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samedi 26 mars 2011

Et vint le temps de la tartiflette.

Chaque fois que je reviens pour un court séjour dans ma ville natale, je suis saisi tour à tour par la joie et par la colère ;  la joie de retrouver le ville qui incarna pendant toute ma jeunesse le paradis sur terre car elle était une ville magnifique dans un cadre superbe,  mais surtout parce que c'était là que je retrouvais, à chaque vacances, ma mère ; la joie, disais-je, mais aussi, la colère de voir  Annecy à chaque fois un peu plus défigurée par les ravages de la promotion immobilière. Moi qui aime bien conserver des témoignages photographiques du passé, je suis parfois rattrapé par cette fureur destructrice, avant d'avoir pu enregistrer l'image de ce qui va disparaître. 

Ainsi, j'ai découvert un beau jour l'anéantissement de tout un quartier de villas en bordure de l'avenue d'Albigny, ces villas dont Patrick Modiano avait su rendre sensible,dans son roman "Villa triste", le charme inimitable avec son style si suggestif à force d'être allusif. Rien d'allusif, en revanche, dans ce qui les a remplacées : du verre, de l'acier, du m'as-tu vu agressif dans ces petits immeubles que masque heureusement la double rangée de platanes. Même chose pour le restaurant qui fermait l'avenue : la Réserve avec sa terrasse couverte et le néon rouge de son enseigne. Disparu corps et biens.

Si je venais plus souvent, et pas seulement une ou deux fois par an, je pourrais mieux surveiller l'évolution de la situation. Mais, la peur d'être une nouvelle fois exaspéré par quelque nouveau carnage m'empêche de me rendre plus fréquemment à Annecy.

Je sais que cette nostalgie est malséante et même un peu ridicule. A quel borne faut-il arrêter la marche du temps ? Quel passé faut-il conserver et pour combien de temps ? Des lieux perdent toute signification car les activités,  qui leur donnaient vie ont disparu. Faut-il les préserver malgré tout ? Fallait-il conserver la ferme qui occupait un large triangle face à la maison de mes grands parents ou construire cet immeuble sans grâce de  6 étages ?



A gauche de la maison où je suis né, l'immeuble qui a remplacé la ferme entourée de murs, de mon enfance. A droite l'hôtel-restaurant du Faisan Doré, qui existait il y a plus de 60 ans, s'est étendu sur le terrain libéré par la destruction des entrepôts de mon grand-père.


Sur cette vue prise à la fin des années 30 par mon oncle, depuis le toit du garage (disparu, mais ce n'est pas un mal !), on aperçoit le même croisement, fermé, ce jour-là pour le passage du Tour de France. La maison familiale a été modifiée depuis que nous l'avons quittée : au dessus de la véranda, une pièce a été rajoutée.

Une autre vue de la maison avec le Veyrier en arrière-plan. On pourrait croire que l'on est en pleine campagne. Que nenni ! C'est bien la ville tout alentour, de plus en plus dense.
 L'arrière de la maison.

Toutes les modifications ne sont pas nécessairement des mutilations. La rue qui traverse l'ancien hameau d'Albigny s'est profondément transformé depuis mon enfance. Du côté du lac, les anciennes fermes ont été remplacées par des commerces, des immeubles et des parkings, mais de l'autre côté, les grosses maisons d'autrefois ont été conservées. 

Carte postale à la date inconnue. La vue est prise dans le sens contraire de mes photos. Tout au fond à droite, le bureau de tabac-presse, que l'on verra ci-dessous. Puis, en venant vers nous, on aperçoit la maison qui vient d'être transformée de restaurant en appartements. A gauche, les maisons détruites (pour élargir la rue, sans doute. Ensuite, on met des ralentisseurs car la rue large incite à la vitesse !
  
Certes, elles ont été transformées, mais l'allure générale de cette portion de rue a gardé son caractère. Le marchand de journaux occupe toujours, depuis au moins 60 ans, la même bâtisse où je me rendais 3 fois par semaine pour acheter mes journaux : mardi, Spirou ; mercredi, Tintin et jeudi, Mickey. 



 Le restaurant en cours de transformation en 2009.

 Réhabilitation terminée en 2010. N'est-ce pas mieux qu'une destruction ? La glycine, qui faisait le charme de cette façade, a même été replantée.

Une telle permanence a quelque chose de miraculeux, comme la survie de la maison familiale, abandonnée depuis bien longtemps et qui subsiste, presque intacte, si l'on veut bien oublier son partage en 2 appartements dans le sens longitudinal. Quand je me sens d'humeur chagrine, je me demande pourquoi on ne l'a pas scindée en 3 parties puisqu'il y avait et qu'il y a toujours 3 entrées. Il reste que cette maison demeure un point fixe rassurant où accrocher mes souvenirs.

La monstrueuse séparation.

Je ne veux pas continuer à vous ennuyer avec mes jérémiades qui n'ont guère d'intérêt que pour moi-même et quelques survivants de ce passé révolu. Tout le monde connait des expériences semblables. Au reste, Annecy n'est pas la pire des villes ; dans l'ensemble, on en respecte le caractère et l'on protège  son environnement. Centre rénové avec goût, plages publiques aménagées sur des terrains privés reconquis, plantations dans les extensions urbaines, tout n'est pas négatif ; c'est plutôt autour de la ville que les dommages sont les plus flagrants. Annecy le Vieux monte à l'assaut des montagnes. Le merveilleux paysage que l'on découvrait sur Talloires et le "petit lac" en descendant du col de la Forclaz, pour moi le plus beau point de vue des environs d'Annecy, est définitivement enlaidi par un gros tas d'immeubles, etc., etc.

Mais voici que je recommence malgré ma promesse d'arrêter là mes récriminations. Aujourd'hui, je ne voulais  pourtant pas parler des traditions qui disparaissent mais, au contraire, de ces curieuses traditions dont  les autochtones savent  que loin d'être anciennes, elles sont d'heureuses innovations marketing, si bien trouvées que ces mêmes autochtones finissent par douter de leurs souvenirs. On s'interroge entre nous : tu te rappelles si ça existait autrefois ? Depuis quand, est-ce devenu une tradition immémoriale ? Tu t'en souviens ?

Le symbole de ces pseudos traditions, c'est la tartiflette. Ce plat, à base de pommes de terre et de lardons nappés de reblochon fondu, est devenu le symbole de la cuisine savoyarde traditionnelle. Tous les restaurants, de plaine ou d'altitude, de Haute-Savoie ou de Savoie tout court, l'ont  inscrite à leur carte sous la rubrique "Spécialités savoyardes" ou "Cuisine traditionnelle". La Toile dégouline de fromage fondu et certains sites annoncent "la vraie recette de la tartiflette" comme s'il fallait retrouver, par delà les ajouts et trahisons d'un passé irrespectueux de la tradition, la recette originale et authentique des siècles passés. Quant à la grande distribution, elle s'est emparée depuis peu de ce plat simple et peu coûteux.

Comme tous les savoyards que j'ai interrogés, je ne me souviens pas du moment où la tartiflette est entrée dans ma vie. Elle l'a fait avec l'habileté d'un pique-assiette dont on finit par penser qu'il est un membre de la famille, quelque cousin, éloigné peut-être, mais tout à fait authentique. 

Pourtant, je me souviens bien : jamais ma mère, savoyarde intransigeante, ne nous a préparé de tartiflette alors qu'elle avait l'obligation de nous servir, quand nous étions auprès d'elle, la litanie des plats qui faisaient traditionnellement partie de tout séjour à Annecy. Pour le plat à base de fromage, c'était la fondue et exclusivement la fondue, pas même la raclette, plat suisse, que l'on ne pratiquait pas, car on a sa fierté. La fondue et ses 3 fromages, l'emmenthal, le comté et le beaufort, arrosée de Roussette avec, éventuellement,  quelques variantes autorisées, comme l'ajout d'un petit verre de kirsch. Mais pas de tartiflette, cette invention astucieuse du Syndicat des producteurs de reblochon, que je déguste maintenant systématiquement chaque hiver, comme si je l'avais toujours fait.

 Autour de la fondue en 1960, la marraine de mon frère, votre serviteur et mon grand copain de l'époque.

Ma mère, ma pomme et mon copain, Jean-Louis B.

Je viens de découvrir une autre de ces traditions dont je ne doute pas qu'elle devienne,elle aussi, immémoriale : le carnaval vénitien d'Annecy dont je n'avais entendu parler que par mon assistante qui s'y était rendue en toute connaissance de cause il y a 2 ans. Cette fois-ci, c'est fait : l'annécien expatrié que je suis l'a vu, par hasard, sur le chemin des sports d'hiver ; il existe, il a toujours existé, il existera toujours. Je n'ai pas la prétention de rivaliser avec les photos de pros que l'on voit sur Internet et qui, posées soigneusement, mettent en valeur les costumes plus que je ne saurais le faire, alors que je piétinais dans la boue, bousculé sans cesse par une foule incroyable de paparazzi, tous, seuls au monde face à leur sujet. Combien de photos gâchées par appareil  surgissant brusquement dans mon champ de visée ! L'appareil photographiant un  autre appareil de photo, version moderne de la mise en abyme. 

En ce samedi, le temps était bien médiocre. Après un gros orage, les rayons de soleil furent rares. 






Dommage car je voulais notamment saisir ces modèles offerts à nous tous, sur fond de paysages annéciens. Mais la toile de fond agreste était généralement  masquée par une forêt de parapluies !







 J'ai gardé cette photo, malgré le diable qui vient de jaillir de sa boite devant moi, car j'aperçois, derrière, la Tournette enneigée. Croyez-moi sur parole.


Ici, l'annécien "voit" les arbres de "l'Ile aux cygnes".


 Si j'avais recadré pour éliminer le sommet de ce crâne, il ne restait plus rien de mes personnages.
 C'est le Veyrier qui se profile en arrière-plan, je vous assure.



Parfois, la nuance grise de cette journée pluvieuse s'accorde bien avec les teintes pastels de certains costumes moins agressivement flamboyants..


En revanche, j'ai eu la chance rencontrer ce couple éclatant juste au moment d'une rapide éclaircie en bordure du Champ de Mars où manœuvraient autrefois le 30ème RI ou le 27ème BCA. Malgré le shako de fantaisie porté par Monsieur, l'atmosphère n'est nullement guerrière.





Les enfants ne s'y trompent pas qui se tournent en confiance vers cet autre couple de militaires androgynes.



Toutefois, en ce jour incertain, il vaut mieux regarder ses pieds plus que les montagnes. Pas de robes longues trainant sur le sol dans un frou-frou évocateur, à de rares exceptions près.



Même raccourcies,les robes doivent être soulevées au dessus du sol transformé en bourbier par le piétinement des spectateurs.


Parfois, le geste perd en élégance ce qu'il gagne en efficacité.



 N'ayez crainte, ce personnage qui fait irruption dans le champ n'est pas un pervers mais le coach de ces jeunes filles. Il semble terrorisé par la peur d'être souffleté par une de ces robes à panier alors qu'il cherche simplement à intervenir pour remettre de l'ordre dans la tenue de ses belles et redonner à la scène la solennité qu'elle mérite.

Avec un peu d'attention, on les repère ces coaches, emmitouflés dans des doudounes bien chaudes pendant que leurs belles (et leur beaux) se gèlent dans leurs magnifiques costumes. En voici quelques exemples.




Il faut dire que des interventions sont souvent nécessaires pour rétablir l'équilibre incertain de tels amoncellements d'étoffes et de plumes.




Cette curieuse pièce montée ne doit pas être facile à porter et à supporter.


Mais cette jeune femme est solidement campée sur ses jambes telle la déesse maléfique d'un film de science-fiction. Heureusement, il n'y a pas un souffle d'air. 


Malgré son attitude altière, cette impressionnante guerrière rencontrerait bien des difficultés si elle voulait se mêler à la foule qui déambule dans la ville. C'est pourtant cette interpénétration de la ville et du carnaval qui m'a le plus séduit.

Sans doute, certains posent avec bonne grâce pour les photographes. Dès qu'ils aperçoivent un appareil dirigé vers eux, ils se figent puis tournent sur eux-mêmes pour offrir des angles variés aux objectifs dressés vers eux. J'ai souvent eux envie de leur dire de ne pas faire attention à moi, car je préfère plus de spontanéité, quitte à accumuler les photos ratées. Mais la règle du jeu n'est pas celle-là.







D'autres ne se contentent pas de s'immobiliser pour faciliter le travail des voleurs d'images ; ils sont attentifs au cadre afin de proposer un fond plus plaisant que cette masse anarchique de spectateurs, impossible à disposer de manière esthétique ou pittoresque.



L'arbre enlacé, c'était une bonne idée, classique mais efficace. Toutefois il aurait fallu penser aux barrières métalliques de l'arrière plan. Mais cette belle languide était plus préoccupée par le souci de se distinguer de sa petite compagne avec laquelle elle forme un couple légèrement comique.


D'autres enfin, se prennent au jeu de leur personnage et amorcent une pantomime mystérieuse.




Mais cette mise en scène nous laisse dans l'univers factice du spectacle. En revanche, le télescopage inopiné des 2 mondes, du carnaval et de la ville, du rêve et de la réalité pétaradante, offrent des rencontres imprévues qui sèment le trouble dans l'esprit.








La ville prend alors une allure bizarre qui ne doit rien à la volonté marketing des organisateurs en mal de tourisme de masse. 


Même les boutiques sont gagnées par la folie du déguisement.

Pourtant, il faut chercher ailleurs le vrai mystère, derrière ces masques qui s'offrent à la vue de tous pour mieux cacher la personne derrière le personnage. Certes, parfois, on regrette ce que l'on découvre derrière un loup bien trop échancré.



On ne cherchera pas non plus à en savoir plus sur ce qui se cache derrière le grillage de ces masques : un bout de peau mal dissimulé donne des précisions involontaires sur un âge que les protagonistes  auraient préféré continuer à dissimuler.


Mais d'autres situations nous émeuvent ou nous intriguent. L'œil s'est en quelque sorte retiré  très loin derrière l'ouverture du masque. Il semble tapi dans l'ombre ; malgré ou plutôt du fait de cette protection, il semble plus fragile, comme s'il voulait se dérober au regard d'autrui. Nous les badauds, nous cherchons en vain à capter ce regard pour percer les intentions et les émotions de ces costumés.

Certains accentuent cette défense en se rendant totalement indéchiffrables, comme notre fière amazone de tout à l'heure. Le maquillage de son visage reprend celui du masque. Ses yeux se confondent parfaitement avec la surface du masque.  Il n'est pas possible de la regarder sans éprouver un certain malaise, comme devant un robot ou un zombie.


Autre technique aboutissant au même résultat, le grillage analogue à celui d'une burka qui déshumanise complètement la personne, la transformant en une poupée de celluloïd, objet tout à la fois de fascination et de répulsion.


Dans la plupart des cas, l'effet créé par le masque souligne la fragilité des yeux et au travers d'eux, de la femme qui se cache et se protège, hors d'atteinte. D'où une impression de mélancolie, de tristesse apeurée, de solitude. Rares sont les masques qui donnent le sentiment qu'on cherche le contact avec autrui. Regardez-moi, je ne suis qu'oripeaux magnifiques, jamais vous ne pourrez m'atteindre moi, vous ne captez qu'une illusion.





J'en ai trouvé pourtant quelques-uns dont le regard reste celui d'un être humain. C'est plus rassurant mais, du coup, le charme entêtant du masque se dissipe.



Parmi ceux ou celles qui ne se dissimulent pas, j'en ai vu 2 d'émouvant, pour des raisons bien différentes. Il y a tout d'abord, cette jeune noire, au masque volontairement balafré qui dit la tristesse d'un état d'asservissement que contredit le somptueux chapeau.



Mais le foulard a glissé, dévoilant un bout de peau ; celle d'une rousse au teint laiteux !



Enfin, plus troublant encore, ce visage qui s'offre, celui d'une femme qui semble supplier, dans une prière muette, qu'on la sorte de sa prison de taffetas.



Mais je ne voudrais pas terminer sur cette note tragique. Il est des masques heureux, que portent des femmes sûres de leur pouvoir de séduction. Elles ont la beauté  féline des grandes prédatrices qui choisissent librement leur heure et leur proie.



Le soir tombe. Il est temps d'oublier ces rêveries, séduisantes et dangereuses, que suscitent ces femmes-objets, offertes et inaccessibles. Il vaut mieux se tourner vers la nature, belle aussi, d'une beauté simplement aimable, sans la pointe, vite insupportable, de la perversité.




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