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mardi 1 novembre 2011

Demain nous serons tous morts

Chaque année dans les pays tempérés, le rythme des saisons nous remémore cette vérité souvent oubliée que tout vit, se développe, vieillit et meurt. Vérité sans doute inopportune mais qui ne doit pas conduire au pessimisme ; elle est l'envers de cette injonction latine, le Carpe Diem, cueille le jour, vis pleinement (et non "profites de la vie", expression d'une vulgarité commerciale insupportable).

Cette année, dans la région parisienne tout au moins, la démonstration s'est révélée particulièrement probante : une journée pluvieuse et grise de Toussaint  succède à une journée lumineuse et ensoleillée d'Halloween. J'ai passé toute la matinée d'hier auprès de mon étang voisin, pour observer ses hôtes habituels. Pas de surprises nouvelles, mais une lumière magnifique.

Pas de surprises, mais quelques plaisirs inhabituels. Ainsi les poules d'eau si farouches d'ordinaire, se sont laissées approcher.

 Est-ce la présence des canards et du foulque qui la rassure ?


Ici, elle côtoie un cormoran en pleine séance de pêche : 
il ressemble presque à un sous-marin, périscope sorti, tellement il flotte mal pour mieux pêcher.



Elle partage avec le foulque les pattes jaune vif, mais pas le bec délicatement rosé. Elle préfère les maquillages outranciers à la Otto Dix ou Egon Schiele.



Comme si le foulque lui en avait donné l'idée, elle se lance aussi dans une toilette soigneuse, pleine de grâce.




Puis elle s'éloigne en rasant les flots.


Du coup, le cormoran l'imite aussi et s'envole pour aller voir ailleurs si je n'y suis pas.


Avec son tirant d'eau important et ses ailes immenses, il lui faut une longue piste d'envol. Ce n'est pas un démarrage discret.




Mais, une fois lancé, il peut monter haut et même très haut.




Puisque tout le monde m'abandonne, je poursuis mon tour de l'étang, à la recherche de quelque scène inédite, sous l'oeil malicieux d'un rouge-gorge à peine visible dans le feuillage.



Les mouettes ne constituent pas vraiment une nouveauté : mais elles sont prises dans une lumière si violente qu'on la dirait fabriquée par quelque maniaque de Photoshop. Non, je vous l'assure, c'est bien la couleur que j'ai vue.

 La grèbe huppée ne représente pas non plus une surprise, même si l'espèce est beaucoup moins nombreuse et plus farouche que dans le lac d'Annecy (cf. Eux aussi sont nés à Annecy).


La surprise devait venir d'un banal cormoran. Grâce à lui, j'ai pu photographier des attitudes inédites pour moi. Deux promeneuses qui s'arrêtèrent à la vue de mon appareil m'indiquèrent un cormoran perché que je n'aurais peut-être pas vu sans elles.




Je me suis approché avec beaucoup de précaution. Je voulais comprendre une attitude peu fréquente, pour tout dire jamais observée par moi. Pourquoi ce bec ouvert, avec une petite plume dans le bec ? Pourquoi restait-il tout seul alors que, juste au dessous de lui une joyeuse bande pêchait avec entrain ?


... puis ils s'éloignaient tous ensemble....


...pour aller se sécher en groupe.


Les cormorans sont rarement seuls. Ils aiment la compagnie et même, on le verra, la compagnie d'autres espèces. 



Qu'arrivait-il à celui-ci ? En tournant autour de lui, au risque de tomber à l'eau, pour bénéficier d'une meilleure lumière, je compris qu'il avait un problème, comme s'il avait de la peine à avaler, comme s'il essayait de faire passer une arête fichée dans son cou. 




La photo ne peut le montrer, mais il élargit son cou au maximum et fait des mouvements de déglutition comme s'il voulait avaler quelque chose de coincé. Il recommence périodiquement la même mimique, sans que la solution ne semble progresser.



Le petit duvet d'oiseau au bout de son bec me donne à penser qu'il a voulu changer de régime alimentaire et qu'il en est puni par une digestion difficile. J'ai lu que les cormorans sont si voraces qu'il leur arrive de mourir, étouffés par des proies trop grosses. Cela ne semble pas le cas. Peut-être est-il seulement agacé par le chatouillis d'une plume récalcitrante ?

Je finis par le laisser à son sort car je ne peux rien pour lui, sauf l'inquiéter inutilement. 



En continuant ma ballade, j'en trouve un autre, tout proche, qui ne m'a pas vu venir. Il est perché sur un petit rocher, devant un tronc d'arbre penché qui frôle la surface de l'eau et je suis masqué à sa vue par un rideau de feuillages.

Les cormorans n'ont pas bonne presse. Ils sont extrêmement gloutons, ce que les pécheurs n'aiment guère. Ils sont inquiétants avec leur robe noire qui semble toute d'une pièce. En fait, observés de près, ils ont de magnifiques yeux qui oscillent entre le bleu et le vert et le jaune de leur tête, entre les yeux et le bec, est particulièrement soutenu chez certains.

Mais, leurs plumes sont surtout remarquables.



Pour me rapprocher encore un peu plus, je tente le diable en montant sur le tronc, comme si je voulais vraiment basculer dans l'eau. Heureusement je n'ai pas à continuer au delà de 3 pas, car le cormoran m'a repéré et il file  au loin tel un avion furtif.




Plus loin, une sorte d'étroite presqu’île s'enfonce dans l'étang et permet d'approcher mouettes et cormorans.



Ils ne m'offrent pas un sujet bien palpitant, mais cette image de paix tranquille et le soleil qui commence à me chauffer le dos suffisent à mon bonheur. Carpe diem !

Puis j'aperçois un héron placide juste sur ma droite, tout près. Il aurait dû s'enfuir depuis longtemps,  mais visiblement, mon immobilité ne l'inquiète pas. Quel imbécile je fais, alors que je cherche des hérons depuis l'été, sans grand succès. J'en venais à me demander s'ils n'étaient pas partis alors que, l'année dernière, ils étaient au moins 3 ou 4 (cf. les hérons sont fatigués).


Malheureusement, une fois de plus je veux en faire trop au lieu de me contenter de ce que j'ai, et le héron s'envole...


.....pour aller se poser nettement plus loin.



Il est d'abord solitaire, mais ne le reste pas longtemps.


Un cormoran vient le rejoindre.


On dirait que notre héron le jauge sous toutes les coutures.


Ils semblent même s'embrasser, mais c'est naturellement un effet de perspective.







Le cormoran semble même adopter l'attitude voûtée du héron.


Puis un deuxième copain arrive.



Mais voici qu'au loin, on aperçoit un cygne qui se dirige vers nous dans un bruyant battement d'ailes.


Ils sont 4.





Puis le vol s'organise en 2 escadrilles de 2.





Le train d'atterrissage est sorti pour un amerrissage glissé.



La glissade ne dure pas aussi longtemps  que celle des oies bernaches photographiées cet hiver (cf. Barefoot hivernal).


Je n'ai pu photographier l'arrivée de tous, ma carte étant pleine. Je n'ai pu recommencer qu'après avoir fait de la place en supprimant des photos.

Quand je relève la tête, je constate avec stupeur et un peu de tristesse que c'est la guerre de tous contre tous.

Dans le premier couple, c'est le cygne gris qui agresse le blanc :



Dans le 2ème, c'est l'inverse.



Puis, sage décision, chacun s'éloigne de l'autre pour prendre son bain. Curieux pour des animaux qui vivent pratiquement tout le temps dans l'eau. Pourtant il s'agit bien de cela. Ils s'agitent dans tous les sens pour se mouiller les flancs et le dos, dans une sarabande que la photo (tout au moins les miennes) peine à traduire.






Puis on s'arrête tout fier de soi.


Pendant ce temps, le héron et les cormorans donnent un exemple réjouissant de bonne entente. Ils ne sont pas aussi beaux que les cygnes mais ils pratiquent le carpe diem. Un 4ème copain est même venu rejoindre le petit groupe. Chacun sur son rocher, on profite de la présence de l'autre sans chercher à l'importuner ou à le chasser.



Le matin, j’observe en prenant mon petit déjeuner le ballet des oiseaux qui viennent manger les graines et les blocs de graisse que j'ai déposés à leur intention. J'ai constaté une hiérarchie de la violence qui semble clairement corrélée avec les tailles de ces lointains descendants des dinosaures : tout en bas de l'échelle, la mésange boréale, puis la mésange bleue, la mésange charbonnière, puis le moineau (rare), enfin le rouge-gorge pourtant si beau mais à qui il suffit de se pointer pour faire fuir les autres. Enfin, l'étourneau est le maître du jeu mais cette année, il n'est pas venu encore jusqu'à mes mangeoires.

Et je ne parle pas des querelles au sein d'une même espèce.

J'ai envie de leur dire :"Pourquoi vous battez-vous sans cesse ? N'avez-vous pas constaté que les mangeoires sont toujours remplies. Personne ne prend la pitance de personne. Contentez-vous de surveiller les chats de la voisine et entre vous, respectez-vous, prenez votre temps, carpe diem".

Mais comment me faire comprendre. D'ailleurs, si le moyen en existait, me croiraient-ils, moi qui appartiens à l'espèce la plus inutilement agressive. On dit que les hommes sont les seuls à être conscients de la mort. A les voir agir, à nous voir agir, on penserait plutôt que chacun se croit immortel à gaspiller sa vie et pourrir celle des autres.

Carpe diem ! Il le faut plus que jamais : derrière la splendeur de l'automne s'annoncent les arbres dénudés de l'hiver. D'ailleurs,  l'hiver, sans même parler de la neige, peut être splendide. Alors, une fois de plus, carpe diem !



Mésange boréale



Mésange  longue-queue chassée par un étourneau

 Mésange bleue

Mésange charbonnière

Moineau

Rouge-gorge

Étourneau

Aussi quand je vois 2 oiseaux cohabiter paisiblement, je me dis que la journée sera bonne.



4 commentaires:

  1. Superbes photos...jolie texte également!!!

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  2. oui merci et continuez à nous enchanter

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  3. Quelles magnifiques photos d'automne ....et d'oiseaux !!
    Pour le Cormoran au bec ouvert peut être a t il simplement mal à la gorge (c'est de saison..)
    Il faut que je me dépèche d'aller saisir ces couleurs magnifiques ..
    Encore bravo pour ces instants saisis
    Tu nous enchantes par tes photos et tu nous donnes le vrai sens de certains mots ...

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