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dimanche 18 septembre 2011

Mariages d'autrefois (suite)

Greuze. Etude pour l'Heureuse mère.

Je viens de m'apercevoir avec horreur que j'ai oublié, en parlant de mariages, d'évoquer les enfants ! Et pourtant, la fonction première du mariage, au moins à cette époque reculée, n'est-ce pas la reproduction de l'espèce ? On a bien rencontré, dans la  précédente chronique, des mariages entre des individus trop âgés pour avoir des enfants, et qui se proposaient simplement de vivre ensemble. Mais c'est un phénomène marginal.

Rubens. La danse des paysans

Les registres ne nous donnent aucune indication sur les sentiments des futurs, les raisons de leur choix, le temps qui s'écoulait entre la rencontre et la concrétisation, comment faisait-on sa cour, quelle part les parents prenaient dans le choix du conjoint, etc., toute question que l'on ne commencera à pouvoir se poser utilement qu'à partir du XIXème siècle.

L'état civil peut nous renseigner toutefois sur un point important, celui de la vie sexuelle avant le mariage et hors du mariage puisque, faute de contrôle des naissances, une relation avait de grandes chances d'être suivie d'une grossesse. Or les enfants illégitimes sont rares à Charron pendant la période que j'ai étudiée. Est-ce à dire qu'il n'y avait pas de relation sexuelle avant ou hors mariage ?

Avant de pouvoir tirer cette conclusion, il faut être conscient des biais apportés par notre source d'information : toutes les naissances, notamment celles des filles,  ne sont pas déclarées. Comment le sait-on, me direz-vous ? Simplement par le fait qu'il est très fréquent de ne pas trouver l'acte de naissance des femmes dont on sait qu'elles sont bien nées puisqu'elles se marient ou sont décédées. A cette occasion, un âge approximatif est indiqué. Seulement, lorsqu'on recherche l'acte de naissance, il est introuvable.  Il est donc vraisemblable que, vu la forte mortalité infantile, beaucoup de naissances n'étaient pas déclarées. Impossible de savoir si elles étaient légitimes ou non, mais il est évident qu'on devait avoir une propension encore plus forte à dissimuler une naissance, lorsqu'elle était illégitime. 

Le benedicite.

Un autre biais pourrait provenir d'éventuels infanticides. Par nature ces faits ne sont pas facilement repérables mais s'il n'y avait pas alors de contrôle des naissances, le contrôle social était pesant dans ces toutes petites communautés. Je n'ai pas trouvé trace de tels évènements tragiques. 

Enfin, il y a un dernier biais, plus souriant : on ne peut rien savoir des adultères commis par les femmes mariées, sauf, naturellement lorsque le mari est absent depuis trop longtemps pour être le père (de toute ma carrière de lecteur de registres anciens d'état civil, je n'ai vu le cas qu'une seule fois). 

Malgré tout, je pense qu'à Charron les naissances illégitimes étaient peu fréquentes. Pour moi, cela tient à la pauvreté et à l'isolement de cette petite paroisse. Il y a en fait, si j'en juge par les registres du Pays de Gex où les naissances illégitimes sont plus fréquentes, 3 grandes occasions de relations sexuelles qui ne sont pas "sanctifiées" après coup, par le mariage : Première catégorie, la plus nombreuse : les domestiques soumises aux exigences de leur employeur ; mais les domestiques étaient peu nombreuses à Charron.

Deuxième cas, les rencontres de passage ; ce qui suppose qu'il y ait du passage. A Collonges, chez mes ancêtres Dufour, il y avait du trafic sur  la route royale de Genève à Lyon. Plusieurs jeunes filles dénoncent des beaux parleurs, marchands ou voituriers, dont elles ne peuvent généralement pas citer le nom. Gare à ceux que leur métier conduit à repasser ;  ils ont de bonnes chances d'être obligés de se marier. 

Lucas Cranach. La femme adultère

C'est ce qui est arrivé à mon ancêtre Pierre Dufour. Né en 1798 à Collonges, dans le Pays de Gex, il s'est marié avec Louise Favre en 1825 à Bons en Chablais, bien plus loin de ses bases qu'on ne le faisait d'habitude à son époque. J'ai d'ailleurs eu du mal à trouver la trace de cette union lointaine, unique dans son entourage. Tout s'explique quand on sait que Pierre était colporteur dans les montagnes qui dominent ces rives du Léman. Lorsqu'il il se marie, Louise est enceinte de 5 mois et j'imagine que sa famille, au demeurant plus fortunée que la sienne, a dû exiger cette régularisation. Après une courte tentative de retour au pays avec sa femme qui accouchera à Collonges, il se fixe définitivement en Haute Savoie où naîtront tous les Dufour qui conduisent jusqu'à moi.

Mais les occasions de voir et de revoir un étranger devaient être rares dans ce cul de sac de Charron.

Troisième catégorie enfin : les veuves qui n'ont pas trouvé à se remarier. Je n'en ai pas vu d'exemple à Charron.

La paroisse obéissait donc scrupuleusement aux préceptes de l'Eglise et le curé n'était pas obligé d'interroger la parturiente jusque dans les douleurs de l'accouchement pour essayer de trouver un père à l'enfant qui s'annonçait. Il n'était pas amené à manifester sa désapprobation en refusant que l'on sonnât les cloches pour le baptême de celui qui est né trop près du mariage des ses parents, ainsi que procédait le curé d'Etercy, le village de Haute-Savoie où est née ma grand-mère maternelle. Mais c'était au XIXème siècle.

Rubens. La femme adultère.

Les fiancés n'anticipaient-ils pas un peu la célébration du mariage ? Que nenni ! je n'ai pas relevé la date de la 1ère naissance de tous les couples mariés à Charron entre 1674 et 1792. Ce serai un travail colossal pour un intérêt bien mince. Mais, si j'en juge par mes ancêtres, dans les branches matrilinéaires, comme dans la branche patrilinéaire, je n'ai trouvé aucune naissance antérieure aux 9 mois nécessaires à la gestation.  Tout au moins, au XVIIIème siècle. Car ce qui était très rare dans les années 1700, devient la règle ensuite.  La situation était si fréquente qu'on dirait presque une pratique sociale où l'on teste la fertilité du couple avant de procéder à son union.

Quand ma grand-mère paternelle, née près Charensat et de Charron, épouse mon grand père, elle est enceinte de 6 mois. Mon arrière grand-père, François Besse a fait mieux : sa femme accoucha exactement 2 semaines après le mariage. Dans le cas d'espèce, je ne pense pas que la belle famille ait poussé à la régularisation, si j'en juge par les démêlés judiciaires qui opposeront le gendre et son beau père toute leur vie. 

Albertinelli. Marie enceinte rend visite à sa cousine Elisabeth.

En revanche mon trisaïeul, Jacques Besse, né en 1788, ne fut père que près de 3 ans après son mariage avec une jeune veuve. 

Du côté de la famille Dufour, la famille de ma mère, même césure entre le XVIIIe et le XIXème siècle. Le frère aîné de ma mère est né 14 mois après le mariage de mes grands parents. Mais à la génération précédente, mon arrière grand-père avait un peu anticipé les choses, puisque sa 1ère fille naquit 6 mois et demi après son mariage avec la pourtant sévère Caroline Pissard.

Même chose pour mon trisaïeul, Jacques Dufour : mariage le 28 février 1854, naissance de Louise le 12 juin 1854.

Faut-il en tirer une loi valable  partout et pour tous, qui oppose un XVIIIe siècle respectueux à la lettre des convenances sociales et un XIXème plus primesautier ? Je ne sais. Ça marche pour les miens, qu'ils soient en Auvergne ou en Savoie, c'est tout ce que je puis dire. 

On trouvera peut-être que je mets bien de l'acharnement à compter les jours et les mois comme une vieille commère qui scrute la vie d'autrui, cachée derrière ses rideaux. Pour ma défense, je dirais que c'est un des rares moyens d'entrevoir quelque chose de la vie intime de ces lointains parents, si différents de nous. Mais il y a une autre raison, plus personnelle.

Cette manie du décompte au jour près, je la dois à mon père. Il m'a souvent raconté qu'il avait légèrement triché sur la date de ma  naissance pour la faire coïncider avec l'anniversaire de son mariage avec ma mère, dans les 2 cas, un 11 septembre. J'aurais poussé mon premier cri le 10 à 23h45 mais il avait été facile dans la pagaille de 1944 de me faire basculer sur le jour suivant. Il ne serait pas raisonnable de lui en vouloir pour m'avoir gâché ainsi l'anniversaire de mes 57 ans. Pas plus que nous tous, il n'aurait pu imaginer le 11 septembre 2001. Et puis, j'en ai tiré un avantage récent : mes amis retiennent facilement cette date depuis, sans avoir besoin du rappel automatique de Facebook ou de leur calendrier numérique. 

Greuze. Le gâteau des rois.


Ma mère corroborait cette anecdote à sa manière. Pas sur la date, alors qu'elle avait été acteur de la scène. Elle était totalement indifférente aux dates et je ne me souviens pas qu'elle m'ait jamais souhaité mon anniversaire alors que nous étions généralement chez elle pour la 2ème partie des vacances d'été, après la 1ère partie, taillée généreusement par lui, que nous passions avec notre père. Même chose pour mon frère. Ni l'un ni l'autre, d'ailleurs, n'avons jamais regretté ce fait : avec notre mère, vue trop peu de temps pendant les vacances, chaque jour était une fête carillonnée. Et c'est un gag que je doive à Ben Laden les nombreux SMS et coups de fil, pour un anniversaire qui n'a jamais été aussi fêté que depuis 2002. Comme s'il fallait réparer le fiasco complet de celui de 2001.

De cette 1ère année avec son mari, cette année qui devait se conclure par ma naissances, jour pour jour, ma mère nous racontait tout autre chose, elle nous parlait de son attente, de plus en plus agacée, d'une grossesse ardemment désirée. Elle ne comprenait pas que cela ne fut pas survenu dans l'instant. Au bout de 3 mois, elle commençait à nourrir des doutes sérieux sur la capacité de son mari à mener à bien sa tâche de reproducteur. Elle ne cachait pas son sentiment à son mari, elle si douce et attentive aux autres. Mais elle incarnait, en ce moment-là, la Mère, un rôle qui la dépassait et qu'elle comptait bien jouer jusqu'au bout. Comme je connais mon père, il devait être intérieurement furieux. 

Ce récit nous faisait toujours rire ensemble, elle et nous. Il accréditait à sa manière le miracle de cette curieuse congruence, comme si quelque force mystérieuse s'était ingéniée, malgré le désir de ma mère et l'application de mon père, à retarder la fécondation. J'avais moi-même, parait-il, mis quelque mauvaise volonté à entamer le chemin qui devait me conduire à la lumière. Ma mère, mon père et moi-même, nous avions unis nos efforts pour parvenir à ce beau résultat.

Vous imaginer ma déception lorsque je tombais, il y a quelques années seulement, sur le livret de famille de mes parents.Je commençais par découvrir avec stupeur que mon avocat de père exerçait en cette année 1943 le beau métier d'agriculteur. J'appris par la suite que c'était un des moyens d'échapper au STO, comme je l'ai raconté dans le récit de sa captivité. Ce fut surtout la date qui m'intrigua. Tout s'écroulait : Mes parents s'étaient mariés le 10 septembre 1943.

Pourquoi tous ces mensonges, à quoi bon la petite tricherie ? Ma 1ère réaction fut assez violente. Une fois de plus, mon père racontait des bobards, enjolivant une réalité qu'il finissait par ne plus distinguer de ses rêves, comme lorsqu’il était persuadé de nous avoir donné le merveilleux  cadeau qu'il nous avait annoncé et qu'on ne verrait jamais. Et puis j'appris que la seule cérémonie qui comptait pour lui, la cérémonie religieuse, avait bien eu lieu le 11 septembre dans la petite église de Quissac, près du château de Florian qui appartenait à mon grand-père maternel.

Ouf ! Le mythe familial est sauvé. Pas complètement,  mais enfin, peu importe. Le mariage de mes parents ne fut pas un tel succès que je me sente obligé de le traiter comme l'alpha dont je serais l'omega. Suis-je pourtant  si certain de ne pas vouloir déceler, malgré tout,  un signe dans le rapprochement de ces dates ? Est-ce que je ne trouve pas un plaisir superstitieux, absurde mais bien réel, à retrouver un peu partout ce chiffre 11, tout seul ou paré de ses multiples, dans d'autres dates, comme le 22 de la naissance de mon frère et de ma fille, le onzième mois de celle de mon fils, ou encore mon remariage un 11 septembre  (et qu'il ne vienne pas raconter, celui-là, que c'est pour telle ou telle raison matérielle)  ? Même le fait que je sois né en fait le 10, et non sous le signe que je juge bénéfique, le 11, n'enlève rien à la force magique  qui me protège. C'est comme si, en cherchant à tromper les dieux par cette supercherie,  je voyais le pouvoir tutélaire du 11 se renforcer. Que je ne le mérite pas tout à fait, tout en le désirant totalement, renforce son efficace. Il n'y a pas de meilleur fidèle que celui qui blasphème parfois.

C'est un des avantages de la numérologie, on trouve toujours, comme dans un parfait délire,  des rapports signifiants entre tout et tout. Il suffit d'un peu d'imagination. Ce qui est étonnant, c'est que l'on continue de sacrifier à ces petites divinités de la superstition alors qu'on sait qu'on les manipule comme un prêtre égyptien fabrique du mystère, devant les fidèles médusés, avec des tours de charlatan. Le prêtre, pas plus que nous, n'est un imposteur car lui aussi, comme nous, croit. Sa supercherie, comme pour moi, renforce sa croyance. Levi-Strauss a donné, dans Tristes Tropiques, un illustration saisissante des arcanes tortueuses de la croyance  : le chef nambikvara partage avec les siens la même certitude qu'il s'est bien transporté dans les airs alors qu'il sait, comme ses ouailles, qu'il est allé traiter en secret avec une autre tribu. Personne n'est dupe, tout le monde croit.

Me voici bien loin des Besse de Charron, penserez-vous. Pas tant que cela, je le crains. S'ils étaient aussi respectueux des sacrements de l'Eglise, celui du mariage comme celui du baptême, c'est parce qu'ils craignaient ce Dieu incompréhensible, capable de refuser l'entrée du Paradis à l'enfant mort-né, au motif qu'il n'avait pu être baptisé de son vivant. Comment pouvait-on être si cruel avec cette pauvre petite chose qui avait tant fait souffrir sa mère. Pour rien. Comment pouvait-on imaginer que ce Dieu tout puissant s'abaisse à faire dépendre sa miséricorde d'un geste humain aussi trivial ? Comment pouvait-on croire qu'il était possible de tromper sa vigilance par un tour de passe-passe ?

Et pourtant, tous ceux qui étaient là, les témoins de la naissance et de la mort, devenaient, tous, un bref instant les spectateurs d'une miraculeuse résurrection : ils voyaient, sans tout à fait le voir, un geste, un souffle, qui témoignaient d'une vie fragile mais suffisante pour que l'un ou l'une d'entre eux  ait le temps   de "l'ondoyer", offrant ainsi à l'âme qui planait encore dans la chaumière, le viatique indispensable pour qu'elle vogue jusqu'au Ciel. La force de leur désir était capable de ranimer un mort.

Est-ce que "l'esprit fort" qui se sent inondé de joie en regardant à l'improviste sa montre afficher 11h11 ou 22h22 , le cadran du compteur kilométrique de sa moto, 33 333 kms, est très différent d'eux, quoiqu'il veuille en penser ?

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