. "C'est un heureux homme malgré tout, malgré son infirmité" dis-je stupidement.

Mon pécheur me reprend immédiatement. "Il ne faut pas confondre les humains et les animaux. D'ailleurs, est-il heureux ? Comment savoir ce qui se passe dans sa tête". J'avais affaire avec un pécheur philosophe. Ce ne serait pas mon seul motif d'étonnement.

Décidément il faisait bon bavarder dans cette atmosphère paisible. J'appris qu'il y avait encore 170 pécheurs professionnels sur le Léman, Français et Suisses confondus. Il m'a semblé que mon cicerone en matière de pèche faisait d'ailleurs une distinction entre les 2 pays riverains. Si l'on voulait être sûr de manger de la perche fraiche pêchée dans le lac, il valait mieux s'inviter à une table suisse. Sinon on risquait de manger de la perche congelée d'Estonie. "Il y a pas mal d'Estoniens dans la région. Aucun d'eux ne mangerait de perche en provenance de son pays, tant les lacs y sont pollués".

En revanche, la pèche alémanique était saine et même, contrairement à ce que je croyais, abondante, plus abondante même que par le passé, même si ce jour-là, le succès n'avait pas été au rendez-vous : un seul seau de poisson.


Tout en l'écoutant avec beaucoup d'intérêt car il s'exprimait avec précision et clarté, je regardais le petit monde des palmipèdes qui se livraient à leurs occupations favorites, sans pourtant s'élogner de la barque. Le couple de harles se laissait aller aux joies tonifiantes de la scène de ménage.


Au risque de passer pour un incorrigible macho, je n'ai rien vu qui puisse exciter l'ire de notre charmante enquiquineuse. Mieux vaut s'éloigner avec dignité en attendant que ça passe.


Un peu plus loin, un cygne. Où est la tête, où est la queue ?


Il est en train de manger en apnée.


Puisqu'il a la tête sous l'eau, un couple de foulques s'ébat joyeusement. Regardez bien, la sortie se fait par l'avant, dans une sorte de glissade continue.












Les mouettes rieuses sont, comme d'habitude, des chipies qui passent leur temps à se chercher noise pour rien : pousse-toi de là que je m'y mette ! Une fois obtenu ce qu'elles veulent, elles se sentent toutes bêtes, comme si elles avaient oublié ce qu'elles désiraient.



Une poule d'eau pèche et la diffraction de l'eau lui fait un corps bizarre.






Mais notre pécheur a terminé. Il amarre son bateau au corps mort et remonte sur le ponton, toujours accompagné de son fidèle harle.



Il charge son seau de poissons sur sa petite carriole et s'apprête à partir. je lui demande alors de m'indiquer où se trouve la mairie. "Rien de plus facile. Vous êtes juste en face de la mairie".


La mairie, c'est cette superbe demeure que j'ai sous les yeux depuis une demi-heure ! Mais comment aurais-je pu deviner ?

Il ajoute alors : "si, si, c'est la mairie. Je connais bien, c'était la maison de mon père". J'en suis resté sans voix. Le pécheur était fils de châtelain et tous les matins il venait, sous les fenêtres de sa maison d'enfance, pour prendre sa barque et partir pécher, car c'était son métier.

C'était bien son métier et non un hobby. Il a tenu à bien insister sur ce fait : c'est un métier et, contrairement à ce que les gens pensent, un métier dur, quand il gèle, quand il pleut. Et puis, ceci confessé, il est parti.



Je n'ai pas osé lui demander ce qu'il éprouvait à se trouver confronté tous les jours au souvenir de sa gloire passée. J'avais peur de passer pour importun. Surtout, je ne le croyais qu'à moitié et je craignais de me faire embarquer dans son délire. Je le laissais partir pour me rendre à la mairie. Je reviendrai sur cet entretien, c'était le but de mon voyage,  mais la première chose que je cherchais à apprendre ne concernait pas mes ancêtres de Versoix. Je voulais vérifier la véracité de mon pécheur. "Vous avez rencontré M. R... C'était effectivement sa maison de famille. La ville l'a rachetée en 1976", me confirma la responsable de l'état civil. J'eus honte de ma méfiance.

J'ai fureté ensuite dans la ville, espérant retrouver M. R...  afin de reprendre cette discussion. En vain. Ceci dit, tout dans son comportement semblait indiquer qu'il était content de son sort et que cette vie lui convenait, qu'il l'ait complètement choisie ou que le sort la lui ait imposée,. Pourquoi, dans le cas contraire, remuer le couteau dans la plaie en revenant ici chaque matin.

Il n'y avait pas rupture de continuité dans sa vie. Il disposait maintenant d'un petit port personnel pour sa barque, seul reste de sa splendeur passée. Le ponton était défendu par un petit portillon à portes battantes "Faites attention qu'elles ne vous reviennent pas dessus !" m'avait-il dit quand je le suivais.

 La maison de M. R.... côté entrée.

Sur Google Maps, on voit bien qu'il dispose de ce ponton personnel, à côté du petit port de pèche où une dizaine de barques se serrent démocratiquement. Mais notre pécheur ex-châtelain ,qui fut peut-être un châtelain pécheur, se contente désormais de ce seul signe extérieur de distinction  que l'on peut observer depuis le ciel : un ponton pour lui tout seul et pour sa barque. Les couleurs ne sont pas très précises, mais je la vois verte, cette barque, solitaire et fière, comme celle de M. R... Pas vous ?

Je suis encore tout ému de cette rencontre improbable. Pourtant, Versoix devait me réserver d'autres surprises.

Post-scriptum. Depuis la publication de cet article, j'ai été contacté par le président de l'Association  Patrimoine Versoisien qui m'apprend une étrange coïncidence : la belle demeure de M. R... appartenait à une madame Léon Dufour avant son rachat, dans les années 40, par le père de mon pécheur. Je dis coïncidence car je ne pense pas qu'il y ait de relation avec mes Dufour, paysans à Collonges. Mais enfin, le rapprochement est amusant.
Je vous conseille par ailleurs le site de cette association dont l'intérêt dépasse les seuls passionnés par la ville car Versois a donné naissance à de nombreux personnages, célèbres par eux-mêmes ou par leurs inventions De plus le site offre une très belle collection de cartes postales anciennes :

http://patrimoine.versoix.com/

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