Pages

jeudi 7 avril 2011

Expédié d'Outre-tombe.

Je ne suis pas collectionneur. Le collectionneur thésaurise, entasse, amasse. Il n'a jamais assez de place de stockage, jamais assez d'espace d'exposition.. On l'imagine heureux de ces trésors accumulés alors qu'il  vit l'enfer du désir à jamais insatisfait ; cela seul qu'il n'a pas l'intéresse Ce vide jamais comblé, cette absence qui lui semble plus présente que toutes ses possessions, le font souffrir sans fin.

J'ai toujours préféré renoncer plutôt que d'avoir à supporter de ne jamais parvenir au terme de ma quête. Mieux vaut une petite déception aujourd'hui plutôt que la désillusion finale d'un long espoir  entretenu en vain. Je me souviens très bien du jour où contemplant le lac d'Annecy et ses rives progressivement mangées par la rurbanisation, je me suis dit qu'aucune ambition n'avait de sens puisque que personne, aussi puissant soit-il, ne pouvait acquérir tout l'espace visible, détruire toutes les monstruosités qui s'y affichent et  restituer ainsi le paysage que vit Rousseau quand il se rendit jusqu'à Thônes pour y manger des cerises en compagnie de délicieuses jeunes filles. Qu'est-ce que le pouvoir, qu'est-ce que l'argent qui ne peuvent nous obtenir une satisfaction aussi évidemment désirable ? Contentons-nous de jouir du paysage actuel  : c'est en lui-même, avec toutes ses imperfections, un trésor fragile car demain l'avilira.

Ne croyez pas que seule m'inquiétait la déception que me causaient les choses. J'essayais d'éviter aussi d'entrainer les objets dans le même désenchantement. Si l'on m'offrait quelque beau cadeau, un stylo à la laque parfaite ou une montre au verre intact de toute rayure, je me réjouissais de la 1ère griffure, du 1er outrage qui les faisait dégringoler du rang, forcément transitoire, d'objet neuf à celui, cette fois définitif, de chose usagée.

Ce n'était point sadisme juvénile ou innocente perversion. Je ne provoquais pas l'accident, je le savais inéluctable. Mieux valait maintenant que plus tard. Si ce drame, qui me faisait bien entendu souffrir, se produisait peu après l'acquisition de l'objet, j'étais encore plein d'amour pour lui. Cette déception restait superficielle, elle n'entamait pas ma joie de le posséder. Dans un an, il en aurait été tout autrement : je l'aurais abandonné, je m'en serais détourné à jamais. Ainsi pensais-je prolonger la joie de notre compagnonnage. Ce petit coup de canif, maintenant, ne pouvait entamer notre histoire d'amour en plein développement ; demain, la même infime blessure porterait le coup de grâce à une aventure qui s'était déjà insidieusement délitée. Cette disposition de mon tempérament doit continuer de vivre en moi sur un mode mineur  Je ne suis pas certain (allons, sois plus honnête, "je suis certain") que quelques unes de ces vilaines actions envers autrui (autrui se déclinant surtout au féminin)  dont le souvenir inopportun me pince parfois le cœur ne trouve pas son origine dans ce trait enfantin.

Voila pourquoi, vous l'avez naturellement compris et la conclusion vous semble, à vous aussi, capitale, je ne collectionne rien, ni les cartes postales, ni autre chose. Libre à vous de penser que mon laïus liminaire n'est qu'une tentative par trop évidente de rationaliser un manque total d'ambition et un besoin impudique d'affection. Il reste cette vérité : je ne suis pas collectionneur.

Bien sûr, pour le spécialiste de l'entre deux que je suis, du "un peu" plutôt que  du"rien" ou  du "tout",  parce qu'il sait qu'à rêver de tout il n'aura rien, pour ce bonhomme bien banal donc, il n'est pas de règle absolue. : J'achète parfois des cartes postales. Hier, j'ai fait mieux (ou pire, comme on voudra). Je me suis rendu spécialement à une bourse aux cartes postales organisée près de chez moi dont j'avais vu l'annonce quelques jours auparavant. J'ai acheté une vingtaine de cartes. je me suis laisser guider dans mon choix  autant par le prix que par mon intérêt pour tel ou tel lieu : elles affichaient des tarifs qui ont paru au néophyte que je suis plutôt élevés ; leur amplitude ne m'a d'ailleurs pas paru totalement compréhensible. Aussi, rentré chez moi, ai-je trouvé que je m'étais laissé emporter par l'ambiance de profusion que dégageaient tous ces étals. Certaines acquisitions sont bien anecdotiques. Pourtant je reste content de 2, 3 d'entre elles et notamment de celle-ci, la plus chère de mon choix.


C'est, parait-il, une carte nuage, une carte où l'image laisse une toute petite place au correspondant pour écrire un texte nécessairement succinct. Le recto était exclusivement réservé à l'adresse qui dispose ainsi d'une place totalement démesurée pour des précisions bien plus laconiques qu'aujourd'hui. Pas de numéro de rue, de nom d'habitation, de quartier, etc. Souvent seulement un nom et une ville. Le courrier adressé à mon grand père dans les années 30 ne portait souvent que "M. Gabriel Dufour. Annecy".

Ici, il n'y a pas d'adresse proprement dite puisque la carte est envoyée à une poste restante en Italie.


Le texte pré-imprimé spécifie clairement qu'il est interdit d'écrire son message de ce côté ci. Cette interdiction vaudra jusqu'en 1904 ; à partir de cette date, la disposition respective des 3 éléments de la carte postale, l'image, le texte et l'adresse, se rapprochera de celle que nous connaissons, avec la photo à l'avers et texte et adresse se partageant le revers.  Pourtant, de nombreux correspondants continuèrent d'écrire sur la photo alors même qu'ils n'en avaient plus la place et j'ai souvent pesté contre ces inconnus sans gêne qui masquaient ainsi des détails photographiques auxquels je m'intéressaient plus qu'à leur prose insipide et convenue. Aujourd'hui, après quelques recherches pour exploiter le produit de ma pêche, de dimanche j'ai compris la raison de leur comportement.

 Comme en tout, des tâtonnements sont nécessaires au début d'une nouvelle pratique et il fallut plusieurs années pour s'apercevoir que la carte nuage, qui dura moins de 15 ans,  faisait coexister un recto aussi bondé qu'une prison française et un verso plein de courants d'air. L'explication de cette bizarre disposition initiale me parait évidente : quelque penseur administratif avait estimé que le facteur était suffisamment stupide pour ne pas trouver l'adresse dans le fouillis du texte.

Le hasard a voulu que j'ai acquis une autre carte nuage, parce qu'elle m'intéressait par son sujet, non par son style dont j'ignorais jusqu'à aujourd'hui la signification. Peut-être aussi parce que le toucher très doux de ce bout de carton est agréable, sans le contact désagréable du papier glacé des cartes actuelles.


Si vous agrandissez l'image en cliquant dessus, vous vous amuserez sans doute, comme moi, de l'accoutrement des invités et notamment des chapeaux de certains hommes qui m'ont fait penser à quelque couvre-chef d'indiens des hauts plateaux péruviens. Je me disais qu'elle pourrait servir à illustrer des récits à venir sur mes ancêtres du Pays de Gex, même si la date de 1830 me laisse perplexe.

En revanche, ma carte du Jardin des Plantes de Saint Pierre en Martinique portait une date incontestable  puisque dûment controllé par les postes francçaise et italienne : partie de Tourcoing le 26 août 1902, elle arriva à la poste restante de Venise le surlendemain, 28 août. C'est bien entendu cette date et surtout l'année, 1902, qui attira mon attention. 1902, l'année de la catastrophe qui anéantit Saint Pierre. Pour le mois, j'étais troublé. Il me semblait me souvenir que l'explosion de la montagne Pelée était intervenue plus tôt dans l'année. Le 8 mai, ainsi que je le vérifiais dès mon retour à la maison.

Comment expliquer alors que cette carte ait pu être utilisée sans la moindre allusion à ces terribles événements dont tout habitant des villes avaient eu connaissance ? La soudaineté de la mort de 30 000  personnes carbonisées en quelques secondes ne peut laisser indifférent l'être le plus obtus. De plus, ce type de désastre évoquait nécessairement pour tout écolier sachant lire et écrire une catastrophe analogue, celle de Pompéï et d'Herculanum. Le souvenir en était d'autant plus vivace qu'il rentrait dans une catégorie étudiée en classe, celle des cataclysmes qui rappellent aux hommes la fragilité de ce qu'ils appellent la civilisation.. Aujourd'hui la malle aux souvenirs déborde d' images atroces qu'y déverse la télévision mondiale. Chaque événement, chassé par un autre, est éphémère et son souvenir ne résonne plus en nous comme le tremblement de terre de Lisbonne qu'interrogèrent tous les philosophes du XVIIIème siècle pendant plusieurs dizaines d'années.

On me pardonnera cette banalité sur l'accélération infinie du rythme de l'information. En 1902, il faut le rappeler, on vivait dans un autre monde et selon un autre tempo ; les émotions avaient le temps de s'y déployer, d'y résonner longuement.

J'ai trouvé grâce à Internet un autre exemplaire de la même carte postale datée du mois précédent et simplement signée d'un prénom, sans autre texte : Jenny et une date : le 29 juillet 1902. Le verso n'a pas été publié et je ne sais si elle fut expédiée, elle-aussi de France et non de Martinique. Aucune allusion, là non plus, à la catastrophe.

Dans un 1er temps, je me suis laissé emporter par une rêverie romanesque au point de ne pas lire correctement le nom de la correspondante. Marthe Bugniard était devenue, Marthe Bugnioro, prénom français et nom italien, donc une Française mariée à un Italien, écrivant à un Français de passage en Italie, et pas n'importe où en Italie, à Venise. De quoi enflammer l'imagination. Pourquoi pas la lettre d'une amante, malheureusement mariée,  à un Henri Labaste en voyage de noces avec une autre ? Mais, comme souvent, la réalité est plus prosaïque. et il est impossible de déceler une allusion quelconque dans cette courte missive pleine de politesse plus que de tendresse trahie.. 

Reste alors l'étrangeté du choix de cette carte. Enverrait-on aujourd'hui une carte représentant une cité balnéaire japonaise de la région de Sendaï sans la moindre allusion au fait que l'objet de la photo a aujourd'hui disparu sous le coup des éléments déchainés ?

J'avoue rester sec. On ne peut invoquer le manque d'attention qui aurait fait prendre à Marthe Bugniard  une carte dans une pile sans faire attention à ce qu'elle représentait. Elle est, au contraire, sensible aux images puisqu'elle réclame à son correspondant des vues de Venise. S'agit-il d'une démarche caritative, la vente de vieux stocks permettant de verser des fonds aux sinistrés ? Quelqu'un aura peut-être une explication.

Wikipedia

Le mystère est d'autant plus grand qu'on ne peut pas dire que la photo  soit exceptionnelle  au point qu'on veuille l'utiliser envers et contre tout ; elle n'a rien de   spectaculaire. on peut même s'étonner du parti adopté par le photographe : il a préféré l'entrée du jardin au jardin lui-même, la promesse du plaisir plutôt que le plaisir réel, contrairement à ces gravures tirées de photographies de la même époque où c'est bien le jardin lui-même que l'on montre et non sa porte d'entrée.







J'ai même trouvé une autre vue de cette même porte d'entrée mais prise, de manière plus compréhensible, depuis l'intérieur du Jardin qui est bien le sujet, non la porte qui clôt la perspective.


A lire les descriptions qui ont été faites du Jardin, on peut  estimer que  tous les photographes, et pas seulement celui-ci, n'ont pas été à la hauteur de leur sujet. Alors, aller jusqu'à n'en photographier que la porte d'entrée !

"C'est une des merveilles du monde, mais une merveille inconnue. Les pittoresques replis du terrain dans ce lieu féérique, où la flore tropicale si luxuriante étalait toutes ses grâces, la multitude des plantes exotiques qu'on y cultivait aussi, les productions géantes des mornes d'alentour, les palmistes (sic) reliés les uns aux autres dans un capricieux réseau de lianes, les eaux jaillissant des blocs de lave, enfin, l'imposante cascade de cet Éden, laissaient une impression et des souvenirs ineffaçables dans l'esprit de tous ceux qui le visitaient." Saint-Pierre-Martinique 1635-1902 par Coeur Créole   page 83.

Avant de poursuivre, un mot sur cet ouvrage publié en 1905 en 2 volumes passionnants, l'un consacré au Saint Pierre d'avant et l'autre à la catastrophe de 1902. Il est consultable en intégralité sur le site Manioc dont voici le lien (cliquer). Je le citerai d'autres fois même si sa prose magnifique me donne envie, par dépit et sentiment d'impuissance, de poser le stylo (ou plutôt d'abandonner le clavier).

Son auteur est décrit par l'éditeur de l'ouvrage dans les termes suivants qu'un siècle d'écart nous rend encore plus savoureux : "Pour les habitants de l'ile infortunée, ce sera tout un, de lire le surnom de Coeur Créole ou les lettres connues faisant suite aux initiales : C.L.L, [Charles Lambolez] pour former intégralement les prénoms et le nom véritable de leur ami dévoué, chanoine de la Martinique, retraité militaire de la marine, le dernier aumônier sédentaire en activité de service à l'asile de Bethléem, et, auparavant, secrétaire général de l'évêché de  Saint Pierre, doyen du Lamentin, l'un des fondateurs de la magnifique paroisse de Saint Joseph, centre agricole des plus importants et des plus populeux, qu'il fit ériger en commune indépendante de celles de Fort de France, du Lamentin et du Gros Morne, par l'heureuse intervention, l'esprit de justice et l'influence prépondérante de M. Jules Méline, alors ministre de l'agriculture dans le cabinet Ferry".

Revenons à notre Jardin des Plantes et à cette question qu'appelle la banalité du sujet. Le photographe ne se serait-il pas désespéré de ne pouvoir  donner une image ressemblante d'un tel jardin sur le petit rectangle de carton au dessin nécessairement grossier ? N'a-t-il pas pris le parti d'évoquer un jardin mystérieux, touffu, presque inquiétant. Pour y pénétrer, il faut renoncer à la calme tranquillité d'une promenade sur le chemin en compagnie d'un chien rassurant ?


L'hypothèse n'est pas invraisemblable. Cette porte est une porte annexe, en quelque sorte une porte dérobée. Voici la porte principale, bien officielle avec son drapeau, bien prosaïque aussi.


Laissons-nous guider par notre photographe inconnu. Cette porte qu'on semble venir d'ouvrir à notre attention, nous enjoint d'abandonner les questions inutilement rationnelles pour nous laisser aller à la rêverie dans ce passé vieux de plus de 100 ans.

Derrière nous, nous parvient la rumeur de la vie bruyante et animée de Saint Pierre  que l'on surnomme, à l'époque, en hommage à son rôle de capitale économique et à son rang de ville brillante,  le "Petit Paris".

Au loin, la rade ouverte sur la mer des Caraïbes  et tous ces vaisseaux qui demain brûleront comme fétus de paille, à l'exception du Belem qui ne put accoster. Lorsqu'il arrive de Nantes, début mai, sa place a été outrageusement prise par le Tamaya  et il doit mouiller au Robert, de l'autre côté de l'Ile, sur l'Océan. Cela le sauvera mais on imagine la rage du commandant et de l'équipage obligés d'attendre le départ, dont nul ne sait qu'il sera éternellement reporté, de l'indélicat Tamaya. Depuis, le Tamaya repose au fond de la baie. C'est même une des seules épaves identifiées grâce à une cloche portant son nom.

Le Belem, trois mâts barque
(voiles carrées sur le mât de misaine et le grand mât ; voile aurique sur le mât d'artimon).
Il continue de voguer.
Je l'ai visité, il y a quelques années, dans le port de Cayenne.


"En ce début mai 1902, le Belem arrive en rade de Saint-Pierre mais sa place est prise par le voilier Tamaya (capitaine Mahéo) de l’armement Rozier de Nantes. Ce petit incident va sauver le Belem.
Le Tamaya
3 mâts carré de 566 tonneaux de jauge brute (pour réf. Belem : 527 tonneaux).
Construit en fer en 1862 aux chantiers de Liverpool.
Immatriculation au long cours n°356. Armement Rozier, Nantes.
Armé le 18 février 1902 pour la Martinique.
Perdu corps et biens le 8 mai 1902. Rayé de l’effectif de la Marine Marchande le 21 juillet 1902.
Commandant : Théophile Mahéo, né le 30 août 1860 à l’île aux Moines.
Rôle d’équipage :
Charles Le Cerf, second capitaine.
Joseph Sujet, bosco [maître d'équipage, loge avec les officiers mais mange avec l'équipage].
Gabriel Le Ian, cuisinier.
Jean Goubeyre, Michel Gallard, Yacinthe Lab, Pierre Rouxel, J.-Marie Peyraud, Alexis Auvray, Frédéric Mallert, Pierre Gallapel, Raymond Crequier.
Chauvelon doit aller mouiller au Robert, de l’autre côté de l’île."  http://3mats.net/histoire-du-belem/catastrophe-montagne-pelee.html

Ce bateau norvégien n'est pas le Tamaya, mais un trois mâts carrés, comme lui.
Il peut n'y avoir aucune voile carrée, c'est alors un trois mâts goélette.

J'ai cité l'intégralité de cette énumération parce qu'elle résonne comme une oraison funèbre. Toute cette histoire maritime mériterait d'ailleurs d'être racontée : Chauvelon, le capitaine du Belem qui s'apprête à rejoindre à cheval le capitaine du Tamaya lorsque l'explosion a lieu tuant ce dernier dans l'instant ; ou encore l'histoire de ce capitaine italien, le capitaine Ferrata, qui sauva son bateau, l'Orsolina, et son équipage en s'enfuyant dès le 7 mai  : il connaissait bien le Vésuve ; il a décidé de partir  un jour plus tôt que prévu malgré l'interdiction formelle des douaniers français qui le menaçaient de lourdes sanctions : "Qui me les appliquera ? Demain, vous serez tous morts ! ».Même source que le § précédent. La phrase est sans doute apocryphe : ceux à qui il s'adressait sont effectivement morts le lendemain et je doute que le capitaine italien ait eu la tête à ciseler des formules pour la postérité.

Ce départ précipité de l'Orsolina eut des conséquences, l'une heureuse mais d'autres plus que fâcheuses. Je tire ces anecdotes d'un livre anglais The volcano adventure guide de Rosally Lopes qui semble plutôt sérieux. Je n'ai pas trouvé ces anecdotes ailleurs, ce qui, paradoxalement me rassure plutôt sur la fiabilité de l'auteur ; j'ai de plus pu vérifier la précision d'autres détails. Une des plaies d'internet, ce sont ces recopies infinies d'informations sans qu'aucune source ne soit citée. Non seulement on ne peut vérifier la source mais il est impossible de retrouver le point de départ de cette manie re-copieuse. J'ajoute que les sources anglaises me sont parues, de manière générale, plus sérieuses que les sites français.

Yvette de Voissons, scandalisée, parait-il, par la profanation de la cathédrale par des adeptes du rite vaudou qui auraient envahi le lieu de culte dans la nuit du 6 au 7 mai, avec force torches et tambours, décida de se rendre sur le quai pour trouver un passage sur un bateau. Décidément, Saint Pierre n'était plus une terre chrétienne, pensait-elle. Elle eut la chance de tomber sur la chaloupe du bateau italien venue prévenir de son départ imminent. Bien qu'elle n'ait pas retenu de place, elle put monter à bord.

En revanche, Clara Prentiss, l'épouse du consul américain, qui avait finalement cédé aux supplications de son mari et pris un billet sur le même bateau qui devait partir le 8, périt le lendemain matin comme les 17 autres passagers qui ne s'attendaient  à partir que le lendemain..

Comme Yvette de Voissons, des marins eurent de la chance, celle, par exemple d'avoir été retardé par le mauvais temps et l'orage de la nuit du 7 au 8 et de n'arriver qu'à l'aube du 8 mai. Le Roddam, vapeur anglais en provenance de New York, n'a eu que le temps de s'amarrer à une bouée lorsque la nuée ardente a déferlé. Il était ainsi un peu en retrait et surtout ses machines étaient encore sous pression. L'équipage réussit, malgré les projectiles et surtout la chaleur effroyable, à couper les amarres et le Roddam put, à toute vapeur se réfugier à Sainte Lucie, avec ses hommes plus ou moins gravement brulés et une cargaison insolite et inattendue de 120 tonnes de cendres. Le capitaine et plusieurs membres d'équipage moururent de leurs brûlures à leur arrivée à Sainte Lucie.

En revanche, le Roraïma, autre vapeur anglais, lui aussi,  en provenance de New York ne put partir  ; il fut couché par la vague qui accompagna la nuée. Un des officiers, sauvé ainsi que 17 marins, en début d'après-midi par le croiseur français Suchet, a laissé un témoignage saisissant de la nuée ardente (cliquer ici).

En rapportant ces anecdotes, je me laisse séduire, comme chacun d'entre nous, par la tentation de la pensée magique. Quand l'accident survient, tous ces hasards qui forment la trame de notre vie prennent la signification du destin. Alors qu'on ne leur prête habituellement aucune attention, les voilà érigés en signes de Dieu. La rage de dents qui vous a empêché de prendre l'avion aujourd'hui abîmé en mer, le feu rouge qui a retardé votre approche et la collision possible,  le malotru qui a pris votre place, etc, tous ces petits faits nous semblent révéler la mystérieuse attention d'un mystérieux pouvoir.  Ces "signes du destin", nous ne les voyons pas seulement dans les catastrophes subies ou évitées, mais aussi dans les événements  heureux qui jalonnent une vie, la jeune femme croisée par hasard et qui vous deviendra chère, le copain  rencontré qui vous permet de changer de job en vous donnant une information ignorée, etc.


Difficile de résister à la pensée magique. Le faut-il d'ailleurs, ne suffit-il pas d'essayer  de ne pas être dupe totalement de soi-même, de ne pas prendre tout cela trop au sérieux ? A cette fin, il suffit d'un exercice mental : être attentif une fois, pendant une journée entière à tous ces petits hasards de la vie, sans signification particulière. Vous verrez qu'ils sont légion. le vie les distribue à la pèle comme elle multiplie les œufs ou les spermatozoïdes.  Et  parfois le dé tombe sur le 6.

Mais pour l'instant, la baie de Saint Pierre est encore calme et de nombreux bateaux y mouillent avant d'emporter leur cargaison de rhum et de sucre. La liste des bateaux détruits le 8 mai, dressée par Regis Menu de l'Institut français de la mer, donne une idée du trafic. Dix-huit navires étaient dans la rade le 8 mai au matin. Regis Menu en énumère 15 : 2 navires anglais dont un câblier venu réparer les câbles sous-marins endommagés par les séismes qui ont accompagnés l'activité volcanique de la région (si le câble n'avait pas été rompu, les Pierrotins auraient appris que l'éruption de la Soufrière en Guadeloupe avait fait 1500 morts) ; 2 bateaux américains, 3 français (sans compter le Belem dans la rade du Robert), un allemand, 5 navires italiens (dont une goélette à vapeur au nom prédestiné de Maria di Pompeï) et la Gabrielle, goélette appartenant au sénateur Knight dont je reparlerai. A côté de ces navires de haute mer, il faut citer le vapeur qui effectuait le cabotage entre Saint Pierre et Fort de France.

Goélette américaine 1884.

Cet ensemble de bateaux est hétéroclite comme la marine marchande de l'époque, voiliers, vapeurs et bateaux mixtes coexistent pour quelques temps encore.



"A partir de janvier, ouverture de la campagne sucrière, jusqu'en juillet, la rade se garnissait de bateaux de tous les types connus dans la marine marchande, qui s'embossaient les uns contre les autres, de la Galère jusqu'à l'extrémité du Mouillage". Coeur Créole p87

Les bateaux ne mouillent pas n'importe où. Une préférence nationale, comme celle dont les aéroports contemporains font bénéficier leur compagnie nationale, décide du lieu de mouillage, plus ou moins commode. "Les bâtiments étrangers occupaient la partie qui court vers le nord. En ces endroits, le fond ayant une pente très rapide vers le large, on était contraint de mouiller à moins d'une encablure et demie de la plage et, par l'arrière, d'envoyer une ou deux ancres à jet [qu'il fallait poser avec une chaloupe]. Au plateau au contraire, l'ancre mordait par 38 ou 40 mètres d'eau, à deux encablures de la côte"; Ibidem

Des bateaux, on aperçoit la ville "C'était la plus jolie et la plus originale cité des Antilles. D'une architecture ancienne dont les lignes rappelaient les constructions du XVIIème siècle, ailleurs si graves, tout y était au contraire gracieux, les rues dallées, toutes en côtes, les maisons claires tranchant sur le ciel bleu".Ibidem.

A terre, on chargeait et déchargeait les cargaisons sur la place Bertin, encombrée de barriques et de porte-faix. "La cité créole possédait plusieurs places publiques, mais une seule était réputée dans le monde entier, parmi les armateurs, les marins et les commerçants : c'était la place Bertin. De hauts tamariniers et des marronniers l'ombrageaient. Un phare s'y élevait, non loin d'une remarquable fontaine à jet continu." Ibidem


Les échanges ne se limitaient pas au rhum et au sucre. Notre bon chanoine énumère avec gourmandise tous les produits exportés depuis Saint Pierre vers la France: "Tafias [alcool produit à partir de la mélasse brune rejetée lors de la cristallisation du sucre], vins d'orange, liqueurs des iles, cacao, indigo, bois de campêche [arbre tropical dont on extrait un colorant rouge ; il aurait été introduit du Mexique, d'où son nom tiré d'un port mexicain, par les Amérindiens, avant la colonisation], peaux brutes, écailles de caret,[ écailles de tortue] farine de manioc, ananas, confitures, vannerie caraïbe, bimbeloterie du pays". Ibidem page 90

Quand on connait le rôle actuel des distributeurs békés dans la quasi-exclusivité de la France parmi les pays importateurs, on ne peut que s'étonner de l'énumération  qui suit ; notre mémorialiste  nous montre une Martinique bien insérée dans sa région : "Saint Pierre et Miquelon lui fournissait de la morue [les martiniquais adorent un peu de morue séchée au petit-déjeuner]. De la Guyane lui venait les bois durs ; de Saint Martin, la poterie et le menu bétail ; de Porto-Rico, la plupart des bœufs de travail. Cuba, le Venezuela, Colon [ile de Colon à Panama] l'approvisionnaient de tabac et de cigares, encore que le pétun [tabac] créole cultivé dans le pays permette d'y fabriquer quantité de bouts [cigares antillais, longs et minces]. Haïti était depuis longtemps déjà le principal  importateur de café à la Martinique, la colonie n'en produisant plus assez pour sa propre consommation". Ibidem.

Un peu plus à l'intérieur des terres, voici le marché et sa cacophonie : "Le nègre étale son existence tout entière. Il n'éprouve pas seulement le besoin de communiquer, mais encore de déborder. Il aime le bruit, le bruit l'attire, le captive, l'emporte et il faut qu'il y ajoute de son exubérance. Il raconte ses affaires, ses projets, ses actes, ses idées, ses rancunes, ses affections, aux parents, aux voisins, aux amis, à tout venant, aux passants qu'il rencontre sur son chemin pour la première fois et qui ont la patience de l'écouter. Et cela ne l'empêche pas de travailler et de fournir sa tâche ou ses barbes [petits boulots], au jour le jour". Louis Garaud, Trois ans à la Martinique (1892).




Dans les rues, à commencer par la rue Victor Hugo, la grande artère qui irrigue la ville, les femmes se pressent et s'agitent.


"La négresse a conservé entière sa primitive liberté d'allure. On entend dans les maisons, dans les cases, à l'église même, au pied des statues et jusqu'à la table sainte, dans les rues et sur les grands chemins, son monologue ininterrompu. Elle est chez elle partout. Elle va, vient, agit, parle, discute, riposte en coudoyant le public, comme si elle était seule le monde entier. Elle ne s'inquiète de personne, tout en ne perdant riien de ce qui s'agite autour d'elle et en continuant à semùer aux quatre vents ses discours, avec ses gestes, avec son esprit, avec son imagination, avec son coeur, avec ses haines et ses amours, avec ses imprécations et ses prières.... si heureuse du bonheur". Louis Garaud.

Le vice-recteur de Martinique s'abuse sans doute quelque peu sur l'indifférence de sa "négresse". La société martiniquaise était jusqu'à  il y a peu, une société très régulée, où le respect des convenances était absolu. Mais il met dans sa description une telle fougue qu'il nous donne à voir et à entendre cette foule joyeuse.

Et puis,n'aurait-il écrit que cette phrase digne de Stendhal, il mériterait qu'on le cite tout au long : "Il n'était pas, à Saint Pierre, jusqu'aux femmes du peuple qui ne recherchassent, outre l'exquise propreté, le luxe que leurs moyens pouvaient leur permettre. Elles ne s'habillaient pourtant pas, comme les dames opulentes de l'une ou l'autre aristocratie [la créole et la mulâtre] à la dernière mode parisienne qui, d'ailleurs, ne rehausse point les attraits des filles de couleur en droit de s'estimer jolies".  Comment dire de manière plus concise, la beauté de ces jeunes femmes, qui n'est pas seulement la beauté objective des traits et des lignes, beauté de statue hautaine, mais cette beauté que magnifie le sentiment de se  savoir jolies, lorsqu'il s'exprime avec simplicité et sans amour-propre, comme la manifestation naturelle du bonheur de la vie.

Suit la description de leur habillement qui culmine dans leur coiffe, le madras "d'un jaune éclatant ou multicolore, enroulé avec un soin ingénieux, couvert de broches et d'épingles d'or, rehaussé par une pointe élégante en forme d'aigrette". Nos modernes coopérants manifestent-ils un tel enthousiasme au spectacle de la rue antillaise ? je n'en suis pas sûr.


Voici le monde, animé et bruyant que nous allons quitter en franchissant la porte du Jardin des Plantes de Saint Pierre. Créé en 1803, dans l'esprit du XVIIIème siècle,  pour servir de lieu d'acclimatation aux plantes européennes et de conservatoire des plantes tropicales, c'est un des équipements  offerts par Napoléon pour reconquérir le cœur des colons  qui avaient fait venir les Anglais afin d'échapper à la Révolution et à l'abolition de l'esclavage voté par la Convention.  Les Anglais viennent de quitter la Martinique. Malheureusement, l'espoir suscité au sein de la majorité des habitants par le retour d'un gouvernement français sera immédiatement déçu par Napoléon qui confirme l'esclavage.

Près d'un siècle plus tard, le Jardin semble encore marqué par l'infamie de sa naissance. Pas étonnant qu'aucune image ne montre des visiteurs noirs.



Près d'un siècle plus tard, disais-je, et non 100 ans plus tard,  puisque né en 1803, il disparut complètement en mai 1902.
.
On sait que l'acmé de cette éruption, qui dura d'avril à août 1902, se situa le 8 mai, jour de l'Ascension, à 7h52 heures du matin. Depuis une dizaine de jours, la montagne multipliait les signes avant-coureurs d'une éruption : fumées, jets de cendres, tremblements de terre, coulée de boue et même,  le 5 mai, un tsunami.


On a beaucoup glosé sur l'impéritie de l'administration, voire sur son obstination criminelle à maintenir la population sur place pour différentes raisons que l'on retrouve dans d'autres circonstances semblables : volonté d'éviter la panique, peur du ridicule en déclenchant une évacuation se révélant inutile, incapacité à concevoir la logistique d'un tel plan, etc.Même au XXIème siècle, saturé de catastrophes naturelles ou humaines, on retrouve ces mêmes ressorts psychologiques.

En 1902,  il s'y ajouta une peur supplémentaire, la peur de la contagion variolique car on avait cru trouver des pustules sur des cadavres entrainés par une coulée de boue. Lorsque le gouverneur revint de Fort de France à Saint Pierre le 7 mai au soir avec sa femme et quelques soldats, il fit empêcher le départ de ceux qui voulaient fuir le volcan. On imagine l'interprétation qui sera donnée de ce geste par la suite : on n'interdisait pas à ces gens terrorisés de partir par mesure de prophylaxie mais parce qu'on voulait qu'ils restent voter dimanche.

Car on était en pleine élection législative et le pouvoir local craignait une victoire des mulâtres sur les békés. La crainte n'était pas chimérique :   2 ans plus tôt la Martinique avait élu son premier sénateur noir, Amédée Knight. Ce centralien n'était pas un révolutionnaire ; ce n'était pas non plus, un prolétaire, on se souvient qu'il perdra une goélette le 8 mai. Mais tout de même, cette brusque irruption d'un "Noir" sur la scène politique envoyait un signe inquiétant. Ceci dit, Amédée Knight n'eut pas l'occasion de faire une brillante carrière politique, il mourût en 1916.

Les détenteurs du pouvoir en Martinique imaginèrent, avec le sens politique dont ils ont souvent su faire preuve et qui explique la longévité de leur domination, une tactique plutôt astucieuse pour contrecarrer cette tendance que l'on craignait inéluctable. Ils firent appel à Fernand Clerc, un usinier comme on disait, c'est à dire un transformateur de la canne à sucre en remplacement d'un candidat plus classique du Parti républicain progressiste. Ce parti venait, en effet,  d'éclater en France, sa fraction droite avec Méline (dont on a parlé plus haut) rejoignant le clan conservateur qui s'était regroupé autour de l'anti-dreyfusisme, et une fraction centre-gauche emmenée par Adolphe Carnot (le frère de Sadi Carnot, le Président de la République assassiné en 1894) et qui rejoignit le Bloc des gauches de Waldeck Rousseau. C'est la malédiction éternelle  du Centre de voir alterner sans fin, réunion et scissiparité, même sous la Troisième République.

Adolphe Carnot (Wikipedia)

Bien que résolument partisan du pouvoir blanc, Fernand Clerc n'est pas un conservateur car il a compris que des évolutions de la condition des Noirs étaient nécessaires. Pour cette raison, "ce fut souvent un adversaire difficile du parti de l'émancipation" ainsi que l'écrit le rédacteur des notices biographiques  du site Karaïbes.

Face à Fernand Clerc, 2 candidats, 2 mulâtres, Joseph Lagrosillière, socialiste proche de Jules Guesdes (c'est à dire des socialistes révolutionnaires qui refusaient de participer au gouvernement) qui vient de rentrer en Martinique après des études à Paris et le "républicain" Louis Percin, radical-socialiste qui échappera à la mort, contrairement à toute sa famille, épouse et enfants, car il était en campagne hors de Saint Pierre au moment de l'éruption.

"Il a trouvé alors refuge au Carbet où il a poursuivi sa carrière d’avocat avant de rejoindre par la suite Fort-de-France.... Il était le fils de Louis Percin, avocat comme lui, qui avait été nommé secrétaire adjoint de la Commission d’abolition de l’esclavage et avait en particulier rapporté le Décret d’abolition à la Martinique". Je tiens ces précisions de son petit-fils, Philippe Mailfait [ajout du 13 juin 2015]

Joseph Lagrosillière (Wikipedia)

Le 2ème tour est prévu pour le dimanche 11 mai. Il s'annonce serré : Fernand Clerc a devancé d'une courte tête, un peu plus de 300 voix, Louis Percin  mais Lagrosillière en se désistant au profit de ce dernier, lui offrait ses 750 voix. De plus, l'abstention était très importante puisque seuls 20% des inscrits (soit de l'ordre de 9 000 votants) avaient participé au 1er tour et une mobilisation différenciée du corps électoral pouvait facilement faire basculer d'un côté ou de l'autre

Dernier protagoniste enfin, outre le gouverneur Mouttet, qui roulait pour Clerc, sans l'aimer beaucoup, il fallait compter avec le directeur du Journal Les Colonies, Hurard, qui faisait ouvertement campagne tout à la fois pour Clerc et pour la minoration du danger que représentait le volcan.

Cette élection est donc importante : va-t-elle confirmer l'emprise définitive des mulâtres de la  gauche modérée, après leur succès aux sénatoriales ou peut-on renverser la tendance avec un membre du parti républicain progressiste, Fernand Clerc, qui s'est rangé dans l'aile centre-gauche de son parti, l'Alliance  républicaine démocratique, alliée du Bloc des Gauches de Waldeck Rousseua, la coalition qui va gagner les élections au niveau national ?

 La campagne fait donc rage :" Nous sommes en pleine campagne électorale, c'est-à-dire que nous vivons sur un volcan au propre comme au figuré, car on prétend que notre vieux cratère a depuis quelque temps des velléités de se réveiller." dixit un Pierrotin peu avant la catastrophe (rapporté par Regis Menu dans son article déjà cité, malheureusement sans indication de source).

 Si cette élection locale a un enjeu fort, son résultat n'a, en revanche, aucune incidence au niveau national : les 3 candidats appartiennent à la formation majoritaire, qui détient le pouvoir et va le conserver à l'issue du 11 mai 1902.,  le Bloc de gauches.


C'est sur cette toile de fond qu'est née la polémique sur le rôle des autorités pendant la dizaine de jours qui précéda l'explosion. Elles auraient tout mis en œuvre pour maintenir la population sur place afin d'assurer le succès de l'élection et plus précisément celle de Fernand Clerc.

Il est possible que la volonté de réussir les élections aient été un des éléments de la décision au même titre que la peur de se ridiculiser en déplaçant 30 000 personnes inutilement. Mais je ne vois pas en quoi cela aurait naturellement favorisé le candidat du gouverneur. les chiffres auguraient plutôt du contraire et il aurait été plus sage de reporter l'élection comme cela était possible en attendant des jours plus favorables à la mobilisation des Blancs ; ce sont  eux,  plus que la majorité noire sans ressources, qui risquaient de faire défection le 11 mai..

Mais il y a un autre élément qui rend, me semble-t-il, totalement invraisemblable la thèse  du complot : l'un des plus actifs partisans de l'évacuation était précisément celui qu'on désignait comme le bénéficiaire de la manœuvre politicienne. Fernand Clerc se démena en vain pour essayer d'obtenir des mesures d'éloignement. Il était monté au sommet de la montagne Pelée en avril et avait constaté que le lac de cratère qui résultait de l'éruption de 1851 prenait un aspect inquiétant. Il en avait averti le gouverneur par un rapport.  Sans suite. Il suivait régulièrement au télescope l'évolution de la montagne Pelée. Finalement, devant l'inutilité de ses démarches et la progression de l'éruption,  il quitta la ville le 6, pour rejoindre son habitation, préparer son départ et celui de sa famille. Il partit le 8 mai au lever du jour, 1h30 avant la catstrophe.

Dans l'autre camp politique, le sénateur était aussi inquiet et il tenta d'alerter le ministre des Colonies qui mit cette intervention intempestive sur le compte de querelles locales. 

Non, cette affaire n'avait rien de politique. Si les responsables se divisaient en 2 camps, l'un, le plus nombreux, croyant l'affaire sans danger, l'autre plus proche de la sensibilité de la population très inquiète, c'était pour de toute autre raison. Faut-il d'ailleurs parler de raison  ou plutôt de tempérament. D'un côté les hommes responsables qui refusent la panique et fondent leurs opinions sur le savoir et la science. On se moque facilement de la commission scientifique réunie par le gouverneur qui, 10 heures avant le drame, proclamait qu'il ne fallait pas s'inquiéter. Si l'on lit le communiqué, on comprend que ces scientifiques ne prennent en compte que le risque de coulée boueuse ou de lave. Ils ont étudié les parcours possibles et conclu que le morne Léonard protègerait la ville. Personne n'imaginait l'explosion du cratère et la diffusion d'une nuée ardente jusqu'à plus de 10 kms, parce que personne ne connaissait cette manifestation volcanique. Ce n'est pas sans raison que la montagne Pelée a donné son nom à ce type de volcan, dont on connait maintenant d'autres exemples. Après tout, ces hommes, le gouverneur qui s'était fait accompagné de sa femme pour mieux rassurer, le maire, les membres de la commission, le rédacteur des Colonies sont tous morts de leurs certitudes. Ils méritent au moins qu'on respecte leur sens du devoir et leurs convictions.

De l'autre côté, des gens, comme Fernand Clerc qui regardaient avec leurs yeux et non avec leur savoir ;  ils  voyaient bien qu'on assistait à un événement exceptionnel, sans commune mesure avec le souvenir que l'on avait gardé de l'éruption de 1851.

J'ai développé longuement et sûrement trop longuement cet aspect politique de l'affaire parce que les informations le concernant sont souvent imprécises, lacunaires et éparses, ce qui la rend difficilement intelligible. Finalement la question se résume à peu de choses : des autorités persuadées qu'il y avait moins de risques à supporter une éruption, désagréable mais non cataclysmique, plutôt que de semer la panique, sans savoir comment l'on allait nourrir et loger 30 000 personnes en fuite éperdue.

Il est temps de clore. Fernand Clerc ne fit pas une grande carrière politique, hormis son rôle municipal, mais il semble resté fidèle à une certaine éthique. Il refusa de participer à la coalition des békés et des mulâtres contre Lagrosillière avec lequel, il s'allia pour remporter les élections de 1919.

Je ne sais rien de Louis Percin. Certains le disent également sauvé en même temps que Fernand Clerc. Je n'en ai trouvé aucune preuve.

Lagrosillière n'était pas à Saint Pierre le 8 mai, sa femme malheureusement  si. C'est lui qui eut la plus brillante carrière. Éliminé au 1er tour de 1902, il sera élu député en 1910 et 1914, puis en 1919. Il devient également Président du Conseil général.  C'est un partisan de la départementalisation, ce qui le conduisit à se séparer de la SFIO. Maire de Sainte Marie pendant 23 ans, il se présenta en 1932 dans la circonscription sud, dont il fut l'élu jusqu'en 1940. Il est l'un des 80 députés qui refusa les pleins pouvoirs à Pétain. Sa dernière élection, il la perdit contre un nouveau venu qui allait faire parler de lui, Aimé Césaire.






Il fallut des années pour que l'on revienne s'installer à Saint Pierre, au milieu des ruines dont certaines sont conservées en hommage à la ville défunte et à ceux qui la peuplaient.  Le nouveau Saint Pierre a été inauguré le 20 mars 1923. En  se volatilisant les habitants ont emporté toute trace d'une propriété individuelle. Sur ce territoire communal, des gens sont venus construire leur maison, s'appuyant sur un pan de mur, récupérant une fondation. Petit à petit, plus d'un siècle après, la situation se régularise. La ville est enfin habité vraiment, par des gens qui ne sont plus des occupants sans titre mais les nouveaux citoyens d'une ville brusquement trop au large dans ses oripeaux d'autrefois, comme une capitale romaine après les invasions barbares. Une population divisée par 6, ce n'est pas rien.

Ancienne capitale économique et culturelle de la Martinique, elle est devenue une agréable petite ville au charme provincial. La rade est restée vide de tout bateau de commerce et le port n'est jamais reparti. Cette petite ville, mondialement connue par le cataclysme qui l'a frappée, est habitée par une population nouvelle, sans aucune attache avec celle qui a brutalement disparu. Les hommes ont l'habitude de fuir devant les grandes catastrophes. Une partie d'entre eux à le temps de le faire. Puis les rescapés reviennent, réinvestissement des lieux, certes changés, mais dans lesquels ils retrouvent des indices de leur passé.

On a tous vu ces images des tsunamis d'Indonésie ou du Japon où des survivants hagards pleurent de ne plus rien reconnaitre, ils n'arrivent  pas à se souvenir de l'endroit où s'élevait, il y a si peu, leur maison. Mais le paysage n'a pas changé, la baie, les montagnes sont bien les mêmes. Elles sont, qu'ils en prennent  conscience dès à présent  ou non, des repères qui permettront de reconstruire le souvenir.

A Saint Pierre, la situation est complètement différente. Ici, tout le monde est mort et personne, à quelques unités près, n'est jamais revenu. Si les habitants actuels ne reconnaissent pas leur ville détruite, ce n'est pas parce qu'elle fut complètement rasée. Ils ne la reconnaissent pas, tout simplement parce qu'ils ne l'ont jamais connu. Pour Saint Pierre, ses habitants sont comme des extraterrestres débarqués de nulle part aussi mystérieusement que leurs prédécesseurs se sont évanouis dans le sol en feu.

Toutefois, je me suis toujours dit, lors de mes passages à Saint Pierre que, même s'il n'y paraissait rien, quelque chose de ce passé devait rester tapi au fond des consciences, recouvrir d'une fine pellicule de cendres les teintes chatoyantes de la végétation tropicale qui a repris ses droits, Jardin des Plantes ou pas. Mais non, la montagne Pelée est toujours là, le sommet souvent masqué par les nuages ; on y monte en excursion. Après tout, chacun sait que la vie n'est que danse au dessous du volcan.

Quelque chose a pourtant changé : la porte du Jardin des Plantes de Saint Pierre s'est à jamais refermée. Elle n'ouvre plus, ni sur la vie, ni même sur la mort ; elle n'est plus qu'un pâle souvenir qui tremble dans quelques consciences et survit sur quelques cartes postales, revendues, sans respect pour leurs correspondants, à des inconnus de passage.


Toutes les vues anciennes  de Saint Pierre (à l'exception de mes 2 cartes postales) ont été empruntées au site Manioc.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire