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vendredi 24 juin 2011

Syrie, Liban 1972

Je scrute, comme chacun, les rares images qui nous parviennent de Syrie. Les adultes que je devine sur ces vidéos de téléphone portable sont peut-être les enfants que j'ai rencontrés au printemps 1972. Je n'imaginais pas à l'époque que la jeunesse de ce pays corseté par une police et une armée omni-présentes auraient l'audace de se rebeller ouvertement. Et pourtant, ils le font dans une étonnante indifférence internationale.

Je ne suis pas retourné en Syrie depuis cette année 1972 alors que j'ai re-visité en coup de vent le Liban en 1999 ou 2000, je ne sais plus exactement. J'avais effectué ce 1er voyage au Liban et en Syrie à l'occasion des vacances de Pâques 1972, alors que j'enseignais la philosophie au lycée Razi de Téhéran. J'avais terminé la partie "militaire" de mon séjour de 2 ans puisque, à l'époque le service militaire durait 18 mois. Jusqu'à la fin de mon engagement de 2 ans, je fus payé comme un coopérant civil, c'est à dire beaucoup plus que ma solde antérieure (j'ai naturellement oublié les chiffres) et même qu'un prof de France puisque je bénéficiais d'un coefficient d'éloignement et de vie chère important. Je pense que je ne me suis jamais senti aussi riche, tant il est vrai que ce sentiment est relatif et que c'est moins le niveau que l'augmentation de ses moyens financiers qui créent l'impression d'aisance. 

Je répondais à l'invitation du prof de philo qui officiait dans les mêmes conditions que moi à Beyrouth. Il était venu au mois de juin précédent pour faire passer le bac à mes élèves et nous avions sympathisé. Comment d'ailleurs,  ne pas trouver sympathique celui qui m'avait dit que ma fille, âgée tout juste d'un an,  était un "véritable bébé de concours" (il faut dire que c'était vrai). J'ai tout oublié de son nom, de son prénom, du quartier où il nous hébergea. Il me semble que c'était à Beyrouth ouest, en quartier musulman, mais je n'en suis pas sûr. Il ne me reste que quelques anecdotes.

L'arrivée à Beyrouth tout d'abord. Nous avions pris un avion qui venait du Pakistan et faisait escale à Téhéran et nous étions arrivés à Beyrouth à une heure qui ne nous permettait pas d'arriver décemment même chez des amis. Nous avions pris un taxi qui nous demanda une somme astronomique pour le trajet. J'étais descendu demander à la réception de l'hôtel le prix normal de cette course, laissant ma femme en otage dans sa voiture et je lui payais finalement la somme indiquée par l'hôtel. Il n'avait pas fait la moindre difficulté. Ce fut le seul problème de ce genre.

routard.com

Je n'avais pas d'idées bien précises sur le situation au Liban que je continuais de voir avec les lunettes roses de l'Occident : ce pays multiculturel, où les différentes communautés coexistaient grâce à un système politique complexe de répartition ethnico-religieuse des places. La société libanaise donnait l'impression d'être prospère, sorte de Suisse du Moyen-Orient. La rue Hamra scintillait la nuit des néons des banques et des compagnies aériennes. La ville offrait un curieux mélange de luxe occidental et de grouillement oriental. 

En fait, la situation n'était pas aussi simple ;  depuis la guerre des Six jours de 1967, les camps palestiniens étaient de véritables enclaves échappant au gouvernement libanais et leurs troupes menaient leur propre guerre contre Israël à partir du territoire libanais.. Mon ami prof de philo me montra l'impact d'une balle qui avait fait un trou dans le mince capot de sa Renault 4L. On ne lui avait pas tiré dessus mais, passant le long d'un camp palestinien, il avait reçu une balle perdue : quand on tire ne l'air (pour manifester sa joie ou sa colère selon un rituel que l'on aime toujours autant de l'autre côté de la Méditerranée si j'en cois les reportages actuels sur la Libye), la balle finit par retomber avec une force encore significative.

Je n'ai pas senti de tension particulière entre les communautés et le touriste occidental était accueilli, à Beyrouth, dans la montagne, sur la côte du nord au sud, partout avec la même attitude mi-amicale, mi-commerciale. J'avais pu me rendre sans problème à Tyr, au delà du fleuve Litani qui marquait la frontière avec le Sud Liban, occupé par les Palestiniens puis après 82, par les Israéliens. Il y avait simplement un poste de contrôle militaire qui, après avoir vérifié attentivement nos papiers, nous laissa traverser avec notre voiture de location ce petit cours d'eau que l'on avait du mal à qualifier de fleuve. Je me rappelle avoir vu plus de roseaux que d'eau.

En revanche, la tension entre Arabes en général, qu'ils soient chrétiens, sunnites, chiites, ou druzes et les Israéliens (ainsi que les juifs dans leur ensemble), était bien palpable. On était entre 2 guerres majeures, celle de 67 et celle de 73 qui allait éclater dans 18 mois. Jamais je n'aurais imaginé cette éventualité en me promenant dans la montagne qui me paraissait bien paisible. Le touriste est vraiment un être doué pour l'aveuglement !

Les forêts de cèdres m'avaient un peu déçus. Elles étaient peu étendues, les arbres n'étaient pas aussi hauts que ceux de nos parcs, et la forêt était très clairsemée. On sentait Israël tout proche. Un avion de chasse passa dans le ciel (il ne pouvait guère s’entraîner au dessus d'un pays aussi peu étendu ; heureusement il y avait la mer). Mais on ressentait un calme profond sur ces pentes du Mont Liban en rêvant aux Phéniciens et à tous ces charpentiers  venus ici pendant des siècles  pour y tailler les mâts de leurs navires.

www.club.doctissimo.fr/yeoman/liban

En redescendant, nous avions visité le palais des Joumblatt à Moukhtara, dans la Chouf. Kamel Joumblatt n'avait pas encore été assassiné. Il avait encore 5 ans à vivre. Il était âgé de14 ans quand son père avait été assassiné. Son fils unique Walid avait le double de son âge, 28 ans,  lors du meurtre de son père. Walid vit toujours. Y aurait-il un progrès ?

Je ne me souviens pas vraiment de son palais dont on visitait quelques pièces sombres pleines de photographies de Kamel avec tous les grands de ce monde, notamment ceux du bloc soviétique. J'ai retenu surtout ce curieux culte de la personnalité.

www.club.doctissimo.fr/yeoman/liban

Je parlais d'antisémitisme. J'y fus confronté 2 fois. Je ne parle pas de sentiments anti-israëliens : ils paraissent malheureusement légitimes au vu des multiples interventions de l'armée israélienne dans ce petit pays pacifique. Et encore, les Libanais n'avaient pas vécu l'occupation du Sud-Libal ou l'invasion de leur pays en juin 1982. Non, je parle d'antisémitisme. D'abord, dans le souk de Baalbeck. Un pauvre type, sans doute un peu dérangé, se jette sur moi, m'empoigne en me traitant de "Youpin". Je ne me trompe pas sur le sens de ses injures même si, lui, se trompe sur mes origines. 

Souk de Baalbek. Je n'ai pas pris mon agresseur, 
(la scène est gravée dans ma mémoire), 
mais ces charmantes nomades auraient mérité une meilleure photo.

Il n'y avait rien à tirer de ce petit incident. En revanche, j'avais été choqué par les discours antisémites d'étudiants de Beyrouth, des maronites si je me souviens bien. Toute la vulgate de l'antisémitisme le plus stupide y était passé, dans cette étonnante confusion entre tous les contraires qui peut le caractériser dans ses formes extrêmes (le Juif, à la fois suppôt du communisme et du capitalisme). Je retrouvais un an plus tard des discours semblables dans la bouche d'un proviseur de lycée à Oran.

Je n'ai pas pris beaucoup de photos du Liban bien que je l'aie parcouru du nord au sud et de l'ouest à l'est. De plus, je me suis attaché, comme d'habitude, aux monuments du passé plus qu'à la vie quotidienne et à ses modestes édifices, sans savoir que ce seraient eux qui disparaîtraient les premiers. Les temples de Baalbeck sont toujours debout ; les colonnes dressées, les murs remontés sont même sans doute plus nombreux aujourd'hui qu'il y a 40 ans. En revanche, le Beyrouth que j'ai arpenté a disparu.

Quand j'y suis retourné en 1999 ou 2000, la ville portait encore de très nombreux stigmates de la guerre civile. Des rues alignaient encore leurs immeubles à demi-démolis d'où l'on se tirait dessus de part et d'autre de la voie. A côté, d'énormes chantiers faisaient surgir une ville monumentale prétentieuse, organisée comme un plan d'urbaniste, sans le charme du foutoir d'antan. La mosquée Al Amine, dite mosquée Hariri n'était pas encore construite. Le terrain vague sur lequel le président bientôt assassiné voulait la construire pour fermer la célèbre Place des canons suscitait de vives polémiques entre maronites et sunnites. 

Beyrouth 1972 depuis la Corniche



Je ne sais pas pourquoi j'ai pris cette photo (une des 4 prises à Beyrouth !)
Il me semble me souvenir que ce bâtiment au fond était celui de l'Université américaine. 
Il a été détruit pendant le guerre (et reconstruit).

La Place des canons en 1972. Il n'en reste rien. La mosquée Hariri se trouve à cet angle.

Beyrouth 1999, rue de Damas. http://www.nalguise.net
La rue de Damas était une partie de la ligne verte séparant les quartiers chrétiens et musulmans.

Une illustration du Beyrouth moderne, la Place de l'Etoile.
http://www.wgzavocats.com/images/beyrouth
Les Libanais sont fiers de leur nouvelle ville. Tant mieux

En cette fin du XXème siècle, le Liban était un pays pacifié sous la botte syrienne. On rencontrait les soldats syriens un peu partout. Un jour, revenant d'un restaurant au bord de l'eau, je souhaitais longer la falaise qui le surplombait malgré le petit fortin où flottait le drapeau syrien. Je fus rapidement et énergiquement dissuadé de poursuivre dans cette direction. Les tirs avaient cessé dans Beyrouth, on n'entendait plus que les marteaux-piqueurs mais c'était un pays envahi.

En 1972, le Liban était un petit pays écartelé entre ses puissants voisins et travaillés de tensions internes extrêmes nées de ce voisinage, mais c'était un pays encore debout. Ce peuple fut suffisamment solide pour que, longtemps après le déclenchement de la guerre,  les Libanais  puissent continuer à faire vivre leurs firmes depuis l'étranger,  après avoir dû quitter leur pays déchiré, rejoignant ainsi la diaspora libanaise  si nombreuse dans les pays du sud (il y a 4 fois plus de Libanais hors du Liban ;  c'est comme s'il y avait 250 millions de Français hors de France).. De nombreuses années durant, la compagnie nationale Middle East Airlines (MEA) continua de fonctionner alors que l’aéroport de Beyrouth lui était inaccessible car fermé à tout trafic.

Pourtant, j'aurais dû sentir dès 1972 que le Liban était un pays en sursis. Quand je regarde les trop rares photos que j'ai prises de la vie libanaise, je vois, avec mon savoir de ce qui allait se passer, un pays au ralenti. Cela avait son charme pour le promeneur avide de calme. Ce n'était pas un signe de bonne santé.

J'avais beaucoup aimé Jbeil, l'ancienne Byblos et son petit port qui semble à  peine sorti de l'Antiquité. J'ai voulu absolument m'y rendre en 1999/2000, malgré la brièveté de mon séjour. Mais je ne pus reconnaître le charmant petit port de mon souvenir. Pendant la guerre, ce fut un des havres de paix de la communauté chrétienne. Vous avez sans doute vu comme moi ces images de magazines où l'on découvre une jeunesse dorée, bien éloignée de la guerre de rues qui sévit à quelques kilomètres.

Byblos 1972


Les terrasses de cafés et les boutique de souvenirs ont pris la place des filets des pécheurs.




Je me rappelle avoir pris le soleil, dans un silence absolu, sur une banquette, herbeuse et fleurie, du château des Croisés qui domine le port.

Les ruines de Byblos qui fut la 1ère ville de Méditerranée construite en pierre.
Au IIème millénaire avant J-C !

Désormais, les constructions, les voitures ont envahi ce lieu paisible et l'ont défiguré. Je regrette d'autant plus de n'avoir pas pris plus de photos pour tous ces Libanais qui regrettent peut-être eux aussi de ne pas avoir plus de souvenirs du Liban d'autrefois. 

Le Byblos du XXIème siècle.

Baalbek, au contraire n'a pas changé. Les temples romains y sont magnifiques, bien plus spectaculaires que ceux de Rome car plus gigantesques et mieux conservés.

 Baalbek 1972







La Phénicie (le Liban antique), est surtout le pays des ports. Au nord, Tripoli.

Tripoli 1972.

Au centre, au sud de Byblos et de Beyrouth, Sidon (actuellement Saïda) qui m'a particulièrement inspiré !

Saïda


Vue prise depuis le petit fortin qui barre l'entrée du port.




Le fortin ré-emploie des colonnes antiques.

Le petit fortin aujourd'hui.
www.club.doctissimo.fr/yeoman/liban

Je n'ai pas de photo de Tyr. 

Voici mon périple libanais terminé. Après une semaine d'errance, départ en bus  pour Damas et la Syrie. A suivre.

2 commentaires:

  1. j'ai adoré la lecture!

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  2. Je dois me rendre au liban d'ici deux mois (entre avril et mai 2012)Si vous avez des suggestions pour l'hébergement, je serais ravis de les entendre!
    Au plaisir!

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