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jeudi 5 mai 2011

Algérie 1938

Je commence aujourd'hui une mini-série sur l'Algérie ou, plus précisément, sur mes relations avec l'Algérie. Fidèle au principe de ce blog, je me contente de retranscrire ce qui a été vu, pensé, éprouvé par les membres de ma famille ou moi-même. Je n'ai ni l'ambition ni la prétention de parler de l'Algérie et de son rapport complexe avec la France, seulement de rapporter des anecdotes et de publier des images qui permettent d'évoquer, sinon une vérité historique, tout au moins une ambiance, telle que vécue par les contemporains

Fred Dufour en février 1938 dans le Jardin El Hamma d'Alger

Pour débuter, voici le récit du court voyage que fit en février 1938, Alfred Dufour (dit Fred), le frère aîné de ma mère. Viendront ensuite le séjour de mon père en 39-40, lors de la "drôle de guerre" et mes 2 périples pendant les années 70.

En 1938, Fred a 23 ans. Depuis l'âge de 15 ans, c'est un grand malade, atteint d'un rhumatisme articulaire contracté à l'occasion d'une grippe mal soignée lorsqu'il avait 8 ans. Il en mourra d'ailleurs dans d'atroces souffrances, 4 ans plus tard, en mai 1942. Je ne l'ai donc pas connu.

Pour lui, s'embarquer pour l'Algérie, loin de l'environnement médical qui lui est indispensable, n'est pas sans danger. Il a pris conseil du médecin qui le suit très régulièrement. Le voyage est autorisé à condition d'éviter toute fatigue. Sa santé, qui l'oblige encore à de fréquents moments de repos, lui laisse quelque répit depuis 2 ans et jusqu'au début 1941, il mènera une vie presque normale. Il adore voyager. L'année dernière, à l'occasion d'un stage professionnel chez un importateur de cafés au Havre, il a fait tout un périple dans l'ouest que je raconterai sans doute un jour, car il montre une France qui a disparu, du fait du progrès, mais aussi des bombes de la seconde guerre mondiale, cette guerre  qui se profile à l'horizon de notre récit d'aujourd'hui. En avril de cette même année 1938, il accompagnera sa famille en Auvergne et en août,  il se lancera dans une virée en voiture avec des copains autour des lacs italiens.

Sur le lac de Côme en août 1938. Fred est coiffé d'un chapeau.

Toutefois, ce voyage en Algérie est exceptionnel. C'est son seul voyage hors d'Europe vers ce qu'il appelle, bien improprement, le "continent noir". C'est sa seule traversée en bateau (et comme on le verra aussi, l'occasion de son unique vol en avion). Surtout, traverser la Méditerranée à l'époque n'est pas tout à fait anodin. Notre "Mare nostrum", n'est pas, comme aujourd'hui, synonyme de vacances sans souci que ne risquent de troubler  que les frêles esquifs de pauvres hères fuyant leur pays. 

En 1938, traverser la Méditerranée comporte des dangers bien plus sérieux  pour un jeune français : la guerre d'Espagne fait rage. Le gouvernement républicain vient de transférer son siège à Barcelone. Les bateaux et les avions, italiens et allemands, la sillonnent pour ravitailler Franco (Guernica date d'avril 37). Le roi d'Italie s'est fait proclamer empereur d'Éthiopie et l'Italie vient de sortir de la Société des Nations (SDN), manifestant clairement ses intentions belliqueuses et sa volonté de restaurer la grandeur romaine passée. Enfin, en toile de fond, le reste de l'Europe passe par des moments d'angoisse et de brèves détentes qui n'éloignent jamais bien loin la peur d'un embrasement  soudain :  dans 15 jours, les troupes allemandes vont envahir l'Autriche  (Anschluss) et le processus qui aboutira à la crise des Sudètes et aux accords de Munich de septembre 1938 est déjà amorcé.

La famille Dufour ne paraît pas aussi inquiète que nous pourrions le supposer, nous qui connaissons la suite des événements. Il est sans doute impossible de ne pas ressentir une sourde inquiétude devant l'enchainement de tous ces actes agressifs qui lézardent peu à peu la confiance dans la paix, mais la France n'a-telle pas la meilleure armée du monde ? Le Front populaire a explosé, des "hommes sérieux" sont aux commandes du pays, à commencer par Camille Chautemps (qui sera renversé le mois suivant), un enfant du pays, un savoyard.

Ce qui transparait dans les lettres nombreuses que les membres de ma famille maternelle échangent entre eux, c'est, au contraire de toute la morosité ambiante, un dynamisme joyeux : dynamisme des 3 enfants de la famille, Fred, Riquet et Marguerite (ma mère) qui sont à l'orée de leur vie active, dynamisme de la maison de commerce qui continue de se développer et compte 25 collaborateurs.

Le traditionnel banquet des employés en juin. 
Mon grand père est juste au centre, légèrement en retrait
Fred accroupi à droite, toujours élégant, de vêtements et d'attitude.

Sans doute, à côté de l'agitation de la cour et des entrepôts, la maison familiale doit paraître bien calme à Fred, resté seul à Annecy. Son frère Riquet termine sa licence en droit et Marguerite, sa sœur, poursuit, sans enthousiasme et sur l'insistance pressante de sa mère, des études de pharmacie qu'elle va bientôt abandonner au profit du droit. Ils habitent Lyon (à l'hôtel des Variétés), comme la plupart des amis de Fred, interdit d'études supérieures pour raison de santé. Enfin, c'est l'hiver, cet hiver humide d'Annecy qui fait rêver de lumière et de soleil.

Les entrepôts et derrière la maison familiale.

On imagine la joie de Fred quand l'un des voyageurs de commerce de son père, J. Morel (Jean, Jacques ? je ne sais, Fred et sa famille ne parlant que de M. Morel ou de Morel tout court) lui propose de l'accompagner  en Algérie. Il vient de se marier avec une demoiselle Lagrange (prénom également ignoré), une "Pied noir" dont les parents résident à Alger. Morel veut présenter sa femme à toute la famille, en profitant de ces congés payés que le Front populaire vient d'octroyer à tous les employés. 

Maria, ma grand  mère, qui est la DRH et la super-comptable de la petite entreprise, souligne bien ce fait, dans la lettre qu'elle envoie à ses deux lyonnais d'enfants pour les informer du départ de Fred : M. Morel part sur ses congés payés car la maison Dufour vient de signer un accord d'entreprise avec ses salariés. L'affaire n'a pas été simple et il a fallu recourir à l'autorité de l'Église pour obtenir la décision. L'anecdote paraît trop belle mais elle est véridique :

".... La semaine a été très pénible. La composition d'un syndicat de maison a de nouveau remué bien du personnel, nous avons eu des réunions avec l'avocat. Heureusement que M. Roustir [un des employés] est là, c'est un très brave homme qui se dépense sans compter pour remettre l'harmonie nécessaire. Son petit est très mignon, sa maman nous l'a amené. Je lui ai donné une balle et une poupée qu'il ne quitte pas, il dort avec !


Je vais vous narrer un acte de Mademoiselle Pontet, qui a essayé de tout faire arrêter en entraînant les jeunes filles. Heureusement qu'elle a été déjouée. Comme elle mettait la religion en cause, j'ai profité de la présence du père P. qui a fini au bout de 2 heures par lui faire comprendre notre but. C'est une vraie bénédiction que l'arrivée inopinée du Père. En fait de religion, ce n'est que le cerveau timoré et l'intérêt qui la guident. Enfin, je n'aurais pas voulu être à sa place....".

Quelques jours plus tard, c'est l'épilogue de cette affaire dont il ne sera jamais plus question après cette nouvelle lettre de Maria à ses 2 enfants à Lyon  :

"Ce matin, nous n'étions pas très en forme. Nous avons veillé très tard car Bozon [l'avocat] est venu pour le contrat collectif. Il était minuit quand Many [sa sœur, Eugénie Servettaz] et moi avons été dormir. Fred et Papa, 1 heure du matin. La journée d'hier a été longue et pénible. La réunion du matin a été houleuse mais s'est bien terminée car chacun était venu avec le désir ardent de s'entendre. Un seul a refusé, Bursal. On a clôturé cela par 4 bouteilles de champagne. Ce soir, réunion de travail pour les chauffeurs et livreurs, demain, magasin,  et la convention sera déposée jeudi soir. On pourra être un peu plus tranquille. Fred s'est fait remarquer par son bon sens. Tout le monde a dit qu'il avait bien opéré. Mais aujourd'hui Fred est fatigué et se ressent de toutes ces pénibles émotions."

On comprend que Fred soit impatient de s'évader quelques temps.

Mais partirons-nous un jour pour l'Algérie ? Je comprends votre agacement. N'est-ce pas cette annonce de voyage exotique qui vous a engagé à commencer cette lecture et voici que le plaisir annoncé recule sans cesse devant les digressions. Ceci me rappelle un lointain déjeuner dominical dans ma 1ère belle famille, tout bruyant d'enfants, de conjoints, d'oncles et de tantes. J'étais sommé de raconter un voyage lointain que je venais d'effectuer (j'ai oublié la destination) et en même temps, j'étais constamment interrompu. La tradition voulait que la discussion soit collective mais chacun essayait de la faire tourner autour de ses propres centres d'intérêt, d'où une cacophonie et un niveau de décibels qui contraignait la "pièce rapportée" que j'étais, à un effort que je jugeais excessif.  Après plusieurs tentatives avortées, je n'avais pas dépassé l'aéroport d'Orly (pas étonnant que j'ai, moi aussi, tout oublié de ce voyage !). Cette situation est devenue proverbiale : ne pas dépasser Orly, c'est être en butte au désintérêt fondamental des autres pour ce que vous avez à dire. 

Oui, je sais, encore une digression au moment même où je fais mine de les déplorer.

N'ayez crainte, Fred va finir par partir, si je puis me permettre cette figure de style curieuse dont je ne connais pas le nom, mes petits enfants peut-être, puisqu'on leur casse les pieds avec le nom des figures de rhétorique qu'il est si bon de pratiquer sans en connaître le pedigree.

Dans sa lettre du samedi 19 février 1938 à Riquet et Marguerite, Maria semble me reprocher  les atermoiements de mon récit  :

"....Donc venons aux faits. Celui qui m'aurait dit à 2 heures, jeudi, que Fred partirait à Alger et qu'à 2 heures 1/2 je serais en ville pour lui acheter un pyjama et une valise, m'aurait fort stupéfiée et je l'aurais traité de fou ![on sent que la mère partage l'excitation du fils]. Donc, à 2 heures, M. Morel vient me faire ses adieux, partant pour ses congés payés chez ses beaux parents, à Alger. Je le félicite de faire un si beau voyage, quoique agitant le spectre de l'avion rouge et de Thémis déchainés [je n'ai toujours pas compris cette double allusion car mon ancienne institutrice de grand-mère ne les a pas faites par hasard].

Mais, il me dit " C'est que je viens vous demander l'autorisation d'emmener Fred. Je l'ai rencontré sur l'avenue, il voudrait venir avec moi. Cela nous ferait plaisir à ma femme et à moi. Mes beaux parents ont un appartement très spacieux [on verra que les informations données par Mme Morel sur le statut de sa famille ne correspondent pas tout à fait à la réalité, selon Fred]".


Je le remercie, alléguant le travail, le cœur fragile, le mal de mer. Tu comprends, la santé de Fred, c'est ce qui me soucie le plus. Mais il me dit : "Fred a prévu cet argument, il est chez M. Picon [son médecin traitant]".


Cinq minutes après,  Fred arrive avec la consultation du docteur. " Un voyage en Algérie est tout indiqué !! ". C'est amusant, hein ? Picon lui a dit oui : "Je préfère un voyage au soleil malgré le mal de mer, cela t'instruira. J'aime mieux te voir aller là-bas qu'à La Morte avec des étudiants où tu risques le froid, le dérapage, etc." [La Morte est une station de montagne au dessus de Grenoble. Une nouvelle route directe permettait de l'atteindre facilement. D'où sans doute le motif d'une excursion projetée avec son frère Riquet, grand skieur et ses copains de la Fac de droit]


La nouvelle route en 1938 (photo Wikipedia)

Jamais je n'ai vu Fred aussi heureux. Il est parti à 9 heures 45 du soir. Ce matin, nous avons reçu un télégramme de Marseille : " Voyage excellent. Ciel bleu. Mer calme".  Il voyage tout ce soir et arrivera dimanche [en fait lundi 20 février] à 10 h. La mère prépare le couscous pour l'accueillir".

Fred est effectivement parti d'Annecy en train le samedi soir. Changement  à Lyon pour monter dans le train de nuit pour Marseille. Est-il sensible au nouveau sigle SNCF sur les wagons ? La SNCF vient en effet d'être créée le 1er janvier 1938 par regroupement des 5 exploitants antérieurs. La société nationale n'est pas une création de l'après-guerre comme les autres entreprises nationalisées mais une conséquence du Front Populaire. Si Fred remarque le fait, en tout cas il n'en dit rien.

Voici le récit qu'il fait de ce voyage en train, d'un train qui paresse pour ne pas arriver trop tôt à destination. "Une nuit blanche en train, gaspillée en parties de cartes ou en bavardages agréables et spirituels avec M. et Mme Morel qui s'ingénient à me distraire. Arrivée à Marseille à 5h1/2. Au buffet de la gare, heureuse surprise de rencontrer Puget [un de ses amis], se rendant au carnaval de Nice.


Puis nous essayons de roupiller quelques minutes dans les pièces inconfortables d'un petit hôtel de la Canebière. Embarquement à 10h30 sur le plus grand, moderne et magnifique bateau de la CGT [Compagnie générale transatlantique] en Méditerranée, "Ville d'Alger", tout blanc, 175 m de long, 2 cheminées, luxe et confort".

Le Ville d'Alger à Alger

Le  Ville d'Alger est tout neuf car il est sorti des chantiers de Saint Nazaire en 1935. A noter que l'une de ses cheminées est factice, mais elle fait son effet puisque Fred note ce seul détail pour évoquer la puissance et  la modernité du paquebot. Cette cheminée sera d'ailleurs supprimée après guerre, comme on peut le voir sur les photos d'après 45.  A ce bateau sont associés beaucoup de souvenirs. Celui des traversées pour se rendre en France ou faire du tourisme en Algérie. Mais aussi, souvenir des appelés qui l'ont emprunté au début ou à la fin de leur service militaire pendant la guerre de 54-62., lourdement chargés avec leur barda. Souvenir aussi des rapatriés de 62 qui se sont entassés sur tous ses ponts.



 



Le jeune couple Morel

Fred



Au début de la traversée, Fred ne peut dormir malgré la nuit blanche qui a précédé. Tout attire son regard et mobilise son intérêt et il note ses impressions après dîner. Il soigne son style qu'on  peut  trouver un peu maniéré par moments mais il a aussi des traits fort justes qui font image d'un seul mot. Il n'a pas fait d'études après le lycée et même les cours du secondaire, il les a suivis avec de nombreuses éclipses. C'est un autodidacte, qui a beaucoup lu. On sollicite son avis et j'ai retrouvé le brouillon d'un courrier envoyé à un "jeune poète" qui lui avait demandé conseil. Quant à la famille, elle se réunit pour lire ses lettres. D'abord une lecture à haute voix pour l'information de tous ; puis, chacun à son tour, reprend une lecture attentive et silencieuse. Fred est conscient de tout cela. Cette fois encore, il rappelle à ses correspondants qu'il faut garder toutes les lettres (les siennes et celles des autres membres de la famille, même celles de Riquet qui étire son écriture pour arriver à remplir sa page avec le minimum de phrases) : "Plus tard, nous serons heureux de les relire". C'est vrai, grâce à toi, mon oncle inconnu, je suis heureux de vous relire tous.

Je continue donc son récit : "Le soleil vient de se coucher à l'horizon et je suis rentré dans la confortable cabine que nous occupons, la famille Morel et moi. C'est une petite pièce carrée, comprenant quatre couchettes dont 2 superposées. J'ai grimpé au moyen d'une échelle sur celle du haut et les yeux lourds de sommeil, je regarde l'immensité de la mer défiler à travers le hublot.






Le halètement de l'hélice [sic] et le balancement tranquille du roulis et du tangage me tiennent dans une douce somnolence. En levant les yeux vers le plafond ripoliné de blanc, j'aperçois, toutes les fois que j'ouvre les yeux, une magnifique ceinture de sauvetage qui ressemble à la cartouchière de Tartarin. La grande bleue est sereine et le navire n'oscille pas plus que notre salle à manger".

L'après-midi se passe en jeux de cartes (que Fred n'aime guère, contrairement à son frère cadet qui adore le bridge) et en promenade sur le pont. En fin de soirée, la mer s'anime un peu "Dans les coursives, nos marches chancelantes nous donnent des allures d'ivrognes". Puis, après un dîner copieux, il part se reposer dans l'attente d'un événement spectaculaire qu'on leur a annoncé pour 22 h 30.



"Nous allons passer dans quelques heures au large de Minorque et nous allons être escortés quatre heures durant par les vaisseaux de guerre qui assurent la sécurité en Méditerranée". Fred dit dans une autre lettre qu'il s'agit d'une escadre internationale, sans doute franco-britannique, chargée de protéger la navigation civile à proximité des combats espagnols. Je comprends l'enthousiasme de Fred à la perspective de cette rencontre insolite. Le spectacle de cette puissance qu'on imagine invincible a de quoi exalter un jeune homme. Il ne le sait pas mais nous, nous savons ce qui se cache de malheur derrière tout cet acier, apparemment tranquille comme peut l'être la force qui se sait  forte.  Peut-être y-a-il dans cette escorte, il y a même sûrement, des bateaux qui seront présents dans 2 ans, non loin de là, à Mers el Kébir, ceux qui seront coulés comme ceux qui les couleront, par la sottise conjointe des Français et des Anglais. Aujourd'hui alliés dans la lutte contre le fascisme ascendant, demain ennemis par la volonté de Vichy.

 

Mais la rencontre n'aura pas lieu. "A dix heures, déjà, tous les passagers se trouvaient réunis sur le pont, les prunelles plombées par le sommeil, scrutant anxieusement l'immensité de la mer tiède, couleur d'encre. Quel déception ! Un phare clignotant quelque part, là-bas, au bout de l'horizon. Des lueurs de projecteurs invisibles. Une petite chenille scintillante rampe aux confins de la vision et de la perception humaine des choses. Un navire, de guerre ou de commerce, venant et allant on ne sait où ? Traversée inoubliable par mer sereine. Aucun malaise. Impression réconfortante de luxe, de confort et de sécurité".



L'arrivée à Alger, le lendemain matin à 7 h, lui fait une forte impression : " Le soleil malheureusement émergeait à peine des flots et la ville, plongée dans l'ombre, éparpillait ses petits morceaux de sucre irréguliers". 



 Il est naturellement éberlué par l'invasion de "moricauds dépenaillés, affublés de haillons multicolores, venus arracher nos bagages des mains et nous étourdissant de leurs cris gutturaux".

La Ville d'Alger à quai à Alger.
Sous titre de Fred au dos de la photo : "Paquebot flottant sur un océan de pinard"

Le port d'Alger

La famille Morel est venue au complet les accueillir , "le père, la maman, la sœur cadette, et tous les parents, cousins. Un attroupement joyeux et amical qui me met tout de suite à l'aise par sa bonhomie et sa cordiale simplicité".

La famille Lagrange sur sa terrasse.

Fred sur la même terrasse, photographié, photographiant, par son ami Morel.
"En souvenir d'Alger le 22/2/1938. J. Morel"

L'appartement familial se révèle assez différent de ce qui lui avait été dit. Il est "très modeste mais accueillant. Il était encombré des parents accourus de leur lointain bled pour fêter le retour de la fille prodigue." Fred n'est pas fâché de loger finalement dans un "hôtel confortable mais pas trop cher" qui lui laisse plus de liberté et plus de calme. Toute cette joyeuse bande de pieds noirs est plutôt bruyante et remuante.



Au déjeuner, on sert naturellement le couscous annoncé depuis plusieurs jours. "Nous en avons englouti un excellent, préparé selon les rites du pays. Malheureusement, M. Morel a eu la main un peu lourde avec la sauce au piment. Et quelle pépie !"

J'ai vérifié l'origine de cette expression "avoir la pépie", pour m'assurer qu'elle serait comprise de tous. Je me méfie en effet, du vocabulaire utilisé dans ma famille maternelle et particulièrement  du vocabulaire de ma mère dont les inventions lexicales étaient si convaincantes que je les prenais pour des locutions ou des termes  français. Plusieurs incompréhensions chez mes interlocuteurs m'ont appris à me méfier pour éviter le malentendu (pas le ridicule, car je ne trouve rien de ridicule dans cette imagination langagière de ma mère). Avoir la pépie, donc, est une locution bien française dont l'étymologie m'a intéressé. Je vous la livre donc. La pépie, d'après le Littré, désigne une maladie des oiseaux qui, en recouvrant leur langue d'une pellicule blanche, les empêche de boire. Avoir la pépie, c'est littéralement être dans l'impossibilité de boire. Dans le langage courant, l'impossibilité ne vient pas de nous mais de l'extérieur où nous ne trouvons pas à boire à l'aune de notre soif.

Carte d'Alger de 1937
http://www.profburp.com

Fred restera une semaine en Algérie. Une semaine bien remplie. Première visite, le Jardin d'Essai El Hamma, un parc de 65 hectares en plein Alger (le quartier El Hamma se trouve à l'extrême gauche de la carte. Le .jardin n'est pas visible). Il a été créé en 1832, juste après la conquête et dans un pays qui était loin d'être pacifié. Curieux de constater que la création d'un jardin botanique d'acclimatation est un des 1ers actes des conquérants, une sorte d'arc de triomphe végétal, une prise de possession de la terre au travers de ses plantes. J'avais déjà remarqué cette rapidité d'action pour le Jardin botanique de Saint Pierre à la Martinique, consacrant le retour de la France napoléonienne dans l'ile après l'intermède britannique lors de la Révolution (cf. "Expédié d'outre-tombe").




M. Morel, sa femme, sa belle-sœur et Fred  dans le Jardin d'essai

Du Jardin, on a une vue superbe sur la ville et le port.








Fred admire le jardin aux innombrables essences dont il ne sait rien mais il ignore vraisemblablement une autre curiosité car, sans cela il en aurait parlé. C'est dans la partie tropicale de ce Jardin d'essai, qui jouxte le jardin à la française, que furent tournées les scènes de jungle du 1er Tarzan avec Weissmüller, Tarzan l'homme-singe en 1932, soit à peine 6 ans plus tôt. Cette information, que j'ai vérifiée, est largement reprise sur les blogs et forums algériens pour lesquels ce tournage représente  un motif légitime de fierté : Hollywood s'était retrouvé dans cet autre jardin épineux avec ses figuiers de Barbarie  (Hollywood, c'est le bois de houx), le plus beau jardin tropical d'Afrique du nord. On imagine que sa situation en plein centre d'une grande ville représentait également pour la production un atout pragmatique sérieux.



"Le Jardin d’essai d’El-Hamma a servi de décor naturel au tournage, en 1932, de Tarzan, l’homme singe du réalisateur américain Woodbridge Strong Van Dyke. Le personnage de ce seigneur de la jungle a été campé à l’écran, dans ce long métrage, par Johnny Weissmüller, acteur américain d’origine austro-hongroise. Tarzan, personnage de fiction connu à travers le monde, a inspiré plusieurs écrivains, réalisateurs et créateurs de bande dessinée.
« Tarzan, l’homme singe » a été tourné dans une partie du Jardin d’essai qu’on appelle le Jardin anglais. L’endroit garde encore aujourd’hui son aspect d’une forêt tropicale, avec ses arbres géants lancés à l’assaut du ciel. Au détour d’une allée, on tombe sur une sorte de petite île entourée d’eau.
À quelques mètres de là, le fameux arbre de Tarzan recouvre de ses longues branches et de ses feuillages un petit lac ovale dans lequel barbote une demi-douzaine de canards" Trouvé à la page suivante :
http://www.blogg.org/blog-57499.html qui recense d'autres détails intéressants sur le jardin. 

Johnny Weissmuller et Maureen O'Sullivan
http://www.toutlecine.com/images/film/0008/00087523-tarzan-l-homme-singe.html

 On devine sous l'arbre "le petit lac ovale"dont il est question ci-dessus.
Même référence.
Ce 1er numéro des Tarzan fut trouvé trop suggestif.
Les 5 numéros suivants renoncèrent à cet érotisme cinématographique.

L'après-midi est toute en contraste. Après les grands espaces du jardin, il visite la Kasbah. "Nous avons prudemment exploré ensuite la "Kasbah" (vieux quartier arabe) dont le pittoresque et la couleur locale sont indescriptibles. Vrai coupe-gorge. Ruelles de 1m,50 à 75 cm de large. Charlatans, sorciers, moukères. Et ajoutez à tout cela la sourde angoisse de la haine que l'on côtoie à chaque pas".


C'est la seule photo prise par Fred  (ou plutôt de Fred par Morel) de la Kasbah


En 1938, il n'y a pas de conflits violents entre les 2 communautés, européenne et arabe. Depuis les émeutes de Constantine en 1916, on ne déplore aucun soulèvement arabe et le calme, au moins apparent, continuera jusqu'aux émeutes de Kabylie du 8 mai1945, à l'occasion des festivités de la victoire et la furieuse répression qui s'en est suivie, notamment à Sétif ; mais c'est aussi pendant cette période qu'émergent les différents éléments qui vont aboutir à la guerre d'Algérie et au départ des "colons" (dont sans doute les Lagrange auxquels Fred rend visite).


Les 2 premiers héros de l'indépendance ont déjà créé leur mouvement : Messali Hadj a fondé en 1926 l'Etoile nord-africaine avec pour mot d'ordre l'indépendance de l'ensemble du Maghreb. Son mouvement ayant été interdit une 1ère fois  en 1929, puis en 1937, il vient de fonder le Parti du Peuple algérien. Ferhat Abbas a créé l'Union des étudiants nord-africains en 1927. En 1938, il est conseiller général de Sétif et va créer l'Union populaire algérienne pour demander, non encore l'indépendance, mais l’égalité citoyenne avec les Français.

Les festivités du centenaire de la colonisation en 1930 avaient particulièrement choqué la population algérienne. Il faut dire que la communication de l'époque n'y allait pas par 4 chemins, comme le montrent ces 2 illustrations tirées du site LDH_Toulon (Ligue des droits de l'Homme).

 Le texte est naturellement de 1930.

Cette affiche se passe de commentaires : le colon tourné vers l'extérieur, indifférent à l'autre, perdu dans ses songes d'avenir,  et l'Algérien penché vers celui dont il attend tout.

Lors des festivités de 1930, les autorités françaises n'hésitèrent pas à remuer le couteau dans la plaie en organisant une parade militaire ne costumes de 1830. 




3 photos trouvés sur Internet. Auteur inconnu.

Je ne pense pas que cette affiche du Parti communiste français ait suffi à ouvrir le débat. Elle a dû avoir une diffusion plutôt restreinte et sans doute aucune en Algérie.


http://cbudde.free.fr/spip.php?article94


Du côté du gouvernement français, lors du Front Populaire, certains sont conscients du caractère explosif d'une situation où les arabes ont participé en nombre égal avec les Pieds noirs à la Grande Guerre, et où des élites se révèlent, sans qu'elles disposent des mêmes droits politiques. Le projet Blum-Violette qui prévoit d'octroyer la citoyenneté française à 21 000 arabes est repoussé par les 2 parties, les colons et les indépendantistes. La montée aux extrêmes a commencé et Ferhat Abbas sera l'exemple de cette évolution : partisan, en 1938, de l'intégration à condition qu'elle soit fondée sur l'égalité, il deviendra indépendantiste après la Seconde guerre mondiale qui avait suscité des espoirs enterrés lors de la répression de 1945. Il sera le premier président du FLN.


Quant à Fred, je ne sais ce qu'il pense. Il voit la misère, la différence de statut et de traitement entre les 2 communautés, les gens en guenilles, les gens qui dorment dans la rue, les enfants qui se jettent sur la moindre aumône, "et cette multitude  de mendiants hirsutes qui dévalisent les poubelles pour dévorer ce que les chiens et les chats ont bien voulu leur laisser". mais il ne porte aucun jugement tout au moins dans ses lettres à sa famille. Il photographie ces miséreux, peut-être simplement pour que ces images témoignent d'une situation qu'on n'imagine pas à Annecy.


"De ma chambre"


Porte-t-il un jugement sur ce racisme omniprésent qu'on ne peut ne pas voir. Il n'aborde le sujet qu'une seule fois, après une visite dans "les vieux quartiers". Il est visiblement embarrassé pour exprimer ce qu'il ressent. Contrairement à son habitude, ses phrases ne sont pas construites. Il cherche ses mots, rature, sans parvenir à dire ce qu'il pense ou plutôt ce qu'il ressent. Je le cite in extenso : "Avant de vous quitter, une impression personnelle qui vous touche beaucoup. Le sentiment de supériorité que les indigènes (arabes, kabyles, mozabites) accordent à la race blanche et qui vous émeut. Cette soumission humble, mais quelquefois sournoise et hostile, vous cause une certaine impression. Indéfinissable."

Photo de la colonisation, l'année du voyage de Fred.
Le gouverneur Le Beau en visite à Béchar.
http://www.vitaminedz.com
Il commence  sur le ton de la confidence, presque de la confession comme le laisse entendre cet  emploi, curieux et peu orthodoxe, du pluriel de politesse  lorsqu'il veut confier "une impression qui vous touche" au lieu de "qui me touche".  On s'attend à un aveu mais rien ne vient. Qu'est-ce qui le gêne ? de partager le sentiment de supériorité de tous les "Blancs" et d'en concevoir un peu de honte devant ce plaisir coupable ? De ne pas partager ce racisme ambiant et de reculer devant ce que cette conviction personnelle, affichée ou non, impliquerait de difficultés relationnelles avec son entourage actuel : si l'on laisse cette pensée dérangeante s'installer durablement dans l'esprit, comment continuer à voyager avec insouciance ? Impossible de savoir. Il partage sûrement l'idée de son temps que les Algériens ne sont pas capables actuellement de se gouverner eux-mêmes ou de moderniser leur pays, mais pense-t-il que cette incapacité est momentanée, due à leur exploitation ou définitive du fait d'une infériorité raciale, je ne sais. Je remarque tout au plus qu'il n'est pas totalement dupe de la situation et que celle-ci le gêne.

Quant à son refus d'approfondir ses impressions, d'en expliciter la raison, il tient sans doute au fait qu'il a décidé qu'il faisait un merveilleux voyage, un voyage touristique où la misère est d'abord pittoresque. Nous avons tous connu ce sentiment ambivalent qui oscille entre la pitié qui nous saisit malgré nous et la volonté d'indifférence sans laquelle il n'est plus de tourisme possible dans certains pays.



Le pittoresque tel qu'on l'aimait  à l'époque.
Carte envoyée par Fred dès son arrivée, le 22 février 1938.


Comme il le dit, la rue est un spectacle et ses acteurs sont en représentation. "Le spectacle de la rue est divertissant. Je ne regrette pas de manquer notre mardi-gras, car ici la mascarade existe à l'état permanent... C'est réellement le creuset de toutes les races. Et l'on rencontre à chaque pas des arabes embobinés dans leur suaire blanc, dédaigneux, méprisants, avec de belles barbes de [illisible]. Des gitanes pieds nus, affublés de haillons multicolores, culottes jaunes, vestes vertes, foulards noirs, crasseux. Une féérie de couleurs. Les cireurs de souliers s'acharnent après vos souliers et font briller chaussettes et godasses, voire bas de pantalon, avec la même ardeur.



Place du gouvernement. La statue du duc d'Orléans a naturellement disparu depuis.
Derrière M. Morel, la mosquée Djemaa

Une autre vue prise au début des années 50.

La mosquée aujourd'hui.

"Mais le plus extraordinaire spectacle consiste dans ces moukères énigmatiques, enrubannées de voiles blancs, où n'apparaissent que leurs prunelles sombres, accentuées au khôl".

 
Fred n'osera prendre aucune photo de ces fameuses moukères.
Carte postale http://medimedalger.blogspot.com/

Fred visitera également ce même jour la grande mosquée. Voici sa photo :


Cette autre vue ( tirée d'une carte postale trouvée sur un site qui présente des centaines de vues du vieil Alger : L'Encyclopédie de la carte postale http://medimedalger.blogspot.com/) en est la symétrique.


En fin de journée, il se préoccupe d'acheter déjà ses cadeaux de retour. "Une aiguière et un.... ". Il s'arrête pour garder un peu de mystère jusqu'à son retour. Je pense qu'il s'agit du grand plateau de cuivre qui me vient de ma mère et trône sur une petite table de mon salon. Voici la carte postale en question :


et son avers, le Palais du gouverneur :



Comme l'annonce la carte postale ci-dessus, les Lagrange emmènent ensuite Fred en dehors d'Alger dans la Mitidja. C'est alors un peu le FarWest de la France avec ses immenses exploitations. "Culture sur une échelle inconnue en France, vignes, oliveraies, orangers, etc., s'alignant au cordeau à l'infini et, disséminés sous les fleurs et les palmiers, à quelques kilomètres de distance, les fermes modèles (fortifiées ou modernes, selon l'époque de leur construction) des colons français.

  http://www.profburp.com

 http://www.profburp.com


Mais, malheur aux maraudeurs !! car, aux points stratégiques, dissimulés, camouflés, dans de petites huttes, le doigt sur la gâchette de leurs longues et terribles carabines, les gardiens indigènes veillent. Et sans la vieille expérience de M. Lagrange, ce gourmand Morel se serait fait abattre comme un lapin, pour n'avoir pas su résister à la tentation d'une magnifique orange, au bord de la route".

Voici le gourmand  Morel au bord de la fameuse orangeraie.

"Les cigognes, les gourbis arabes en paille sous les figuiers de Barbarie, les longues théories indigènes sur leurs bourricots, donnent à ce merveilleux paysage une savoureuse couleur locale".

"Les cigognes"
L'image n'est pas très bonne 

"Les gourbis en paille". J'aime beaucoup cette image.



Fred a dû rester en retrait de ce campement où se rend Morel, ce qui lui permet de photographier, l'air de rien. Sur plusieurs photos, on voit nos deux compères agir ainsi, faisant semblant de se photographier alors que ce sont les personnes alentour qui sont visées.

En longeant un champ de manœuvre, nous avons admiré les évolutions d'un petit avion civil qui s'est posé à côté de nous. De la carlingue sortit.... un ami intime de M. Lagrange qui me proposa de me faire effectuer gratuitement un baptême de l'air. Sur leur insistance, et sur sa promesse de ne pas dépasser 500m, je me laissais tenter et effectuais une très agréable excursion aérienne sur la mer et la ville d'Alger". 

 Morel, Fred, M. Lagrange et sa fille, Mme Morel

Cette ballade est l'occasion de rencontrer quelques colons et surtout de photographier des "indigènes", en faisant mine de se photographier les uns les autres.



"...les longues théories indigènes sur leurs bourricots"

Le jour suivant, après tous ces kilomètres et toutes ces émotions, Fred reste à Alger. Il en profite pour rendre une visite de courtoisie aux 2 filles d'un général. Je ne sais rien de ce général ni de ses 2 filles que l'on imagine comme 2 petites pestes puisqu'il les appellent les "2 petites vaches". Je suppose, puisqu'il ne cherche pas à rencontrer le général qui aurait pu être un ami de la famille, que ce sont des connaissances de vacances à Annecy. Dans ces années 36-38, les albums familiaux conservent de nombreuses photos de ces jeunes filles rencontrées au bord du lac, des jeunes filles sans nom, tandis que des cartes et des lettres égrennent des prénoms qui ne renvoient à aucun visage. Les 3 enfants Dufour habitaient tout près du lac une maison accueillante, ils avaient une barque et pouvait disposer de l'Hotchkiss familiale. Des atouts suffisants pour une chasse fructueuse.

"J'ai rendu visite aux filles du général qui habitent un luxueux et magnifique palais maure. Les portes sont ciselées, incrustées de macarons d'or, les murs recouverts de rutilantes mosaïques, mais les fenêtrs protégées par d'épais barreaux sont étroites et l'on doit s'éclairer perpétuellement à la lumière électrique.

Elles étaient malheureusement de sortie, mais comme j'avais eu la précaution de communiquer mon adresse à un grand diable de sénégalais, elles m'ont fixé rendez-vous à midi à la sortei de leur lycée..... gentilles petites vaches !".

Ainsi qu'il le relate dans sa carte postale du lendemain, datée du 27 février 1938, il les rencontre, ou plutôt l la rencontre : "Ai passé quelques heures avec la plus jeune des petites vaches qui est plus déconcertante et ennuyeuse que jamais".

Cette scène m'amuse. Fred aurait sûrement préféré rencontrer la plus âgée et se passer du babillage de la plus jeune. Mais comment faire, sans être discourtois ?


La carte du 27 février 1938.

L'après-midi, ballade dans les vieux quartiers et visite de Notre Dame d'Afrique, la cathédrale romano-byzantine qui domine la ville.

M. Morel est décidément un petit plaisantin. 
Pas sûr que sa belle-mère apprécie beaucoup.
Le photo a été prise sans doute  par la la belle-sœur qu'accompagnait son mari.
Elle a hardiment coupé les pieds de tout le monde et pas seulement du savoyard farfelu.

Le jour suivant, Fred visite avec ses hôtes le marché aux animaux de Maison Carrée. C'est l'occasion pour lui de réaliser les plus belles photos de son voyage.










Pour sa dernière visite, on l'emmène dans "la Ford antédiluvienne des Lagrange" à Blida.

Blida. Je n'ai pas retrouvé de trace actuelle de ce monument.

Ce n'est pas Blida le vrai but de la promenade, mais le Ruisseau aux singes, au dessus de la ville. A voir le nombre de photos prises à cette occasion, Fred a dû être enchanté, contrairement à Jean-Claude Brialy qui se souvenait avec dégoût des fréquentes promenades familiales à ce Ruisseau des singes car la route sinueuse le rendait malade. Il a pourtant appelé son autobiographie (sympathique, modeste et pleine d'humour) Le Ruisseau des singes. Je dois ce rapprochement au savoir encyclopédique de mon cousin Claude Servettaz et au livre dont il me fit cadeau. 

 Cette photo vaut moins par son sujet que par ce qu'elle capte, malgré le photographe en quelque sorte. C'est la pompe Essolube qui me plaît alors que Fred aurait préféré s'approcher plus près du singe et faire sortir du cadre ces éléments inopportuns. Vive donc les photos larges, mal cadrées, qui nous offrent la saveur du passé, comme ces voitures photographiées devant une église ou ces touristes qui s'intercalent entre l'appareil et le monument. Soixante-dix ans plus tard, l'église, le monument sont toujours là, identiques à eux-mêmes, tandis que carrosseries et vêtements nous ravissent.




C'est sur cette dernière image de la belle Mme Morel que je termine, à l'instar de Fred, ce récit. De son retour, il n'écrira rien. Il allait pouvoir raconter tout cela de vive voix. Il a dû parler de ce voyage aussi à Albert mon père qui débarquera à Alger en avril 1939 pour un service militaire que la défaite interrompra en juillet 1940. Si Albert et Marguerite n'étaient pas encore fiancés, les 2 familles se connaissaient bien. Fred est peut-être la cause de cette incorporation outre-mer qui valut à mon père de traverser la guerre sans dommage, ni blessé ou tué, ni prisonnier. Son parcours sera l'objet de mon 2ème récit algérien.


Annexe

A l'occasion de mes recherches pour cet article, j'ai découvert Fellag que je ne connaissais pas. Il y a de nombreux sketchs sur You Tube. J'ai choisi celui-ci qui évoque un des moyens fréquemment utilisés pour affirmer le pouvoir du dominant :: l'obligation de changer de nom (comme pour les esclaves venus d'Afrique).. Pour cela, cliquer sur ce lien.

On trouve aussi sur You Tube d'innombrables diaporamas et de films sur Alger, d'hier ou d'aujourd'hui. Plusieurs sont très intéressants. Je n'en retiens ici qu'un seul, un film posté par un algérien qui ne nous en dit rien sauf qu'il date de 1950. Les couleurs sont psychédéliques, l'image floutée par des colorants qui ont bavés, le commentaire souvent exaspérant, mais c'est un Alger qui ressemble sans doute beaucoup à celui découvert par Fred, une dizaine d'années plus tôt. Pour être posté, le film a été découpé en 2 parties.

2 commentaires:

  1. Bonjour,

    Je découvre vos photos et commentaires.
    Très belles photos.
    Poésie et un art de vivre y sont palpable

    Cordialement

    Alain SABATINI

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  2. Très belles photos souvenirs, très expressives aussi. Alger et ses environs reste une merveilleuse ville.

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