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lundi 9 janvier 2012

Du rififi à la frontière franco-italienne. 1ère partie Saluces



Eglise San Giovanni de Salluzo.


Il y avait bien longtemps que la frontière entre la France et l'Italie ne posait plus de problèmes. Fini le petit pincement au cœur en passant le poste frontière entre Vintimille et Menton quand on revenait d'Italie avec quelques objets de contrefaçon, un peu trop d'alcool ou même sans rien de tout cela. Cette curieuse loterie de la douane où l'innocent peut se voir fouillé sans limite a de quoi effrayer comme tout ce qui, police, justice,  armée, rappelle la puissance aveugle de l'Etat ou des grands de ce monde, quand leur regard s'est arrêté sur vous.


L'ancien poste de douanes de Menton


La route moderne longe désormais la côte, tandis que l'autoroute, généralement empruntée, passe bien plus haut. Si l'on reprend l'ancienne voie, pour aller visiter, par exemple, le magnifique jardin Hanbury, on passe maintenant, sans même le remarquer, ce petit bâtiment qui nous séparait de la mer lumineuse dont la tranquille indifférence accentuait encore cette dernière menace aperçue au sortir d'un virage. Bourvil, le célèbre "Corniaud", s'en souvient sûrement jusque dans sa tombe. L'autoroute et la déréglementation européenne ont fait tomber ce lieu dans l'oubli, un endroit semblable à tant d'autres que l'histoire des frontières fait surgir un moment de l'ombre pour l'y replonger au gré des vains combats des humains, comme ces bateaux mouches qui promènent leurs projecteurs indélicats le long des quais de la Seine, inondant de lumière pour les replonger dans l'obscurité, passants paisibles et amoureux fougueusement enlacés.





On a reparlé de cette frontière franco-italienne il y a quelque temps pour un de ces "coups de menton" qui devient maintenant une spécialité plus française qu'italienne : nos forces de l'ordre ont vaillamment bloqué un train transportant des réfugiés tunisiens qui transitaient par l'Italie vers la France, le pays dont ils parlent la langue pour en avoir été, bien malgré eux, les colonisés d'un moment. Comme un enfant né d'une brève passade, cette colonisation porte aujourd'hui des fruits qui n'étaient ni désirés ni même imaginés. Mais ils sont bien là. Y-a-t-il des Italiens férus de nos passés communs qui se réjouissent de ce pied de nez de l'histoire et trouvent dans cette affaire un parfum de revanche ? Dans les années 1880, la France leur avait soufflé la Tunisie et les avaient jeté dans les bras, un peu trop musculeux, de l'Allemagne. "Vous avez voulu la Tunisie ? Eh bien, maintenant voici les Tunisiens", pensent-ils, peut-être, en délivrant à tour de bras des certificats de transit vers la France.


Première page de La Stampa du 18/4/2011
www.arretsurimages.net/vite
Les 2 chefs d’État d'alors, aussi primesautiers l'un que l'autre, se sont rapidement réconciliés. Ils avaient d'autres soucis sans doute. Ces 2 frères en communication savent aussi que devant une situation incontrôlable, le geste et la parole valent mieux que l'action, aux résultats toujours aléatoires. Le geste a eu lieu, l'incident est donc clos, au moins dans la sphère médiatique.


En page intérieure, la polémique est plus vive.
www.arretsurimages.net/vite

Cette courte brouille, qui avait pourtant dressé les Italiens contre "la furia francesca" comme au bon vieux temps des Guerres d'Italie, pas plus que les embrassades qui l'ont close, n'ont véritablement remué les foules. Cette indifférence pour la question des frontières est récente. Il y a une quarantaine d'années, le problème des frontières entre la France et l'Italie,  était encore d'actualité puisque l'on réglait, tout juste 20 ans après l'accord de 1947 qui avait fixé la frontière issue de la guerre, un point en discussion depuis plusieurs siècles, à Clavière, près de Montgenèvre, haut lieu du passage des Alpes.


Vue depuis Clavière, vers la vallée de Suse et l'Italie.
De ce côté-ci, la pente est raide. 


Vue de Clavière en direction de la France.


Le 28 septembre 1967, Hervé Alphand, ambassadeur de France en Italie écrivait à son homologue italien une longue lettre détaillant cette modeste rectification du tracé. Permettez-moi de m'y arrêter un instant. Je m'enchante, en effet, malgré le peu d'attrait de la langue diplomatique, de constater une fois de plus à quels détails se résume la vie des hommes qui veulent toujours, pourtant, se donner des airs de grandeur en oubliant leur condition d'animaux doués de parole.


On a mis 20 ans pour régler le problème suivant : les habitants de Clavière, village italien, possèdent une partie de leurs terres en France  tandis que la commune de Montgenèvre, française, a besoin de l'eau de 3 sources situées en territoire italien. On notera d'ailleurs le nom évocateur du ruisseau qui fait frontière, à l'ouest de Clavière : le rio Secco, ce qui est un comble en ces montagnes largement arrosées.


L'hôtel de ville de Clavière qui a gardé sa graphie française.


En échange du déplacement de la frontière vers l'ouest, pour englober tout le village de Clavière et les terres de ses habitants, la France gagne les 3 sources et les prés qui les voient sourdre afin d'éviter leur pollution par le cheptel italien.


Tout ceci serait simple mais comme toujours en matière de frontière, ce sont les exceptions qui posent le plus de problème. "La  commune  de  Montgenèvre  s'engage  à  fournir  l'eau  nécessaire à l'approvisionnement  de  la  Villa  Corti  sise  sur  la  rive  droite  du  Rio  Secco, ainsi  que  l'eau  nécessaire  à l'entretien,  en  été,  de  la  partie supérieure  du  terrain  de golf de  la  commune de  Claviere". Cela ne s'invente pas : l'obligation d'arrosage du golf porte sur des notions bien floues susceptibles d'alimenter bien des querelles.


La frontière actuelle (Geoportail)
Avancée de la France au sud de Clavière pour les captages et leur zone de protection.
Au centre, la Villa Corti, désormais en France (mais assurée d'avoir un accès à l'eau)
Les gains italiens sont en bas à droite.

Plus drôle, la question du bureau de douanes français qui se trouve désormais en territoire italien. En attendant l'exécution d'un autre accord portant sur les "bureaux de douane juxtaposés", les douaniers pourront exercer leur mission en territoire italien. Mais il y a plus : les maisons de ces braves douaniers ont, pour la plupart, changé de nationalité et sont implantées désormais en Italie. "Le  Gouvernement  italien  fera  ce  qui  est  en  son  pouvoir  pour faciliter  le  règlement  des  difficultés  que  les  autorités  françaises  pourraient  rencontrer  pour  le logement  de  ces fonctionnaires  et de  leurs familles".


Le poste de douanes italien. Au fond la montagne qui domine Montgenèvre.
Photo prise juste au dessus du fameux torrent.


On voit ici, en tout petit, une des caractéristiques des frontières : quand on règle une difficulté, on en crée 2 autres. Aujourd'hui, Clavière n'est plus un problème. C'est tout simple, le voyageur n'y passe plus, le bureau de douanes qui a été construit est déserté car le trafic, très important,  est détourné par une déviation et un tunnel et les marchandises sont contrôlées au col. Montgenèvre vit dans la puanteur du gazole et le bruit des camions tandis que Clavière a retrouvé son calme.


Une maison de Clavière avec son toit de lauzes.
Clavière a été  largement détruite pendant la dernière guerre, mais les Italiens se sont attachés à retrouver le cachet d'antan. La France se targue souvent de sa réglementation urbanistique. Pourtant il suffit de passer le tunnel du Mont Blanc et de comparer les horreurs françaises avec les charmants villages italiens, pour se convaincre que la rigueur n'est pas où l'on pense.


L"église de Montgenèvre.
Ne me demandez pas de baisser la visée, c'est trop laid.


Ainsi se termine (il faudra attendre 1975 pour le bornage !) un long conflit pour la maîtrise de ce col qui vit passer bien des personnalités célèbres, à commencer par César et ses légions. La France qui avait dû abandonner Clavière à la Paix d’Utrecht en 1713, traité qui avait vu déjà un autre échange de part ett d'autre de la ligne de crête (l'Ubaye contre la vallée de Suse au bas de Clavière) ; puis elle avait repris pied partiellement en 1947, pour reculer une nouvelle fois de quelques centaines de mètres.


La frontière est, pour tous, objet de fascination. Elle manifeste un ordre humain abstrait, souvent absurde, qui cherche à s'imposer à la nature. Ligne immatérielle, elle est souvent plus infranchissable qu'un désert ou un glacier. Abandonnée, elle rappelle l'inanité des existences humaines et de leur combat. J'ai parlé plusieurs fois de cette fascination. En plus des raisons qui nous sont communes, j'ai un motif supplémentaire  de m'y abandonner. 

Ma famille maternelle a constamment flirté avec les frontières, qu'il s'agisse de la frontière italienne proprement dite ou de celle qui séparait la France et la Maison de Savoie. Deux de mes grands tantes ont épousé des Italiens et la tombe de mon arrière grand-père, Alfred Dufour, est devenue une sépulture Muttazzi, du nom de ce maçon italien qui épousa une nièce de mon grand père. 


En découvrant cette tombe dans le cimetière de Saint Gervais les Bains, il n'y a pas si longtemps,  j'ai appris l'existence de ces cousins d'origine italienne et j'ai pu entrer en contact avec eux. 


La tombe de mon arrière grand père, Alfred Dufour, à St Gervains les Bains.
Cet ancêtre avait un goût certain pour l'ostentation.



Je me propose de tirer ce fil d'Ariane que me fournit ma famille maternelle pour dessiner les tours et détours de cette frontière du sud-est, une frontière qui peut nous sembler étonnante, nous les héritiers d'Etat-nation, puisque contrairement à d'autres, elle ne fut ,jusqu'à aujourd'hui, ni une frontière linguistique ni une frontière culturelle. 


On parle français, non seulement en Val d'Aoste mais dans toutes les vallées alpines côté Piémont et même jusqu'à Turin comme Montaigne le remarque dans son Journal de voyage lors de son voyage de retour vers Bordeaux, fin 1581 : "Turin, petite ville, située en un lieu fort aquatique, qui n'est pas trop bien bâtie, ni fort agréable, quoiqu'elle soit traversée par un ruisseau qui en emporte les immondices. .... On parle ici communément français et tous les gens du pays paraissent fort affectionnés pour la France. La langue vulgaire n'a presque de l'italienne que la prononciation, et n'est au fond composée que de nos propres mots.". Il reste d'ailleurs, quelques traces de cette proximité entre "Italiens" et "Français", plus grande qu'entre Français de la frontière et Français d'au delà du Rhône.

On retrouve cette caractéristique curieuse dans d'autres aires géographiques séparées par une ligne de crêtes. En Nouvelle Calédonie où l'on pratique plus de 25 langues vernaculaires, on se comprend avec ceux de la vallée de l'autre côté de la montagne mieux qu'avec ceux qui habitent la vallée d'à côté débouchant sur le même rivage. Cette segmentation étonnante du paysage est propre à des peuples qui marchent ; elle est totalement contraire aux habitudes de ceux qui roulent. Les routes calédoniennes modernes suivent les rivages et font le tour de l'ile tandis qu'une seule, qui n'était pas encore goudronnée en 1995, permet de passer d'est en ouest par la montagne. Les rivages sont généralement dangereux, marécageux, alors que la montagne est pénible, peut-être, mais franche et directe. C'est à travers elle que l'on se déplaçait autrefois, en évitant les rivages et les vallées.

Entre alpins cisalpins et transalpins, les contacts étaient beaucoup plus fréquents que ne le laisse supposer la hauteur des cols à franchir, toujours à plus de 2000m et souvent bien plus élevés. En revanche, les profondes vallées nord-sud étaient très difficilement praticables avec leurs défilés et leurs crues violentes. Pendant longtemps, jusqu'au milieu du XIXème siècle, on a préféré les chemins des crêtes à ceux des vallées imprévisibles, malgré des fatigues qui nous sembleraient actuellement insupportables .

Au début de cette recherche, je me proposais simplement de comprendre le dispositif militaire de l'armée française en 1939-1940, quand mon oncle Henri Dufour, sous-lieutenant au 74ème Bataillon alpin de forteresse, défendait le col de Crousette, à l'ouest de la Tinée, face aux Italiens. Pourquoi diable (c'est bien le mot quand on parle des "Diables bleus", surnom des chasseurs alpins) la ligne de défense française était-elle aussi éloignée de la frontière actuelle ? J'avais bien entendu dire que la frontière franco-italienne actuelle ne passait pas, avant-guerre, sur la ligne de crête mais je n'imaginais pas que c'était pratiquement  tout le Mercantour, ce parc national devenu si cher à mon coeur, qui était alors incorporé au Royaume d'Italie. 

Puis de proche en proche, au gré de mes recherches, c'est toute la frontière allant du Léman à la Méditerranée qui s'est animée, perdant son apparente et trompeuse solidité de roc, celle des bornes et des montagnes ; elle s'est mise à onduler d'est en ouest et d'ouest en est, me piégeant dans ses méandres, m'engluant dans ses arguties diplomatiques. Ce qui devait n'être qu'une courte notice en appui de l'article (en préparation) sur la "drôle de guerre" de mon oncle m'a mobilisé un bon moment.

Je ne vais pas remonter jusqu'à César qui passa le Pas de l’Écluse à la poursuite des Hélvètes : ce serait pourtant justifié, mes ancêtres Dufour habitaient à quelques centaines de mètres de ce défilé emprunté par tant d'invasions au cours des siècles. César donne une description saisissante de cet étroit passage où un chariot avait de la peine à se glisser entre Rhône et Jura : le conquérant de la Gaulle était donc bien passé à une centaine de mètres du hameau où mes ancêtres Dufour ont bâti leur ferme dans le Pays de Gex (sa version du XVIIIème siècle subsiste encore). 


Je rappellerais simplement qu'au temps de César, 3 peuples confluaient dans ce triangle fermé par les Alpes, le Jura et le lac Léman et dont la pointe bute sur le Pas de l'Ecluse : les Séquanes (le peuple de la Seine), les Helvètes (les Suisses d'aujourd'hui) et les Allobroges, les anciens Savoyards. La scène était déjà en place pour les bagarres à venir car la géographie impose ses contraintes. Français, Suisses et Savoyards vont se disputer pendant des siècles ce lieu de passage vers la riche plaine de la Saône.

Faute d'informations et aussi parce que la notion de frontières entre Etats n'avait pas de sens auparavant, je saute directement de César à la fin du XVIème siècle, à un moment où mes ancêtres émergent des brumes du passé. Ils sont protestants, (Cf. Mes ancêtres Dufour étaient protestants) sans doute depuis l'invasion du Pays de Gex par les Bernois en 1536. Jusqu'à la fin du siècle, la bagarre entre les 3 protagonistes sus-mentionnés prend le prétexte de la religion. S'y ajoute un 4ème belligérant, l'Espagnol, qui ne vient pas de loin puisqu'il occupe encore la Franche Comté.  Ces alliés de la Maison de Savoie ont laissé un souvenir particulièrement horrifié de leur passage dans la région, accumulant pillages et viols au nom de la sainte Eglise apostolique et romaine. Mes ancêtres eurent à en subir les exactions. 


Même en l'absence de conflit, les troupes espagnoles défilaient tout près de la ferme de mes ancêtres quand elles remontaient depuis Gènes par le "Chemin des Espagnols", qui leur permettaient de rejoindre les Pays Bas par la Franche Comté, sans passer par le Royaume de France. Une de mes lointaines aïeules en conçut-elle quelque bâtard ? impossible à savoir. Cette éventualité, parmi d'autres, relativise toute sacralisation de la recherche généalogique : les lignes (lignées ou lignages) tirées depuis nos ancêtres sont des chemins purement juridiques, non le canal où coulerait un sang venu, sans rupture, jusque dans nos veines.


Le Pays de Gex s'étend de Divonne, au nord, au Défilé ou Pas de l'Ecluse, au sud.
Il est coincé entre le Jura à l'est qui le sépare de la Franche Comté, alors espagnole,
et le Rhône qui le sépare de la Haute Savoie (alors à la Maison de Savoie).
Mes ancêtres habitaient un hameau de Collonges, près de l'Ecluse, Villard.

Le Pays de Gex, savoyard au XIVème siècle, puis suisse une partie du XVIème, puis à nouveau savoyard, devint définitivement français avec les traités de Paris et de Lyon en date de 1601. Ils modifient profondément la frontière entre les descendants des Séquanes et ceux des Allobroges. Henri IV recueille le Bugey, la Bresse et le Pays de Gex en échange du marquisat de Saluces. Cet échange semble de bon sens pour les 2 parties : pour chacun, la perte des territoires sis en terre étrangère est largement compensée par la disparition des enclaves sur son propre sol. Les Français perdent leur pied à terre en Italie, mais ils gagnent des provinces toutes proches de Lyon. Les Savoyards abandonnent les rivages de la Saône mais ils ne sont plus menacés en plein Piémont par la présence française dans le marquisat de Saluces, nom francisé de la ville italienne de Saluzzo.


Si j'en crois la chronique de Samuel Guichenon qui relate en 1650 les épisodes mouvementés de cet échange, l'affaire manqua capoter jusqu'au dernier moment. Après le traité de Vervins (1598) conclu entre Henri IV et le roi d'Espagne, qui mettait fin aux guerres de religion en France et aux ambitions espagnoles, le duc de Savoie, Charles Emmanuel voulut obtenir la légalisation de son annexion, 10 ans plus tôt, du marquisat de Saluces. Il se rendit à Paris, fut reçu en grand pompe mais n'obtint pas ce qu'il souhaitait. 


Il imagina alors ce troc, entre Bresse, Bugey et Pays de Gex d'une part, marquisat de Saluces d'autre part, alors que son 1er mouvement avait été de ne pas offrir de compensation. Un accord se fit sur ce point. Le chroniqueur rapporte que Charles Emmanuel, rentrant de Paris et passant par Bourg en Bresse, aurait pleuré en quittant cette place, l'une des plus fortes du temps. 


Henri IV s'aperçut vite que le Duc de Savoie ne cherchait qu'à gagner du temps en espérant reprendre la lutte avec le concours de troupes espagnoles. Il demanda à Lesdiguières et à Biron de prendre Bourg puis d'envahir le duché. Bourg en Bresse fut effectivement pris et livré au pillage pendant 3 jours tandis que la forteresse résistait toujours.


Finalement, Charles Emmanuel dut se rendre à l'évidence et la paix fut conclue à Lyon en janvier 1601. 


"C'est par ce moyen que la Bresse, le Bugey, Valromey et Gex retournèrent sous l'obéissance de la France. Les Politiques parlèrent diversement de ce traité ; les uns en donnaient l'avantage au Duc de Savoie, parce que le Marquisat de Saluces qui était la cause de la guerre, lui était demeuré ; qu'il avait fermé la porte de l'Italie aux Français et qu'il avait réuni le Piémont en un seul corps, que le Marquisat de Saluces divisait ; les autres louèrent le Roy d'avoir estendu ses frontières jusqu'aux portes de Genève, de s'estre acquis le passage libre vers la Suisse et l'Allemagne et d'avoir eu plus de centaines de Marquis, Comtes, Barons et Gentils-hommes qu'il n'y en avait de douzaines en tout l'Estat de Saluces, et qu'ainsi il devait avoir l'honneur du traité, puisqu'il en aavait le profit".

Samuel Guichenon termine son propos en rapportant cette formule magnifique :

"Un grand Capitaine et grand Politique de ce Royaume donnant son avis sur un évènement si remarquable, dit de fort bonne grâce et ingénieusement, que le Roy avait traité en Marchand et le Duc de Savoye en Prince".Samuel Guichenon, Histoire de Bresse et de Bugey, contenant ce qui s'y est passé de mémorable.... in Gallica.

Cette petite principauté contrôlait des cols stratégiques des Alpes permettant de passer d’Italie en France et réciproquement sans traverser les Etats de la Maison de Savoie. Elle eut donc une grande importance stratégique pendant toutes les guerres d'Italie.  Pourtant, j'en ignorais jusqu'à l'existence avant que je ne me mette en peine de repérer les différents tracés de la frontière franco-italienne.


Si le marquisat de Saluces m'était inconnu, le nom du marquis lui-même m'était familier comme à tout amateur de bons vins qui  a entendu parler du Château Yquem, même s'il n'en a jamais bu, et sait que le château était la propriété, jusqu'à une date récente, des marquis de Lur-Saluces.


Quand je découvris ce nom de Saluces dans les vieux récits diplomatiques, je fus tout de suite intrigué. Y avait-il un rapport entre les marquis de Saluces  italiens et les marquis de Lur-Saluces bordelais ?  Existait-t-il, autrement dit, un lien entre les Alpes de la Savoie et les Pyrénées de la Guyenne ? Le rapprochement méritait d'être examiné.





Je ne me passionne pas habituellement pour la généalogie des princes, ceux d'aujourd'hui comme ceux d'hier. Cette fois-ci, je me suis pourtant laissé embarquer suffisamment loin pour chercher à en savoir plus. 


Parti du Col de Crousette enneigé que gardait mon oncle face à ce nouveau "Désert des Tartares" d'où ne sortirait nul ennemi (Cf. Vous avez dit Crousette ?), je me suis vu jeté sur des planètes bien différentes : celle de l'Italie de la Renaissance où s'affrontaient à coups d'arquebuse et de lances, condottiere, rois,  marquis et empereur ; celle de la jungle du capitalisme moderne où des requins de la finance  neutralisent d'autres requins dans une lutte silencieuse tout aussi impitoyable mais heureusement moins sanglante. 


Tout cela pour m'apercevoir que les lois qui régissent ces deux mondes ne sont pas si différentes et que le parallèle entre les Saluces du XVIème siècle et les Lur-Saluces du XXIème ne repose pas sur un simple artifice de présentation.  


Je sais, ce genre de rapprochement est d'une banalité confondante et je suis horripilé comme vous par le vocabulaire guerrier de la finance (à l'identique du sport) qui ne rend guère l'hommage qui leur est dû à tous ces malheureux qui ont péri et continuent de périr pour la gloire de leurs capitaines. Pourtant je persiste, en me laissant emporter par cette rêverie que guide un nom étrange.


Partons donc pour le marquisat de Saluces qu'Henri IV accepta, après bien des hésitations de rendre à la Maison de Savoie en échange de la Bresse, du Bugey et duPays de Gex de "mes" Dufour, mettant un terme aux offensives ensoleillées vers l'Italie ; désormais, les guerres se dérouleront plutôt dans les mornes plaines du nord et de l'est.


Pour donner un peu de chair à cette rêverie, je me suis rendu à Saluces à l'occasion d'un court voyage en Piémont cet été 2011, au grand dam de ma femme qui ne comprenait pas ce que je pouvais trouver dans cette petite ville endormie dont nous avons parcouru toutes les ruelles.


Saluzzo est en effet à l'écart des routes touristiques. On n'y débarque pas par hasard. La ville touche d'abord par un curieux mélange d'urbanité et de nature que j'avais déjà perçu en entrant sur les terres du marquisat dans cette petite ville dont j'ai oublié le nom.






Même impression quand on arrive à Saluzzo, pourtant la capitale du marquisat :




En plein coeur de la ville, on trouve des jardins potagers plus ou moins soignés, comme si l'on était au delà des remparts.






Même depuis la villa Cavassa dont je vous ai déjà parlé (Cf. Joyeuse année 2012), on a vue sur des jardins.







A côté de cela, la ville présente aussi des perspectives dignes d'une capitale.







J'exagère en parlant "des perspectives". Pour tout dire, la ville est, à cette exception près, une ville médiévale avec son lacis de ruelles en pente.






Le marquisat de Saluces contrôlait un des passages des Alpes. Ce n'était pas le plus commode mais c'était le plus direct ; à l'époque des mules et des marcheurs, diminuer la distance était plus important que la commodité. Le chemin en question remontait la vallée du Pô jusqu'à proximité du Mont Viso, et ses 3841m, franchissait un col à plus de 2700m puis redescendait en ligne presque droite jusque vers Grenoble par Briançon. Sur cette route, une curiosité : le premier tunnel alpin ! Il n'est pas très impressionnant avec ses 75m de long et sa largeur et hauteur réduites à ce qui était nécessaire pour le passage d'un mulet chargée. Il fallut 2 ans pour le creuser. C'est le dernier grand marquis de Saluces, Louis II dont je reparlerai, qui en prit l'initiative, mais l'effort impliqua une coopération internationale avec Louis XI et le marquis de Monntferrat, voisin et rival de celui de Saluces, mais également intéressé par cette route commerciale permettant d'importer le sel de l'étang de Berre sans acquitter de droits à la Maison de Savoie.


Google Maps
La route est quasi rectiligne entre Saluces, le tunnel et Briançon.


Geoportail
Le tunnel passe sous le col de Traversette, au nord du Mont Viso.


J'ai bien l'intention, naturellement d'aller voir cette réalisation de 1480, encore fonctionnelle. Je me souviens très bien du percement du tunnel du Mont Blanc et je vois encore cette photo en première page du Dauphiné libéré (que ma mère comme tous les Savoyards appelait le PD, initiale de Petit Dauphiné, nom du journal avant guerre) : une main italienne que saisissait un ouvrier français à travers l'ouverture minuscule. 


Comme tout Etat tampon entre de puissants voisins, la France et l'Empire de Charles Quint, d'autant plus redoutable qui'il allait de l'Autriche à l'Espagne,, le marquisat de Saluces fut conduit à mener un dangereux jeu de bascule faisant sienne, par avance cette attitude dont s'amusait Saint Simon en parlant du Duc de Savoie : "Le Prince de Savoie finit rarement sa guerre dans le camp où il l'a commencé ; s'il le fait, c'est qu'il a changé 2 fois de camp". 


Il y a bien, dans une situation de ce genre, une autre voie possible. Ce fut celle de Louis 1er. Elle requiert sans doute plus d'habileté que celle plus tentante, de se mettre au service du plus fort pour se ménager des opportunités, insaisissables autrement. C'est ce que fit son fils, Louis II, avec des succès mitigés et au prix de coûteuses campagnes. Il prit le parti des Français contre le duché de Milan puis contre les Espagnols du Royaume de Naples, sans que les bénéfices de cette politique guerrière soient très évidents.


On peut aller à sa rencontre dans l'église San Giovanni de Saluces. 



 San Giovanni de Saluces.

Le tombeau du marquis en chef de guerre. 


 Il est mort à 66 ans en 1504, après 29 ans d'un règne agité (il fut dépossédé un temps de son marquisat).

Près de lui, deux amusants chapiteaux détendent l’atmosphère.  A noter le lorgnon du 2ème.




L'église vaut surtout par ses fresques du XVème siècle














Louis II eut 4 fils légitimes de ses 2 mariages et les quatre frères se sont succédés à la tête du marquisat, juste avant qu'il ne se dissolve, d'abord dans le royaume de France puis après les traités de 1601, dans le Duché de Savoie. Au même titre que l'homonymie entre les marquis de Saluces et de Lur-Saluces, cette situation étrange m'intrigua car elle rappelle la fin des Bourbons en France.


Je ne sais ni quand ni comment les liens entre Alpes et Savoie se sont noués, mais ils sont nombreux. Louis II de Saluces, 10ème marquis du nom, se marie en 1ères noces avec une Montferrat, descendante des Ducs de Savoie, puis en secondes noces, avec Marguerite de Foix-Candale, originaire donc de l'actuelle Ariège. Une de ses sœurs épouse le comte de Comminges, au pied des Pyrénées. Ces Saluces avaient le tropisme montagnard. Ils sont de la race de ces brigands blasonnés qui rançonnent les voyageurs au nom d'un droit hérité de la force, mais sanctifié depuis longtemps par leurs nombreux cadets devenus hommes d'Eglise.

Je note en passant, sans faire de halte, une curiosité : ces marquis de Saluces sont aussi comte de Carmagnole (Carmagnola, au sud de Turin, à l'est de Saluzzo). Là encore, question sans réponse satisfaisante. Coïncidence ou lien avec la célèbre chanson révolutionnaire ? Je n'ai pas trouvé de réponse claire. La carmagnole serait une danse venant de Carmagnola. Ou bien la carmagnole était un vêtement porté par le peuple et qui aurait été la tenue des paysans piémontais. Dans tous les cas, l'absence de tout  lien avec la ville piémontaise semblerait étrange.

Louis II a donc eu 4 fils légitimes (et un certain nombre d'illégitimes). La génération de ses fils, c'est celle du déclin et de la disparition du marquisat autonome : les 4 vont devenir les 11ème, 12ème, 13ème, 14ème et dernier marquis de Saluces, un peu comme nos derniers Bourbons pour lesquels chaque membre de la fratrie régnera successivement avec un égal insuccès : Louis XVI décapité, Louis XVIII mort sans descendance, Charles X renversé, font penser à mes marquis piémontais, d'autant plus qu'ils étaient en fait, les Bourbons aussi,  4 frères, l’aîné étant décédé à 10 ans. Comme quoi, "quand ça ne veut plus faire, ça ne le fait plus".


Fragment de l'arbre généalogique des Saluces, peint sur un des murs de la Villa Cavassa.
Un 5ème fils, Adrien, est mort Jeune. 
Gabriel, le dernier n'a pas de portrait. Heureusement, j'en ai trouvé un dans les dessins de la BNF.


Michel Antoine de Saluces, l'aîné des 4 frères Saluces, cumule curieusement les fonctions d'amiral de Guyenne et de Lieutenant général du Royaume de France en Italie. Encore ce grand écart entre Alpes et Pyrénées. Il participe à toutes les batailles des guerres en Italie de François1er, à Marignan, où il commande l'avant-garde, comme à Pavie. Sa loyauté vis à vis de François 1er lui évite tout problème mais il meurt jeune à 33 ans en 1528 des suites d'une blessure au genou à Aversa près de Naples, lors d'une des nombreuses tentatives françaises pour éjecter les Espagnols de Naples.


Cette expédition contre Naples avait été un terrible fiasco. Les troupes françaises et leurs alliés étaient décimés par la maladie. Le récit qu'en fait Martin du Bellay, chroniqueur et témoin, rapporté par Simonde Simondi  est effrayant. "La chaleur, les eaux stagnantes, les immondices des camps avaient multiplié les fièvres dans l’armée assiégeante ; au milieu de juillet, elles prirent le caractère d'une véritable peste".   Odet de Foix, vicomte de Lautrec, maréchal de France commande l'armée française. Il a traversé toute l'Italie avec succès, mis le siège devant Naples mais le chasseur devient le gibier. Il tombe  lui-même malade mais continue d'exercer le commandement : pour inspecter les troupes, il se fait porter. Finalement il meurt le 15 août.


Tous les chefs moururent les uns après les autres, de maladie pour la plupart. C'est ainsi que Michel Antoine se retrouva, à la fin, chef de l'armée française, mais "ni ses talents, ni sa réputation ne le mettait en mesure de porter un si pesant fardeau". Simonde Sismondi. Histoire des républiques italiennes au Moyen-Age. 


Michel Antoine de Saluces décide de faire retraite en remontant vers le nord. "Il la tenta dans la nuit du 29 août au milieu d'un orage épouvantable, à l'aide duquel il se flattait d'en dérober la connaissance à l'ennemi. On imagine la scène. Les soldats peuvent à peine porter leurs armes. Ils abandonnent tous leurs camarades malades et savent que les Espagnols les laisseront mourir. 


Le départ des assiégeants fut aperçu au point du jour. Michel Antoine fut poursuivi jusqu'à Aversa, blessé au genou par une pierre sur la brèche des murs de cette ville et enfin contraint à capituler. Il mourut peu après des suites de sa blessure.


Son frère, Jean-louis, lui succède pour moins d'un an : "il était si inconséquent et si peu sensé qu'il avait été jugé par le roi incapable de gouverner". Comme on le verra par la suite, le roi changera d'avis quand il aura besoin de lui. 


Il est déposé par les Français et envoyé à la Bastille au profit de son frère François Louis. Malheureusement c'est un mauvais calcul car François change de camp dès son investiture et se range du côté de Charles Quint. Il meurt à 38 ans d'un coup de fauconneau (petit canon) au siège, c'est un comble, de Carmagnole. Il n'a pas d'enfant légitime. D'autres, mais je n'ai pu vérifier, parlent d'un assassinat. Pas impossible en un temps où le coup de poignard dans le dos est non seulement fréquent mais presque valorisé. C’est à la même époque que Benvenuto Cellini assassine par derrière son rival en orfèvrerie Pompéo. Je me rappelle que j'avais été choqué, en lisant ses merveilleux Mémoires il y a bien des années, par la façon dont il avait agi et dont il s'en vantait  : que le geste soit peu chevaleresque, peu lui importait. L’essentiel était qu’il fut efficace.

La France revient alors vers François Louis qu'elle avait écarté dans un 1er temps et embastillé. Mais ce dernier, sans doute peu confiant dans la parole de gens qui l'avaient mis en prison, suivit la même voie que son prédécesseur, cherchant une alliance avec les Impériaux. Retour à la case prison.


 La France cherche une nouvelle solution et pense alors au dernier fils, Gabriel. Comme il se doit dans une famille noble qui compte tant de fils, on l'avait destiné à l'Eglise. A la mort de François Louis, il est évêque d'Aire sur Adour (au nord de Pau) depuis 1530, année de sa consécration alors qu'il n’avait  que 29 ans. C'est ce personnage qui m'a attiré l'œil, car les chroniques disent qu'il démissionna en 1538, après avoir fait acte d'allégeance à François 1er puis se maria avec Marie-Madeleine d'Annebaut en 1544. Comment pouvait-on "démissionner de la charge épiscopale" et ensuite se marier ? Il est vrai que nous sommes en pleine Renaissance, à l'époque des Borgia et des Papes assassins et fornicateurs. La  Raison d'Etat fait, de tout temps, plier bien des règles.


Gabriel de Saluces.
Dessin de l'école de Clouet. BNF

Une fois de plus, la créature va se retourner contre qui l'a fait. Gabriel est, à son tour, jeté en prison ; il meurt en 1548 sans enfant légitime même si on lui connait un bâtard, Hector de Saluces. Décidément, ce Gabriel est un homme étonnant. Qu’il est dur pour les grandes puissances, que ce soit en Afghanistan, en Irak ou en Tchétchénie, de trouver un homme à sa botte et qui le reste !


Je ne porte naturellement pas de jugement. Quand les circonstances vous contraignent à des alliances contre votre intérêt, il n'est pas anormal de renier sa parole. La seule chose qui importe, c'est de réussir.


Une des raisons de la déconfiture totale de l'armée française dans le Royaume de Naples et de la reddition de Charles Antoine de Saluces, tient au revirement du célèbre capitaine génois, Andrea Doria qui, après l'avoir longuement servi, s'est retourné contre François 1er.Voici les propos que l'on rapporte :



Le Florentin Luigi Alamanni, non moins distingué comme patriote que comme poëte, dit un jour à André Doria :
« Sans doute votre entreprise a été  grande et généreuse mais elle serait plus généreuse et plus  illustre encore, si elle n'était entourée de je ne sais quelle  ombre, qui en altère la splendeur.» André Doria soupira, il resta muet quelques moments; puis il reprit : 
«  Un homme  peut s'estimer heureux quand il réussit à faire une belle action, encore que les moyens ne soient pas entièrement beaux.  Je sais que vous-même, et d'autres, pouvez m'accuser de ce qu'ayant toujours servi les Français, et m'étant élevé par  les faveurs de leur roi, je l'ai abandonné lorsqu'il avait le plus grand besoin de moi, et je me suis donné à ses ennemis. 
Mais si le monde savait combien est grand l'amour que j'ai pour ma patrie, il m'excuserait d'avoir employé un moyen  qui m'expose moi-même à quelques inculpations, lorsque je ne pouvais autrement la sauver ou procurer sa grandeur.  Je ne raconterai point que le roi François Ier me retenait ma solde, et n'exécutait pas la promesse qu'il m'avait faite de  rendre Savone à ma patrie. 
De tels motifs ne suffiraient  point pour ébranler un homme d'honneur dans son antique foi; mais ce qui devait suffire, c'était la certitude que j'avais  acquise que le roi ne rendrait jamais à Gênes sa liberté,  que jamais il ne consentirait à en retirer son gouverneur à  remettre aux citoyens leurs forteresses. Puisque j'ai obtenu heureusement l'une et l'autre chose en lui retirant ma foi, tout homme équitable doit trouver que je puis présenter  mon action au grand jour, et ne pas craindre qu'aucune ombre en altère la splendeur." Simonde Sismondi. Ibidem.

                      
Après l'emprisonnement de Gabriel de Saluces et toutes ces tentatives infructeuses pour garder un semblant d'autonomie au marquisat, la France renonce aux faux-semblants et prend la gestion directe de ce petit Etat qui ne retrouvera jamais plus son indépendance.
                                
Un dernier mot avant de rejoindre la France à l'instar les derniers descendants de cette malheureuse famille. Un détail m'a amusé à la lecture de ces vieux récits mais je conçois qu'il n’aura guère de signification pour vous : la belle-mère de Gabriel de Saluces, notre évêque défroqué, était une Tournemire, Marie de Tournemire. Si ce nom fait tilt pour moi, c'est que j'ai été hébergé quelque temps dans une dépendance du château de La Brède par un descendant de cette famille, époux d'une cousine germaine de ma 1ère femme. Je me souviens avec émotion de ce cadre superbe alors que, jeune agrégé de philo, je venais d'être bombardé prof à Bordeaux et recherchais un logis (plus modeste !). C'était un automne lumineux et je me rappelle encore la brume ensoleillée accrochée aux grands arbres du parc.

Voici donc un fil, bien ténu, j'en conviens, entre les Saluces, d'une part, et Montesquieu et son château de La Brède, d’autre part. Un autre fil peut nous mener jusqu'à Montaigne. La famille des Saluces s'est unie à celle des Lur, donnant la branche (seule descendante en France des marquis de Saluces) des Lur-Saluces, lorsque Jean de Lur épousa en 1586 la petite fille de François Louis de Saluces, le marquis embastillé. Vous pensez peut-être que ce lien entre Montaigne et les Lur-Saluces passe par le vin de Sauternes, le nom du château Yquem, propriété des Lur-Saluces, évoquant naturellement le nom complet de Montaigne : Michel Eyquem de Montaigne. En fait, il n'y a, paraît-il, aucun lien entre ces 2 patronymes. Mais il est un lien plus fort, celui du mariage : la petite fille de Michel de Montaigne, Françoise de La Tour, épousa en 1611 Honoré de Lur-Saluces. Au moment du mariage, Montaigne était décédé depuis 1592, une seule de ses filles, Léonore, lui survivant, mais il connaissait sûrement cette vieille famille d'origine piémontaise, désormais totalement attachée à l'Aquitaine. Un peu de Montaigne vit encore dans le Château Yquem !

Mais avant de quitter définitivement le marquisat de Saluces, jetons un dernier regard sur cette ville, l'oeil enrichi de ces quelques histoires d'antan.


La plus belle demeure de Saluzzo, contemporaine de mon récit, la Villa Cavassa, garde la trace de ce passé français au fronton même de sa porte monumentale.



"Droit quoi qu'il soit"

C'est une maison où l'on imagine qu'il faisait bon vivre. Assis sur sa  terrasse, ou marchant le long de ses élégantes galeries, on contemplait la plaine du Pô et ses riches cultures. Tout respire le calme, l'horizontalité.




En fait la villa est comme suspendue dans le vide sur sa haute terrasse.





Impossible d'oublier la montagne toute proche et ses dangers. Pendant longtemps, elle fut comme un rempart dont on tirait les bénéfices du droit de passage. Puis, par ces cols dangereux que l'on se croyait seuls autorisés à franchir, arrivèrent les Français et avec eux la tentation de se servir du puissant voisin pour agrandir son domaine. 

Mais c'était une tâche impossible, bien plus difficile à accomplir que les tableaux d'Hercule que Hans Clemer a représenté sur les murs de la villa en d'étonnantes grisailles en trompe l'oeil.





Pourquoi Louis II, Ludocico II, pour lui redonner son nom, maintenant que les Français ne viennent plus qu'en touristes, pourquoi se laisser griser par ce titre de Vice-Roi de Naples octroyé par un François 1er qui n'arriva jamais à conquérir la ville, pourquoi cette aventure qu'il ne put terminer chez lui, terrassé par la maladie à Gênes ? Pourquoi ses fils ont-ils accepté d'êtres les marionnettes, prises ou jetées, d'un maître désinvolte, bien plus inconséquent que ses créatures ?

La vie, tout simplement, n'est-elle pas suffisamment agréable par elle-même, quand elle se déroule dans des lieux comme la Villa Cavassa ?








....se réjouir entre amis de la naissance d'un enfant...

Fragment de l'Adoration des Rois Mages de Jacobino Longo.



....et mettre une bonne distance entre soi et les super-puissances.....


Anne d'Autriche, la future épouse de Louis XII, en 1607, âgée de 6 ans.

Mais, même le philosophe, quoi qu'il en écrive, le sait :  dans le monde sub-lunaire, on ne conserve pas ce qu'on a sans une bonne dose d'agressivité en direction du bien d'autrui. Qui vis pacem, para bellum est une maxime optimiste qui ne semble avoir pris son sens qu'avec la dissuasion nucléaire. Jusque là, on pensait plus justement : si tu veux la paix, commence par la faire la guerre [si tu ne veux pas être surpris par un ennemi qui s'est renforcé].


Il ne sert à rien de rêver de cultiver son jardin ou ses vignes.

D'ailleurs, parlons-en des vignes. Les cultiver, fabriquer un des meilleurs vins du monde suppose aussi de se battre. Les lointains descendants de François de Saluces, les marquis de Lur-Saluces installés en France depuis leur éviction d'Italie savent désormais que la lutte, pourtant acharnée contre les puissants, a peu de chance d'être gagnée.

Les Saluces sont devenus des Lur-Saluces lorsque Jean II de Lur, épousa Catherine Charlotte de Saluces, la petite fille de Jean- Louis Saluces, le marquis jeté, repris et rejeté dont nous avons parlé.


Cette généalogie est empruntée au site de Jean Gallian (jean.gallian.free) où j'avais déjà trouvé de nombreuses informations fiables pour ma chronique "A pas de loup". Je recommande vivement ce site très riche sur l'histoire des Alpes.

Je n'ai pas l'intention de suivre cette généalogie et raconter comment ces marquis italiens  détrônés sont devenus les propriétaires bien français du Château Yquem au XVIIIème siècle. Je sauterai directement au XXème siècle avec juste un tout petit arrête sur Henry de Lur-Saluces. 

Il a écrit en 1855 une Notice généalogique sur la maison de Lur : suivie d'un Précis historique sur les derniers marquis de Saluces, et sur la cession du marquisat de Saluces à la France en 1560, disponible sur  le site Gallica. L'ouvrage est intéressant en lui-même pour l'histoire que j'ai raconté à grands traits mais elle vaut aussi pour la Préface dédicatoire à ses enfants qui sent bon son XIXème siècle.

Elle m'amuse parce que, comme moi, il accumule les digressions, tout en jurant que c'est la dernière, comme s'il avait de la peine à se taire, pensant qu'il ne reprendrait jamais la parole.

Finalement, un dernier  paragraphe termine la Préface. Je vous le livre car derrière le style vieilli, la pose de l'aristocrate, j'y trouve quelque chose de sincère qui touche en moi le père qui va passer, un de ces jours, à une date imprévue, le flambeau à ses enfants.


Peu importe que l'on soit descendant d'une illustre famille ou de pauvres paysans obscurs comme les miens, on est tous confronté à ce rêve, absurde mais toujours renaissant, que quelque chose, malgré sa propre insignifiance, se continue dans les temps que l'on ne connaîtra point.

C'est sans doute, affiché avec hauteur mais aussi sincérité, ce qu'a proclamé Alexandre de Lur-Saluces pendant les 2 ans qu'a duré sa bagarre avec Bernard Arnaud.

Pour comprendre l'histoire, il suffit de remonter à Bertrand de Lur-Saluces, décédé en 1969 sans enfants. Il avait désigné comme héritier son neveu Eugène dans un testament de 1925, jamais rapporté, mais en 1967, c'est au jeune frère d'Eugène, Alexandre, qu'il confie les clefs de l'exploitation. D'après la légende locale, rapportée par La Croix, Bertrand serait mort d'une crise cardiaque en se rendant chez le notaire pour modifier son testament.

jean.gallian@free.

Eugène est, semble-t-il, un drôle de personnage. Il n'a pas fait d'études et quoique plus gros actionnaire avec 48%, il va disparaître complètement de la scène, sans jamais mettre les  pieds dans le prestigieux vignoble. Alexandre avec ses 11 % peut donc diriger la maison familiale pendant 30 ans sans que son leadership soit contesté malgré des comportements assez cavaliers avec le reste de la famille.

Si certains des Lur-Saluces ne sont guère prolifiques, d'autre le sont ( Alexandre est le 8ème d'une tiolée de 9 enfants) ; au fil du temps l'actionnariat s'est élargi et les cousins sont plus de 50, ce qui naturellement fragilise le patron tout-puissant car tous ces actionnaires ne sont pas riches et certains aimeraient bien réaliser leur part d'un patrimoine qui ne représente rien pour eux.

Alexandre prend les devants. En 1992, il vend à la famille l'idée d'un montage destiné à protéger le patrimoine familial, la société en commandite par actions qui permet la séparation complète entre la propriété du capital et le pouvoir de décision exercé par les commandités et le gérant qu'ils nomment : d'un côté la société qui rassemble tous les actionnaires propriétaires des 110 hectares de vignes, de l'autre une société en commandite pour l'exploitation avec un commandité unique, le sieur Alexandre. Si l’actionnariat change, la famille, représentée par Alexandre, restera aux commandes du domaine.

Ce statut est adopté par les grandes entreprises familiales qui ne disposent plus de la majorité du capital, comme Michelin, le groupe Lagardère ou Hermès, afin de préserver leur contrôle sur l'entreprise familiale.Cette structure est normalement à l'épreuve des balles, mais avec de la patience et de l'habileté, il est possible d'en venir à bout. 

En fait, en croyant se protéger, Alexandre va déclencher la guerre (toujours ce vocabulaire guerrier, mais après tout, il s'agit de prendre du butin et  de dépouiller des vaincus). Les actionnaires familiaux s'aperçoivent peu à peu que le résultat de ce montage n'est pas de les protéger contre l'extérieur supposé hostile, mais de leur enlever tout contrôle sur Alexandre et la marche de l'entreprise.

Les actionnaires agacés font appel, sur les conseils du Crédit commercial de France alors dirigé par Michel Pébereau, à Bernard Arnaud le président du groupe n°1 mondial du luxe, LVMH. On peut en observer maints exemples dans l'Histoire : quand les petits qui se battent font appel à des gros pour se départager, ils se retrouvent mangés,  les uns comme les autres ; Ils ont installé dans la bergerie le loup, qui n'y pensait sans doute pas. En quelques mois, Bernard Arnaud convainc une partie des actionnaires, dont le principal, Eugène, et se retrouve avec 55% du capital,  le 28 novembre 1996.

Le commandité a beau être protégé des actionnaires par le statut de la commandite, un conflit entre l'actionnaire majoritaire et le commandité ne peut durer éternellement malgré les arguties juridiques. En dernier ressort, c'est la force brute qui a la dernier mot. Les marchés n'aiment pas ces conflits ; ils préfèrent donner leur confiance et leur argent à l'agresseur plutôt qu'à la faible victime. Et puis, la justice a dû avoir du mal à considérer que l'arrivée de la 1ère fortune de France soit une catastrophe pour le vin le plus cher du monde. Les pieds de vigne sont plus rentables que les ouvriers de Boussac à l'heure du textile mondialisé. La logique économique en vaut bien une autre. On peut simplement esquisser un rictus plus qu'un franc sourire en se rappelant que le Premier ministre de l'époque, nous étions en 1984, avait accepté d'octroyer une subvention en contrepartie du maintien de l'emploi. Promesses irréfragables, oubli des promesses. Rien d'étonnant, bien sûr. Un peu moins d'allure toutefois que la "trahison" d'Andrea Doria qui ne s'était pas parjuré. Il avait simplement changé de camp après la fin de son engagement, pour la liberté de Gênes et non pour la cotation de son entreprise.

Finalement la société en commandite est dissoute, Alexandre devient conseiller et le domaine est confié à l'exploitant du Château Cheval Blanc que Bernard Arnaud vient d'acheter à titre personnel.

Cette prise d'assaut plutôt soft n'est pas le fait militaire le plus marquant de Bernard Arnaud, ni par l'ampleur du problème traité ni par la férocité du combat. On se souvient peut-être de la reprise de Boussac et du Bon Marché (cf. l'article d'un des acteurs, "de l'autre côté"). Actuellement, Arnaud rentré comme actionnaire minoritaire dans le groupe Hermès espère bien parvenir à démanteler la forteresse en commandite érigée par la famille qui détient encore 73% de la société. Un défi qui doit stimuler son appétit. On s'ennuie si vite quand on peut jouir de tout.

Ainsi les Lur-Saluces ont perdu comme leurs ancêtres Saluces  pour s'être frottés de trop près à des protecteurs trop gros pour être fréquentables sans risques.

Ce parallèle n'a naturellement aucune ambition explicative. C'est juste un jeu, quasiment un jeu de mot, sur le mot "Saluces" qui aura pris un peu d'épaisseur, je l'espère, après cette chronique. Permettez-moi de trouver un mérite à ce jeu, celui de ne pas nous faire surévaluer les combats d'autrefois par rapport aux tristes assauts du capitalisme contemporain.

Stendhal supporterait mal notre époque, c'est certain, lui qui préférait le Rouge de l'aventure napoléonienne, au Noir des sacristies. L'hypocrisie actuelle vaut bien celle de la Restauration  : on ne sait plus justement ce que désigne le mot valeur, les valeurs morales étant invoquées à tout bout de champ pour parler des valeurs fiduciaires.  Alexandre de Lur-Saluces n'a-t-il pas intitulé audacieusement le livre qui lui permettait d'avoir le dernier mot à défaut d'avoir pu porter le dernier coup :  La Morale d'Yquem ?

Les soutanes sont désormais remplacées par les costumes sombres des polytechniciens ou des inspecteurs des finances contemporains. Qu'ils soient tonsurés ou bicornés, les puissants de cette espèce enthousiasment moins que les condottiere ou les généraux d'Empire.  La fête est moins brillante, le spectacle moins coloré. Je vois pourtant un avantage considérable à cette métamorphose où c'est le papillon qui devient chenille :  Leurs dents aiguisés sous les sourires mielleux sont, n'en déplaise à Stendhal que je révère par ailleurs, moins dangereuses que les armes des apôtres de la violence prétendument chevaleresque ou prétendument divine. C'est moins romantique, parfois même un peu ridicule, mais c'est moins cruel aussi. La cruauté, la vraie cruauté est ailleurs ;  c'est sûr, elle viendra d'ailleurs. Mais elle est contagieuse.

Sauf indication contraire, toutes les photos ont été prises en juillet 2011.

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