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jeudi 2 juin 2011

Les abris du col de Crousette

Plusieurs d'entre vous m'ont fait remarquer que je passais bien vite sur les abris trouvés au col de Crousette alors que c'était le but de mes randonnées depuis plusieurs semaines, au profit de chamois et de marmottes dont on avait déjà vu des dizaines d'exemplaires (cf. Les pierres sont définitivement muettes). Quelle était la signification de ces abris, comment les utilisait-on, quelle était l'organisation militaire ? En un mot que faisait mon oncle et sa section au col de Crousette ? J'avais prévu de détailler tout ceci lors d'un article consacré à la Drôle de guerre, mais pour quoi ne pas changer de programmation et faire un focus sur Crousette, si c'est ce que vous souhaitez ?

Dans le schéma d'organisation du 74ème bataillon alpin de forteresse qui assurait la couverture de ce secteur, Crousette était un "point de résistance". On distinguait alors les "points forts" et les "points de résistance". Les premiers étaient des points avancés chargés de retarder l'avancée de l'ennemi et de protéger les points de résistance. Ils pouvaient être fortifiés légèrement ou simplement occupés par de l'infanterie qui servait d'appui aux SES, les sections d'éclaireurs-skieurs qui restaient au contact de l'ennemi afin de recueillir l'information sur ses mouvements. Des avant-postes enfin, étaient à proximité de la frontière. Dans le secteur tenu par mon oncle, il y avait 2 avant-postes : près des  villages d'Isola et de Saint Dalmas le Selvage.

Dans ce petit coin des Alpes maritimes, le Secteur fortifié (SFAM) comprenait les installations suivantes :
  • avant-postes :le PO (petit ouvrage) d'Isola 
  • point fort : Roya
  • 2 points de résistance, le PO du col de Crous et le col de Crousette (sans fortification).
Le dispositif d'ensemble  du 74ème BAF. 
En vert foncé, le 73ème BAF

Le secteur d'Henri Dufour

Mon oncle Henri Dufour avaient occupé successivement ces différents postes. D'avril à août 1939, à sa sortie de l'école de Saint Maixent, où il avait été EOR (élève officier de réserve), il avait été affecté à la SES du bataillon basée à Saint Etienne de Tinée. 

D'août à octobre 1939, il avait tenu le Point fort de Roya avec sa section de fusiliers-voltigeurs qu'il commandait avec le grade d'aspirant. Roya est un petit hameau (cf. Un hameau dans le Mercantour, Roya) au fond d'une étroite vallée  à l'ouest de la Tinée. Si l'ennemi pénètre dans cette vallée, il a le choix, pour rejoindre la vallée du Var, entre le col de Crous, le moins élevé et le moins malcommode et le col de Crousette. Ces 2 cols sont les points de résistance qui doivent bloquer la progression de l'ennemi.

 Henri Dufour est nommé sous-lieutenant le 10 octobre 1939 (après les 6 mois classiques comme aspirant) juste avant de se replier sur Péone pour cause d'hiver. Roya est à 1600m, il gèle depuis le 15 septembre. Péone n'est qu'à 1100m et offre les commodités d'un village en communication avec le PC du bataillon à Guillaumes. Péone est, de plus, le siège de la 3ème compagnie, "sa" compagnie.

A Péone, d'octobre à mai, il sympathise avec les les 2 autres responsables de ce secteur : le lieutenant Delamare, officier d'active qui commande le PO de Crous et le sous-lieutenant Alziari, réserviste comme lui, qui prend sa place à Roya lorsqu'il est affecté au point de résistance du col de Crousette. Lorsque sa famille vient le voir à Pâques 1940, Henri se fait naturellement photographier avec eux. Il fréquente aussi le médecin Tajan, également sous-lieutenant de réserve.

De gauche à droite : Tajan, Alziari, ma mère, Henri et Delamare
sur la place de Péone le 24 mars 1940

Peut-être a-t-il même une sympathie particulière pour Mme Tajan, ici photographiée avec lui avant octobre 1939 (il est encore aspirant, comme on peut le voir sur la manche de sa vareuse).



Le dispositif d'hiver est remplacé par le dispositif d'été le 15 mai 1940. Au nord et à l'est, la Drôle de guerre a fait place à la guerre-éclair. En revanche, sur le front des Alpes, tout est encore calme puisque l'Italie n'est pas entrée encore dans la danse. Mussolini déclarera la guerre à la France le 10 juin 1940. Sa "fenêtre de tir" était étroite : il attendait que la France soit à genoux mais il ne pouvait attendre trop longtemps : les troupes allemandes entraient en vallée du Rhône et une signature rapide de l'armistice le priverait de ses conquêtes. C'était bien joué, puisque l'état-major français avait retiré près de la moitié des troupes de l'Armée des Alpes pour faire face aux Allemands dans la région de Grenoble. Pourtant cela ne suffira pas pour  permettre à l'Italie de reconquérir Nice et la Savoie comme le dictateur l'avait annoncé depuis son arrivée au pouvoir.

Le matériel, armes, munitions, tentes, vivres, etc., est ré-acheminé vers les points forts et les points de résistance entre le 15 mai et le 5 juin. Roya est réoccupé le 15 mai mais la section n'est plus commandée par Henri Dufour qui est affecté au point de résistance de Crousette. La section rejoint sans doute Roya par le col de Crous encore enneigé et non par la piste carrossable qui monte depuis la vallée de la Tinée : la frontière touche à la Tinée entre Isola et Valabres et l'on doit limiter les déplacements de troupes dans ce secteur.

  Au col de Crousette, Henri Dufour finit son installation le 5 juin. C'est peut-être à cette occasion que les abris du col sont construits. C'est ce que le l'on peut inférer de cette appréciation d'Ababdon, le chef de bataillon commandant le 74ème BAF le 1er juillet 1940 : " Chargé de la défense d'un col situé en haute montagne, a organisé la position dans d'excellentes conditions". Il y restera jusqu'au 28 juin. A cette date, après l'armistice du 24,  il descend occuper  Beuil. 

Col de Crousette vu du sud.

Quelle est cette installation ? Je n'ai pas trouvé de documents directs. Heinri Dufour n'a pas le temps d'écrire à sa famille. Surtout il est à des heures de marche de la poste militaire. Par ailleurs, le Journal de marche du bataillon ne rentre pas dans ces détails. J'infère ce qui suit du manuel de l'infanterie et de mes observations sur place.

Un des abris, le 18 mai 2011.

A la mi-mai, il y a encore beaucoup de neige à près de 2500m. Je l'ai constaté cette année le 18 mai, soit au moment même  de l'installation de la 1ère section de la 3ème compagnie, 71 ans plus tôt. De plus, comme on sait, les hivers des années 40 étaient beaucoup plus froids que les nôtres. Lors de l'offensive itamlienne, il fera un temps épouvantable avec  froid et neige. Un soldat de la 3ème compagnie, celle d'Henri, (devra être évacué pour cause de pieds gelés dans la nuit de l'armistice ; on ne dit pas où ce soldat était affecté mais, la section d'Henri étant la seule à avoir les pieds dans la neige, il parait vraisemblable qu'il venait du col de Crousette.  Enfin ce col orienté nord/sud est particulièrement venté. Pas question d'y installer un campement. D'ailleurs il n'y aurait pas eu la place car les seuls emplacements horizontaux sont ceux des abris qui ont été gagnés sur la pente à coup de pelle et de pioche.

Ces abris sont maçonnés mais à ciel ouvert. Leur élévation ne dépasse pas un mètre et je doute qu'elle ait été beaucoup plus importante car il n'y a pas trace d'éboulements significatifs. La place manque enfin pour y installer une tente à l'intérieur. Il s'agissait donc simplement de se protéger du vent et de pouvoir s'allonger sur une surface plane. On pouvait peut-être tendre une toile de tente en cas d'intempérie, mais rien ne l'indique. 

Les abris italiens au col de la Lombarde sont plus sérieux.

Le confort doit être limité car les matériels de bivouac ,'ont rien à voir avec les nôtres. Pas de duvet chauds et légers ; pas de toile imperméable mais respirante ; pas de matelas gonflable isolant. Les soldats disposent, en  altitude, d'une toile isolante (tapis de sol) et de 4 grandes couvertures qui devaient mettre des heures ou même des jours à sécher et qui devaient peser leur poids lorsqu’elles étaient humides.

Les 3 abris doivent pouvoir accueillir une dizaine de soldats, ce qui correspond bien à un groupe de combat (il y en a 3 dans une section). Le groupe de combat se subdivise lui-même en un groupe de fusilliers (la puissance de feu) et un groupe de voltigeur (la capacité de mouvement). L'arme pricipale du groupe de fusiliers, c'est le fusil-mitrailleur ; celle des voltigeurs, le tromblon fixé sur un fusil et qui sert de lance-grenades. Ces armes sont celles de la guerre de 14-18, ce qui peut étonner. Mais il faut se rappeler que 20 ans seulement séparent les 2 guerres.

Ainsi, le fusil de l'infanterie de 1940 est, à peine modifié, celui de 1916. Le nouveau modèle, le MAS 36 (pour Manufacture de Saint Etienne, modèle 1936) n'est encore livré qu'à dose homéopathique et sûrement pas sur le front des Alpes.

fusil 8mm de 1916 modifié à 5 coups. Portée 2000m.

Le fusil-mitrailleur qui équipe les fusiliers d'Henri est un peu plus moderne. C'est le modèle 24/29 avec un magasin de 25 cartouches et une portée utile entre 3 et 5 km selon les munitions.

Le fusil-mitrailleur 24/29.
même référence.

L’armement allemand est, on le sait, plus moderne.


Je n'ai pas vu d'aires de tir aménagées. Il faut dire que la couche de neige était épaisse. J'y retournerai plus tard dans la saison. Les fusils-mitrailleurs dont disposaient la section étant des armes à tir direct, les soldats étaient forcément installés au col d'où l'on a une vue dégagée sur plusieurs kilomètres. La portée des armes étaient suffisantes pour couvrir la zone. En revanche, les fusils équipés d'un tromblon VB (lance-grenades) pouvaient se tenir à l'abri sous la crête. Les abris servaient peut-être à cela ? Cela me semble peu vraisemblable car ils sont trop loin de la crête et mal orientés.

Vue depuis le col en direction du nord d'où l'attaque aurait pu venir.

Le reste de la troupe devait être installé sur le plateau à 2250 m . Il offre toutes les commodités nécessaires : espace plat, herbe abondante, eau. Les tentes marabouts utilisées par l'armée étaient des tentes circulaires en service depuis la guerre de 14-18. Il ne fallait qu'une bonne demi-heure pour atteindre le col en cas d'alerte.

Le plateau à 2250m pris depuis le col. Péone est à droite, invisible au fond de l'image.

Je l'ai dit, le Journal de marche du bataillon ne donne aucune indication sur la vie quotidienne, ni même sur les opérations militaires. Son contenu est très administratif et concerne les affectations, les changements d’affectation, etc. Seules notations, celles concernant le temps qui est détestable en de mois de juin 1940 avec pluie, brume, neige et un froid vif. La section d'Henri Dufour a dû en souffrir particulièremenent puisque ses soldats étaient les seuls (avec les sections d'éclaireurs-skieurs) à vivre en pleine nature à plus de 2000m.

Tentes marabout à Saint Martin-Vésubie

Le plus étonnant, c'est que ce journal ne parle pas du tout des quelques opérations militaires qui affectèrent le bataillon et dont on apprend l'existence par le récit demandé en 1941 aux principaux officiers. Les combats se déroulèrent bien en amont du col de Crousette. Les Italiens qui descendaient du col de la Lombarde et d'Isola 2000 (qui n'existait pas encore mais dont les alpages étaient en territoire italien) furent repoussés par les SES et l'ouvrage d'Isola commandé par le sergent Joyeux. Ce même sergent dut, dans la nuit du 25 au 26 juin, repousser les chemises brunes qui essayaient de prendre Isola malgré la signature de l'armistice. Isola resta français malgré cette traîtrise.

 Le chemin emprunté par les Italiens descendant du col de la Lombarde.
Au fond le Mounier.

Le Mounier. Le col de Crousette est quelque part sur la droite.

Au col de Crousette, on dut se contenter d'entendre les duels d'artillerie, sur la gauche où le 73ème BAF batailla pendant plusieurs jours dans le Salso Moreno (cf. A pas de loup), sur la droite où le fort de Rimplas envoya quelques obus de gros calibre et en face, les mitrailleuses d'Isola. J'imagine Henri, que toutes les appréciations qualifient de "très sérieux" allongé au col, les jumelles collées aux yeux pendant que ses hommes tiennent leurs postes de combat. Mais, comme le dit son chef de corps, dans l'appréciation déjà citée, il "n'a pas eu la chance de recevoir le baptême du feu" (!).

Le clocher de l’ancienne église romane d'Isola.

Le 24 au soir, il reçut, comme tous les commandants de postes, l'ordre d'arborer le drapeau national. Curieuse manifestation d'orgueil national au moment de l'écroulement. Puis, le 25, un autre message lui apprit "la cessation des hostilité avec l'Allemagne et l'Italie". Le 26, on lui demanda de rejoindre le PO du col de la Vallette et de descendre sur la caserne de Beuil avec sa section augmentée de 20 hommes et deux groupes de mortiers. Ensuite, c'est le repliement sur Guillaumes, puis Digne où le 74ème BAF est démobilisé. Il est alors affecté au 3ème régiment d'infanterie alpine (RIA) à Toulon puis au 43ème RIA de Marseille qu'il quitte fin octobre 1940. Il rejoint alors sa famille à Annecy et reprend sa place dans l'entreprise familiale de négoce.

Sa carrière militaire n'est pas tout à fait achevée. Il est re-mobilisé en décembre 1944 comme skieur au Revard puis comme officier de liaison avec l'armée américaine jusqu'en septembre 1945.

Nul doute que ces moments passés à l'armée furent, malgré les inquiétudes et les efforts demandés, parmi les meilleurs moments de sa vie. Il avait l'âme militaire, aimait la simplicité d'une organisation explicitement hiérarchisée, et par dessus tout, l'effort physique, particulièrement en montagne et sur skis.

"Jeune officier cultivé, intelligent, ferme, ayant de la personnalité. Très bon montagnard, vigoureux, excellent skieur. S'est tout de suite fait remarquer par son aptitude au commandement. Bon instructeur, actif et énergique. Caractère réfléchi et souple. Très consciencieux, travailleur et dévoué.
Très apte à commander une section au feu.
Belle attitude militaire. D'une tenue, d'une moralité, d'une éducation excellentes. Parfait camarade, très aimé de ses subordonnés." le 30 janvier 1940. Signé : le chef de bataillon Abadon.

Un premier malheur, la mort de son frère aîné en mai 1941, l'obligea à rester dans le commerce qu'il abhorrait et pour lequel il n'avait aucune disposition. Enfin la tuberculose atteint ce grand sportif en 1951. Il dut être particulièrement peiné de recevoir en 1953 l'avis de sa radiation définitive des cadres de l'armée de réserve pour raisons de santé. Il mourut à Vence  le 10 décembre 1956, à l'âge de 38 ans. J'avais 12 ans.


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