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mardi 29 mars 2011

Iran années 70, 7. D'Isfahan à Persépolis

Nous voici repartis d'Isfahan  vers le sud en direction de Chiraz. Nous formons une petite colonne de 3 voitures, des coopérants comme moi et 2 de nos élèves de terminale. L'objectif final, ce sont les oasis au sud de Chiraz et Bouchir le grand port sur le Golfe Persique, maintenant célèbre puisqu'il abrite la 1ère centrale nucléaire d'Iran.. Malheureusement, nous devrons renoncer à descendre du plateau jusqu'au bord de la mer. La piste qui plonge vers le Golfe Persique en grands virages pentus est très boueuse, creusée par les nombreux camions qui l'empruntent ; il était possible de descendre, mais nous avions peur de ne pouvoir remonter.

Cette inquiétude avait quelque fondement : même sur le plateau, les difficultés étaient sérieuses. La piste était très souvent coupée par des sortes de grandes baignoires du fond desquelles il fallait se lancer pour remonter de l'autre côté. L'angoisse, c'était de noyer le moteur au fond. Suivant les caractères, la technique consistait à foncer pour privilégier la vitesse de remontée au risque de caler, moteur noyé, ou descendre doucement pour éviter de faire jaillir l'eau. L'un des 3 conducteurs était partisan de la 1ère solution et je ne me souviens pas s'il a effectivement calé au fond une fois, nous obligeant à le pousser ou si sa fougue nous a fait craindre que cet événement n'arrive. Bizarrerie de la mémoire : l'émotion suscitée par la crainte d'un événement qui n'a finalement pas eu lieu, peut suffire à fabriquer le souvenir d'une possible réalité. Cette hésitation, ce trouble, me rend prudent dans tous ces récits qui remontent à des temps bien lointains

En ce tout début de printemps 71, le temps changeait très souvent. En quittant Isfahan, le temps était au beau mais le froid devint rapidement vif car il fallait monter en altitude et l'on rencontra vite un peu de neige gelé.



Un campement qachqaï juste au bord de la route, entre Isfahan et Chiraz.

Lors des arrêts, on improvise des parties de pétanque avec des pierres en guise de boules.


ou, un peu plus loin, des batailles de boule de neige.


Lors de la re-descente vers Chiraz, la température se réchauffe considérablement. Dans une large cuvette ouvrant sur la plaine, apparait le tombeau de Cyrus le Grand, le fondateur de la dynastie des Achéménides et plus généralement de l'Empire Perse après sa victoire sur les Mèdes, ses voisins du nord. Je me souviens que ce tombeau solitaire au milieu de cette cuvette désertique m'a beaucoup ému. Ses constructeurs le voulurent incontestablement majestueux  mais il évoque, pour nous tout au moins, la vanité des gloires, passées et présentes.


De nombreux ouvriers y travaillaient pour restaurer le monument et aménager ses abords, daller le sol poussiéreux , monter un escalier,  tracer des allées rectilignes et noyer ce qu'il avait de sauvage et d'un peu primitif, dans une modernité rassurante et banale. Les grandes fêtes de Persépolis approchant, le pouvoir impérial et ses chantres ne craignaient pas la grandiloquence. Dommage !



D'autant plus, qu'à tout prendre, si l'on voulait absolument faire quelque chose, plutôt que laisser au site son charme romantique, on aurait pu recréer l'environnement verdoyant du monument tel qu'Alexandre le découvrit un siècle plus tard : Un bois sacré, des jardins, symbolisant la vie éternelle du grand Roi.


Le même tombeau lors des cérémonies d'octobre 1971.
http://parsikhabar.net/culture/2500-years-the-persepolis-celebrations-of-1971/1510

Juste à côté, le palais de Cyrus, maintenant arasé, ne parvient pas à exister face à l'imposant tombeau. On raconte qu'Alexandre aurait trouvé le tombeau intact, lors de son passage aller, mais violé lors de son retour du voyage qui le mena jusqu'à l'Indus.Il avait respecté le grand conquérant dont il était en train de s'approprier l'empire ; il n'avait pas toléré que d'autres profanent son souvenir et l'avait fait à nouveau murer.Entre conquérants, on se doit de tels égards.



Persépolis est proche de Pasargades, à environ 80 kms. On est là au cœur du pays des Perses. Le site est grandiose, la terrasse royale, adossée à la montagne ouvre sur une plaine infinie, mais il est difficile d'imaginer l'élévation de la salle aux 100 colonnes. Certaines de ces immenses colonnes ont été remontées mais elles sont trop peu nombreuses pour qu'on puisse tracer par l'imagination le formidable toit de bois qui recouvrait la salle.

C'est Cyrus II (Cyrus le Grand) qui vainquit les Mèdes.
L'alternance de Perses et de Mèdes sur l'escalier
menant à la salle d'apparat symbolise l'unité de l'empire iranien.


La taille des chapiteaux tombés au sol permet de mieux estimer la hauteur mais ce n'est pas le bâtiment lui-même qui impressionne.


Les portes, les encadrements de fenêtres, ont certes un aspect monumental, presque cyclopéen.




La taille des quelques visiteurs donne une idée des dimensions du monument.

Ce qui frappe surtout et qui m'a laissé un souvenir très précis de Persépolis, ce sont les bas reliefs de la terrasse. Taillés dans une pierre dure, au grain très fin, leur dessin est d'une netteté incomparable, tout au moins sur les parois qui n'étaient pas exposées aux vents dominants. Il est exceptionnel de trouver sur un site en plein air, et non dans un musée, des sculptures aussi fraiches, comme si elles venaient d'être taillées. Même si elles ont été protégées pendant des siècles par des remblais aujourd'hui dégagés, il est étonnant de trouver pareille splendeur en plein désert.

Défilé des offrandes.

Ce noble perse mesure seulement 60 cm.


Assyriens derrière un Perse.

Offrande pour le Nouvel An de Phrygiens et  d'un Mède.



Alternance de nobles perses et mèdes.

Nobles perses sur un montant de porte.

Les sculptures des  parties exposées aux intempéries sont naturellement moins bien conservées. De plus, la prise de vue en contre-plongée ne les avantage guère. En voici malgré tout quelques exemples pour donner une idée de l'ampleur de la décoration sculptée. 





Tout en haut de cet encadrement de porte, le Faravahar de Darius, son "ange-gardien", dans la religion mazdéenne (ou zoroastrienne), sans doute la 1ère religion monothéiste avec son  dieu Ahura Mazda, le soleil. Apparue en même temps que la religion juive, il est vraisemblable que cette dernière lui ai emprunté de nombreux traits lors de l'exil des Hébreux à Babylone dont les délivra Cyrus le Grand. La Bible cite plusieurs fois Cyrus et l'enrégimente au service de Yahvé : "C'est moi qui ai suscité Cyrus dans ma justice, Et j'aplanirai toutes ses voies; Il rebâtira ma ville, et libérera mes captifs, Sans rançon ni présents, Dit l'Éternel des armées".Isaïe 45-13. Autre temps !

Je termine ma visite en sortant par cette porte, face à la plaine qui s'étend au pied de la terrasse royale.

Peut-être avez-vous remarqué le soldat, fusil en bandoulière,  qui se trouve de l'autre côté de la porte, juste au bord de la terrasse. J'ai bien manqué perdre à cause de lui la totalité de mes photos de ce voyage Alors que je me dirigeais vers le bord de la terrasse, il se jeta sur moi en exigeant que je lui remette ma pellicule : j'avais photographié, malgré l'interdiction, les tentes de réception de la cérémonie à venir, la célébration des 2500 ans de l'empire perse.

Les fêtes de Persépolis en octobre 1971.

Je connaissais l'interdiction (qu'il aurait été difficile d'ignorer, ce jour-là) et j'étais sûr de mon bon droit. Non, je n'avais pas pris de photo des tentes. D'ailleurs, je n'en avais pas envie ; je trouvais tout ce falbala ridicule. Pour moi, à l'époque, le shah était un tyran et cette cérémonie allait en faire un tyran d'opérette. Mais le soldat n'en démordait pas.

J'essayais alors de lui démontrer que je n'avais pas pris de photo depuis la dernière qui concernait ce magnifique taureau de la porte d'où l'on ne voyait pas les tentes. Avec les appareils argentiques, on ne peut pas visualiser les photos prises sur l'écran de l'appareil. Ma mésaventure est désormais totalement incompréhensible pour qui n'a pas connu l'ère lointaine des appareils argentiques. Sur mon petit Canon à télémètre, on armait l'obturateur tout en faisant avancer le film d'une vue, grâce à un levier qu'il fallait actionner après chaque prise. Une fois, la photo prise, il n'était plus possible d'en prendre une autre, tant que l'on n'avait pas fait pivoter le levier avec son pouce droit ; le levier alors se bloquait, jusqu'à ce que l'obturateur ait été déclenché pour prendre une nouvelle photo. S'il n'était pas possible de faire bouger le levier, c'est que l'appareil était prêt à prendre une photo, film avancé et obturateur armé.

Avec mes 3 mots de farsi, et force gestes, je tentais d'expliquer au soldat que j'avais peut-être visé en direction des tentes, mais que je n'avais pas pris de photo puisque le levier d'armement ne pouvait être bougé. Le pauvre soldat devait me prendre pour un excité et je ne peux m'empêcher de sourire en repensant au ridicule de mes tentatives d'explication. Finalement, pour tenter de le convaincre par une manœuvre que j'estimais décisive, mais qui me coûtait, dans tous les sens du terme, car mes pellicules étaient comptées, j'appuyais sur le déclencheur pour bien attester que je n'avais pas pris de photo quand il m'avait vu l'œil collé au viseur. J'ai donc une photo (floue) de la tête de ce soldat. mais je n'ai pas réussi à la retrouver. 

Cette scène cocasse dura un certain temps, mais le soldat était bon bougre. Il n'avait rien compris à mes explications (et aujourd'hui, je me demande comment quiconque aurait pu être convaincu par mes gesticulations) mais ma sincérité, évidente, a dû le décider à la clémence : il me laissa filer avec ma pellicule impressionnée. J'espère qu'il vit une retraite heureuse, qu'il n'a pas fait partie des si nombreuses victimes de la guerre qui allait éclater moins de 10 ans après, entre l'Iran et l'Irak. Il m'amuse de penser que je s'il n'a gardé,  bien évidemment,  aucun souvenir de moi, je me souviens toujours de lui près de 40 ans après : chacun porte en lui un monde de souvenirs, différents de celui des autres, sans que ces fragments de réalité ne puissent jamais composer un univers cohérent.

Une autre émotion, également forte et durable, me fit oublier tout cela très vite :Naqsh-e-Rostam, le site des tombeaux des Achéménides et des bas-reliefs sassanides, à 5, 6 km de Persépolis. Sur cette falaise, on peut admirer un résumé de l'histoire des relations dans l'Antiquité entre la Perse et l'Occident. Il n'est pas sûr que cette métaphore ne s'applique pas à la période contemporaine de ces relations.

Pour l'instant, contentons nous de repérer les 2 registres d'inégale ampleur : en haut les tombeaux achéménides ; en bas, les reliefs sassanides. La tombe de Darius est la 2ème à partir de la gauche.

Le tombeau de Darius I, le seul qui soit attribué de manière certaine.

Les tombeaux sont en fait au nombre de 4, car il en est un autre, celui, semble-t-il d'Artaxerxès I, taillé dans un retour d'angle de la falaise (sur la droite de la photo ci-dessus).


Sur ce bout de falaise, ces 4 tombeaux ne figurent que la partie centrale de la dynastie des Achéménides. Il manque son fondateur, Cyrus le Grand, dont on a vu le tombeau à Pasargades, et son fossoyeur, Darius III, battu  2 fois  par Alexandre, notamment à la bataille d'Issos, représentée sur une mosaïque de Pompéï. Petite digression : Une archéologue italienne a tiré, de l'état d'usure différenciée du sol, une représentation convaincante de la façon dont le maître de maison faisait l'honneur de son chef d'œuvre à ses invités. Pour lire cet article (en anglais), cliquer sur ce lien.


Les autres tombeaux sont ceux de Xerxès, le fils ainé que Darius eut d'une fille de Cyrus., (Darius I ne descend pas de Cyrus le Grand et le lien fut établi, comme souvent, en épousant filles et femmes des prédécesseurs, d'où 7 femmes dont il eut 20 enfants attestés (Wikipedia), mais aussi Artaxerxès I et Darius II.

Si le site de Naqsh-e-Rostam ne regroupe pas tous les tombeaux des rois achéménides, il associe ceux qui ont conduit ce que les Grecs ont appelé les Guerres médiques, c'est à dire la tentative des souverains achéménides de prendre pied sur la Grèce européenne. Comme on sait, c'est Darius I qui lança la 1ère tentative qui s'acheva par sa défaite devant les Athéniens à Marathon, en 490 avant Jésus-Christ.



Cette bataille, connue de tous par la course imaginée entre la plage de Marathon et Athènes lors des premiers Jeux Olympiques, ceux d'Athènes en 1896, est surtout le symbole, de ce côté-ci du monde,  de la naissance de l'Occident, d'un Occident démocrate face à un Orient  despotique : les hoplites grecs, c'est à dire les soldats-citoyens, avec leur discipline et leur courage, ont vaincu en corps à corps, coudes contre coudes, dans la fraternité du combat, des Perses beaucoup plus nombreux, habitués au combat de loin avec leurs arcs et leurs flèches, mais sans détermination car le souffle de la liberté ne les enthousiasmaient pas.

L'empire perse à la mort de Darius I. 
La comparaison avec les minuscules cités grecques avait de quoi flatter l'ego de ces dernières.
(http://miltiade.pagesperso-orange.fr/perses1.htm)

Dix ans plus tard, son fils Xerxès recommencera et l'on sait que c'est sur mer, à Salamine que son aventure échouera à nouveau, et cela définitivement, pour les Perses tout au moins. 



La conquête d'une partie de l'Europe ne  réussira  qu'au XVème siècle, mais pour plus de 4 siècles, avec l'arrivée des Turcs au  XVème siècle. Nous venons d'en vivre une lointaine réplique avec les guerres de Bosnie et du Kosovo.

Eschyle, qui avait combattu à Marathon et Salamine, en a tiré une pièce 8 ans plus tard : les Perses.


retrouver ce média sur www.ina.fr

Je me souviens qu'en khâgne, où nous essayions de traduire cette pièce avec beaucoup de difficultés, on nous faisait admirer la magnanimité du vainqueur qui, loin d'écraser les vaincus de son mépris, se penche sue la souffrance de ses adversaires et notamment  celle de la mère de Xerxès, A l'occasion de cet article, j'ai relu la pièce et j'en ai tiré une impression assez différente : l'auteur magnifie le succès des Grecs par le récit de la désolation qui touche la cour attendant, à Suse, le vaincu abandonné de tous. Il est moins question de s'appesantir sur les malheurs de la guerre et de la défaite que de marteler la valeur des Grecs et de leur système politique : Le mythe occidental a donc la vie dure. Pour rendre sa thèse plus percutante, Eschyle avait eu une idée astucieuse en se plaçant du côté des vaincus : leurs louanges sur l'invincibilité des Grecs étaient plus convaincantes que ne l'aurait été l'autosatisfaction des vainqueurs.

Le cycle des Guerres médiques se termina enfin en 448 avec Artaxerxès I, le fils de Xerxès, qui après avoir en vain essayé de soumettre les cités grecques d'Asie Mineure, fut contraint de reconnaitre l'autonomie de celles-ci, une autonomie qui dura jusqu'au nationalisme turc d'Atatürk et dont le refus avait motivé l'expédition de Darius I.

Il était dit désormais, que les Perses ne pourraient envahir l'Europe. Mais la falaise de Naqsh-e-Rostam nous rappelle que la réciproque est vraie : l'Occident ne peut soumettre les Perses. Reprenons une vue d'ensemble du site.

Si l'on veut bien cliquer sur la photo, on peut apercevoir entre les tombes de Darius et de Xerxès, un bas relief dont on verra le détail ci-dessous :


Ce bas-relief sassanide représente la soumission de l'empereur Valérien à Shapour 1er en 259 de notre ère. La bataille a eu lieu quelque part sur le territoire de l'Irak actuel. Plus exactement, la reddition de Valérien ne résulte pas d'une  véritable bataille mais d'une simple escarmouche au cours de laquelle le vieil empereur (il a près de 70 ans) est fait prisonnier ; sa tentative d'invasion avorte ainsi avec la disparition du chef. Il meurt en captivité, personne, pas même son fils Gallien, devenu empereur, ne paie la rançon. Les écrivains chrétiens rapporteront qu'il fut écorché et que sa peau, teinte en rouge, affubla un mannequin de bois, mais leur propos est plus apologétique que véridique : c'est ignominieusement que devait périr celui qui avait organisé de violentes  persécutions contre les prêtres chrétiens.

Cette fin piteuse ressemble étrangement à la mort tragique de l'empereur Julien, bêtement blessé par une lance parthe alors qu'il essayait d'enrayer la retraite de ses troupes depuis Ctésiphon alors capitale sassanide. Décidément, que ce soit lors d'invasions, perse ou occidentale, ces expéditions sombraient dans l'échec, à chaque fois un échec peu reluisant. Peut-être y a-t-il là, dans cette région, une véritable frontière entre 2 civilisations qu'aucun des belligérants n'a jamais  réussi à repousser devant lui. Parce que chacun était trop loin de ses bases pour porter des coups efficaces ou parce que ces systèmes trop différents n'arrivaient pas à se combattre vraiment, préférant s'ignorer ?

http://fr.wikipedia.org/wiki/Julien_%28empereur_romain%29

Mais il est temps de quitter l'Histoire pour aborder des peuples, apparemment sans Histoire, les nomades qachqaï. Mais d'abord, une halte à Chiraz.


Annexes
Pour les amateurs et les nostalgiques de Léon Zitrone, le documentaire de 27' réalisé par l'ORTF  (nous sommes 3 ans avant son éclatement, 40 ans avant sa recomposition aujourd'hui sous le nom de France Télévisions !). Ce documentaire présente les images proprement dites des fêtes mais aussi des interviews des responsables de son enregistrement (dont Zitrone qui nous apprend qu'il avait étrenné pour la première fois un écran de contrôle en couleur).


retrouver ce média sur www.ina.fr

Enfin, si vous voulez vous reposer du style plutôt sirupeux de notre Léon Zitrone (quoique, dans son ITW, il est moins lisse que d'habitude pour critiquer la pagaille de Persépolis), je vous conseille cet ITW du Shah, à l'américaine, totalement impossible dans notre pays.


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