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dimanche 13 février 2011

Iran, années 70. 4.Le Nord.

Aujourd'hui, nous allons nous rendre dans une région tout à fait atypique : la province du Guilan et le Mazandéran, au bord de la mer Caspienne. 

 Comme pour toutes les photos, on clique dessus pour l'agrandir.

Séparée du plateau iranien par la chaîne de l'Alborz  (ou Elbourz) dans laquelle nous nous sommes promenés la dernière fois, cette région est très arrosée par les nuages qu'arrête la chaîne de montagne. Elle est donc très verdoyante,  comme on peut le constater sur cette vue satellite : une ligne presque droite, en tout cas très nettement dessinée, sépare le nord, tout vert du sud, tout sec.

Il n'y a que 200 kms de bonne route (bonne, déjà dans les années 70) pour changer complètement d'univers. La route la plus commode mais la plus longue passe par Amol. Je me souviens l'avoir prise en septembre 1971 pour une baignade dans la mer. On passe donc à l'est du Demavend, comme en témoigne cette photo prise  à une station service où je venais de faire le plein en sortant de Téhéran.

Ma diapo était très abimée et les couleurs ne sont pas terribles.

L'autre route, presque directe, franchit la ligne de crête par un col culminant à 2800m. Plus exactement, le col est écrêté par un tunnel qui rend le changement de climat encore plus saisissant. Vous connaissez peut-être ces cols du Vercors, comme le col du Rousset, où l'on bascule bruquement des Alpes du Nord dans les Alpes du Sud : derrière les sapins et les prairies ; devant, les buis odorants et un avant goût de la Provence.  Sur cette route de Tchalous (ou Chalus), l'effet est multiplié par 10.

Je ne veux pas dire que la montagne ne serait pas belle. Bien au contraire.



J'adore au contraire le contraste en ces vastes étendues arides, brulées par le soleil de l'été finissant, et ces espaces aménagés par les hommes, champs en terrasse comme les maisons de pisé, bois de peupliers arrosés par le torrent.
La descente vers la Caspienne offre des vues moins spectaculaires, peut être parce qu'elles tranchent moins sur mon souvenir de la verte Europe. Les bords de mer sont  (ou étaient ?) assez peu attrayants, malgré le caractère sauvage de cette côte. Du sable à perte de vue. Une mer plate et sans profondeur. Juste derrière, une route poussiéreuse bordée de champs et de maisons. Cette étroite bande de terre est très peuplée, l'habitat dispersé et son architecture quelconque. J'ai retrouvé ce même paysage plat, dans tous les sens du terme, sur les bords turcs de la Mer Noire.


 
La région du Guilan, plus à l'est offre un tout autre dépaysement. Pour s'y rendre, on peut reprendre la route de Tchalous puis longer la mer vers l'est ou, ce qui est plus commode, rester sur le plateau iranien jusqu'à Qasvin puis piquer vers le nord jusqu'à Rasht, la capitale du Guilan : 330 km de bonne route.

Là encore, on franchit la chaine de l'Albourz, à une altitude moindre, pour redescendre le long d'un torrent jusqu'à la plaine du bord de mer.


Progressivement le paysage change, s'élargit, les premières rizières apparaissent.



Dans les champs, buffles et larges chapeaux évoquent plus l'Asie du Sud-est que l'Asie centrale.




Ici on moissonne, là on repique. Ces photos prises le même jour attestent de la fécondité de cette terre et de ce climat. 

 
L'habitat est également très original et les 4 mètres de pluie annuelle l'ont façonné : toits de chaume, très pentus, planchers sur pilotis.



Les villages sont très différents de tout ce qu'on connait ailleurs. Comment imaginer que cette vue a été prise en Iran ?

Les maisons sont entourées de mur de pisé et arborent ces curieuses constructions en hauteur, comme des tours de guet ou plutôt des enclos et des silos pour protéger les récoltes de je ne sais quels prédateurs.



Nulle part ailleurs, je n'ai trouvé de semblables spectacles, aussi étonnants pour moi.

Pourtant, ce n'est pas le Guilan qui représente, à mon goût, le plus beau paysage au nord de Téhéran, mais le Golestan. Ce lieu est resté pour moi, 40 ans plus tard et bien d'autres pays visités, comme l'un des plus émouvants. La vivacité de cette impression ne tient sûrement pas seulement à la beauté du lieu mais sans doute à quelque chose de très profond en moi. Si j'osais, je parlerais d'un souvenir atavique qui me relie, par delà toute vraisemblance, aux steppes qui ondulent sur des milliers de kilomètres depuis la Pologne jusqu'à la Mongolie. J'ai ressenti un jour à la frontière entre la Pologne et la Biélorusse (à l'époque encore l'URSS) cette même impression, l'envie de parcourir ces étendues monotones avec le sentiment que je ne m'en lasserai jamais.

J'arrête là ma confidence ridicule. Je ne cherche pas à me raconter. Je veux simplement vous mettre en garde contre un enthousiasme qui tient plus, peut-être, à ma structure psychique qu'à la réalité du terrain.

Malheureusement, si vous souhaitez en juger par vous-même, il vous faudra vous rendre sur place . Pour une raison incompréhensible au maniaque de l'enregistrement photographique que je suis devenu, je n'avais pas d'appareil photo lors de ma visite en ce lieu étrange.

Mais trêve d'atermoiements. Prenons la route plein est, en direction de Meshed, la ville sainte proche de l'Afghanistan. A Gorgan, chef-lieu de la province du Golestan, il faut piquer au nord, tout droit, en direction de l'URSS. La route, ou plutôt la piste, est bien construite, empierrée par endroits et légèrement surélevée, mais pleine de trous. Il vaut mieux rouler à côté comme tout le monde si on en juge par les traces de pneus qui s'étalent sur 50 m de large des 2 côtés.

Le paysage peut sembler monotone, animé seulement par les ondulations molles de la steppe, quelques chameaux au loin rangés en une longue caravane ou, spectacle plus moderne, ces 4X4 qui foncent en ligne dans une poussière épouvantable ; sans doute des chasseurs.

Puis, peu à peu, il n'y a plus rien que la steppe et finalement, même plus de route du tout. La piste en effet, s'arrête respectueusement, à quelques centaines de mètres de la frontière. Pas de risques que l'on se trompe sur la signification de ce que l'on voit : un mur de fil de fer barbelé, à l'infini, que l'on regarde à gauche (vers la Caspienne, invisible d'ici, ou vers l'est, en direction de la Mongolie, tout aussi invisible d'ici). Le mur est ponctué de miradors. Derrière, c'est le même paysage, absolument le même. Une différence pourtant : il n'y a pas de route, qui prolongerait en pointillé celle que l'on vient de prendre. Pas de route, pas de passage, pas de poste de douane, pas de police des frontières. Une frontière, une vraie, qui n'ouvre sur rien.

Nous devons être 7 ou 8 dans 2 voitures. La magie de la frontière exerce sur chacun de nous sa force d'attraction / répulsion. Il faut s'en arracher, mais il est bon de plonger au plus profond de la stupidité humaine avant de pouvoir aborder la beauté, avec le souvvenir de sa fragilité.

La beauté c'est, derrière une ondulation de terrain, la découverte d'un lac, bien étonnant dans ce paysage si sec. Il ne semble pas profond et il est couvert d'oiseaux divers, d'échassiers et de sortes de canard. Le silence est total, le vent doit pousser leurs cris au loin. Au fond, sur la crête, visibles en silhouettes, des hommes à cheval avancent lentement. Cette image, je pense qu'elle restera gravée à jamais, et finira peut-être par surnager seule sur l'océan informe de mon éventuelle sénilité.

http://www.cheval-culture.eu/wp: yourte et cheval turkmène

Une fois de plus, il faut s'arracher au spectacle. Nous venons stationner dans le village proche, en essayant de ne pas soulever trop de poussières. Avant que nous soyons descendus de voitures, les femmes ont filé comme une nuée de moineaux dans leur yourte et nous nous retrouvons devant les hommes du village, des turkmènes coiffés de turbans. Nous formons 2 lignes face à face, incapables de se parler, incapables de se comprendre. Dans quelques mois, nous pourrons dire quelques mots. Certains d'entre nous parlerons même bien. Aujourd'hui, ce n'est pas le cas. Je comprends tout ce que veut dire l'expression "faire des salamalecs". Nous exagérons, eux comme nous, les signes ostentatoires d'amitié, sourires, salutations, inclinaisons de tête et de buste. Nos interlocuteurs haussent le ton, non parce qu'ils seraient envahis par la colère, mais parce qu'ils pensent que seule notre surdité peut expliquer une telle incompréhension. Rien n'y fait.

Je ne sais combien de temps cela a duré. Dans mon souvenir, cela me semble long. Nous sommes, à la fois, pleins de gêne, incapables de trouver quoi faire pour dépasser ce niveau infra de la communication et le ridicule de la situation ; en même temps, nous sommes touchés de vivre cette expérience qui remonte à la nuit des temps, quand il fallait convaincre l'étranger,  le barbare qui ne comprend pas notre gazouillement à nous, que nos intentions sont pacifiques.

Finalement on nous emmène vers le seul bâtiment en dur, au milieu de toutes ces yourtes, un parallélépipède blanc  qui sert de salle de classe et de domicile à l'instituteur de "l'Armée du savoir". L'échange n'est guère plus riche car l'anglais du jeune homme est des plus sommaires. Nous faisons ce que nous pouvons pour que les spectateurs ne puissent douter des compétences linguistiques de leur jeune maitre. Mais nous n'apprendrons guère plus sur la vie de nos hôtes.

Puis nous mettons fin à cet intermède dans leur vie quotidienne et nous repartons. Restent dans la mémoire, le lac, les oiseaux migrateurs, et une colonne d'hommes à cheval se détachant sur le ciel que rejoint au loin la steppe infinie.

Est-ce que tout ceci existe encore. J'en doute. Le village semble être en dur maintenant. Vous le verrez si vous zoomez sur la carte satellite de Google maps.  

A côté du lac naturel que j'ai connu, il y a un autre lac, bien plus grand mais artificiel. Tout autour, des structures qui ressemblent à des marais salants. Seigneur !

De plus, un gazoduc vient maintenant de la république du Turkmènistan jusqu'à Gorgan pour filer ensuite vers la Turquie.  Finie ma petite piste abandonnée !


C'est la vie ! Dit-on.

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