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lundi 14 novembre 2011

Première neige



Pas de gants, pas de bâtons de ski, pas de raquettes ! Pourtant les gants auraient été bien utiles pour ne pas me geler les mains quand il me fallait m'extraire de la neige où j'avais enfoncé jusqu'à l'aine ; les bâtons m'auraient évité de perdre l'équilibre quand la neige cédait brusquement sous mon poids ; les raquettes enfin, m'aurait permis d'avancer plus rapidement avec moins de fatigue. Qu'est-ce qui m'avait pris de partir aussi mal équipé vers le col de Fenestre en ce jeudi 10 novembre ?



Il venait de pleuvoir 5 jours d'affilée, sans pratiquement d'interruption. Ne devais-je pas penser qu'il y aurait de la neige en altitude ? à croire que j'étais tellement pressé de profiter de la 1ère journée de soleil que je n'avais pas réfléchi qu'une telle quantité d'eau tombée devait se traduire par une jolie profondeur de neige. Je me rappelle m'être interrogé : Bonnet ou pas bonnet ? Finalement pas bonnet. Mais pas d'interrogation sur l'équipement, raquettes, bâtons et gants. Quelle absence de prévoyance ! Ah si ! j'avais pensé à ma frontale.  Depuis cette fois où j'avais dû descendre  par une nuit très noire, je m'étais juré de la prendre à chaque sortie. Petite ironie : la lune en son plein rendait cette précaution en grande partie inutile.

Le mont Colomb 2816m

L'objectif, pour la 3ème fois, c'était les bouquetins du col de Fenestre. Il y a un mois, je les avais bien vus mais j'avais laissé la batterie de mon appareil de photo dans son chargeur, bien au chaud chez moi. Pas de photo donc. Le lendemain j'étais remonté de rage, mais, cette-fois là, les bouquetins étaient restés invisibles. J'étais d'autant plus impatient de monter ce jeudi.



Cela faisait plus de 15 jours que je m'impatientais contre les obligations qui me retenaient en région parisienne alors que l'automne est si magnifique dans l'arrière-pays niçois avec ses cotinus pourpres, ses mélèzes jaunes et ses hardes de chamois enfin reconstitués pour le temps des amours.Un automne de gâché, c'est un automne de perdu, je le sais à mon âge.

Puis j'avais été bien puni de mon impatience par cette pluie ininterrompue qui m'empêchait de voir les cotinus derrière un rideau de pluie qui me rappelait les trombes d'eau de Guyane. Enfin, peu importe. Aujourd'hui le temps est magnifique.

La cime du Gélas, point culminant du Mercantour, 3143m 

L'automne est déjà un peu passé, je le constate en pestant. Les mélèzes ne sont plus jaunes mais roussâtres et leurs aiguilles jonchent la route.



Allez, détends-toi. Ils sont quand même beaux, ces mélèzes. Et que dire de la montagne couverte d'une neige encore toute fraîche. Une seule voiture garée. Je n'ai jamais vu une telle solitude dans ce coin si fréquentée. Certes, je ne suis pas le premier à fouler la neige du chemin, mais les traces, de pas puis de raquettes, sont peu nombreuses. j'en compte 3. En fait, ils sont 4 devant moi. Rien de dramatique.


 Il y a encore quelques rares mélèzes jaunes.

La cime de l'Agnel 

Il est midi passé. Je monte donc, suant et soufflant, l'appareil de photo, inutile, à la main. Avec ma chance, ces temps-ci, je vais trouver le moyen de ne rencontrer aucun animal et mes chances d'arriver au col de Fenestre me semblent bien minces quand je patauge dans les congères que le vent a accumulé.

J'en viens même à me contenter des traces laissées dans la neige par un lapin agile.



Après 3/4 d'heure de montée (au lieu de 30' normalement), je m'arrête à l'embranchement du chemin qui grimpe au col des Ladres pour boire un coup et je m'aperçois comme d'habitude, que je suis, en fait, environné de chamois. Au dessus de moi, sur la crête, cette jeune femelle et son petit de l'année. Sur ma gauche, plusieurs groupes de 2,3 individus occupés à brouter. 



La jeune maman continue de surveiller son petit, âgé de 6/7 mois 






Quelle dommage que les chamois préfèrent l'ombre au soleil. Je vais rester une bonne demi-heure à regarder comment ils se débrouillent dans la neige. J'aurais préféré être au soleil, même si, par moments, de brusques nuages le cachent. La température chute alors rapidement.


Un grand mâle solitaire

Le vent a soufflé la neige, dégageant l'herbe dont les chamois se nourrissent.

Voici une image impossible à obtenir au printemps ou en été : à gauche, un mâle, au milieu une femelle et son petit, à droite une autre femelle. Les sexes sont réunis pour la brève période des amours.

On a toujours tendance à sur-valoriser les aptitudes physiques des animaux. Ils nous semblent parfaitement adaptés à leur milieu, alors que nous, malgré nos prothèses (vêtements, équipements spécialisés) nous sommes toujours des intrus, souffrant du froid, de la fatigue ou de l'humidité ; eux semblent survoler toutes ces petites misères avec indifférence, voire même une certaine allégresse. En fait, la vie n'est pas toujours aussi facile.

Je suis resté un bon moment à observer ce jeune chamois de l'année. Il avance avec d'infinies précautions et ne semble pas vraiment rassuré quand il s'enfonce jusqu'au poitrail.



Il a l'air plutôt content  d'avoir trouvé un sol plus solide.

Puis sa mère vient le rechercher :




Enfin, quand c'est moins dangereux, le petit retrouve le goût du jeu.








C'est vrai, les chamois sont capables de remonter une pente en galopant. Ils ont un coeur "gros comme ça", bien plus gros, proportionnellement, que le nôtre et des poumons énormes qui leur assurent une formidable oxygénation sans recourir à l'EPO et au dopage. Mais il faut voir les coups de rein qu'ils donnent, combien ils peuvent être essoufflés. Ce sont des athlètes, mais des athlètes qui se fatiguent ; ce sont des acrobates, mais des acrobates qui parfois tombent.

J'ai observé, de loin malheureusement, la galopade vertigineuse de ce chamois que la soif d'être père pousse à ces démonstrations de vitesse inutiles et imprévisibles sans lesquelles un mâle ne peut se prétendre tel. Au milieu de sa course, tombant sans doute dans un trou invisible, il a manqué rouler tête première dans la pente, mais il a réussi à se redresser dans un effort que je devinais malgré la distance. Il aurait fait beau voir qu'il tombât au moment même où il paradait devant toutes les femelles apparemment indifférentes mais qui le surveillaient, il le savait, du coin de l'oeil, car ainsi va le monde.



Le voici qui manque basculer (si j'avais pris ma photo une fraction de seconde plus tard, cela aurait été encore plus net)  :


Mais il se redresse et accélère encore son allure :




J'ai souvent douté du réalisme  des gravures pariétales de Lascaux. 
L'instantané photographique prouve le contraire. Quel oeil, nos ancêtres !



Il s'arrête enfin, comme ahuri de s'être laissé emporter par ce bouillonnement hormonal incontrôlable.

Les avalanches représentent un des principaux dangers de mort pour les chamois. Dans ce couloir d'avalanche qu'ils ne cessaient de traverser pour aller d'une crête dégagée à une autre crête dégagée, j'ai pu observer avec quelle attention ils traversent certains couloirs. Pour l'heure, il n'y avait guère de danger. La neige roulait en boule mais elle n’était pas assez épaisse pour créer de vrais problèmes. Toutefois, on n'est jamais assez attentif, pensaient-ils.



 La coulée l'inquiète mais, rassurée, elle continue son chemin.


 C'est pourtant  une bien jeune et bien jolie femelle (3/4 ans ?)

 On sent l'effort dans son geste ample.

La voici parvenue de l'autre côté.

J'ai oublié le temps,  dans toutes les acceptions de ce mot, le bon temps de l'observation pendant laquelle on oublie l'heure, le mauvais temps des nuages et du froid qui vous rappelle que les journées sont désormais courtes.



En levant la tête pour observer le ciel, je me vois observé, 200 m plus haut.


Il semble présider à la manœuvre de toute une harde qui passe dans la vallée voisine du Boréon avec armes et bagages.



Il est temps pour moi de reprendre ma route, m'enfonçant de plus en plus dans un chemin qui semble concentrer la neige. J'hésite à en sortir car rien n'est plus traître qu'une neige apparemment lisse qui cache des trous où l'on peut facilement se blesser. Je ne suis pas un chamois.

Voici que je rencontre les 4 personnes en raquette. Pas très sympathiques. pas même un petit échange verbal entre humains, à part un bonjour presque réticent en réponse au mien. Ils sont super équipés et je dois leur sembler un barjot ridicule avec mon jean trempé et mes pieds qui grelottent en faisant floc floc dans mes chaussures (j'ai oublié de vous dire que j'avais oublié aussi mes guêtres !). Tant pis, tant mieux. Me voici complètement seul et j'en suis bien content (ce qui n'est pas difficile quand on est à une heure de sa voiture sur un chemin sans danger).



Oubliant un temps les chamois et leurs galipettes, je me concentre sur ma montée pour atteindre au moins le lac de Fenestre, . Est-il déjà gelé ? J'ai pensé renoncer plusieurs fois, notamment quand la pente s'infléchit et que la neige s'est bien accumulée. Je sais que je ne pourrai monter jusqu'aux bouquetins, faute de temps, vue la vitesse de mon ascension, vue aussi mon énergie qui décline rapidement. Mais je ne peux pas redescendre sans avoir atteint un repère quelconque. 

Il y a 2 ans j'étais monté dans les mêmes conditions en direction du lac Autier qu'alors je ne connaissais pas et j'avais dû renoncer avant de l'apercevoir, ce qui m'avait beaucoup agacé.

Le ciel s'éclaircit à nouveau.



J'atteins enfin le lac de Fenestre mais j'ai au moins une demi-heure de retard sur le soleil. Le  spectacle est un peu décevant. Sous le soleil, cela aurait été féerique.



Le bunker italien où j'ai souvent observé des bouquetins est encore au soleil mais hors d'atteinte. Il est 15h 30 et il fait nuit dans 2 heures.

Je n'aperçois pas de bouquetins mais les traces nombreuses montrent qu'ils sont bien là (celles qui descendent  du bunker, mais celles des raquettes de mes "fiers" montagnards).



La descente est moins fatigante mais guère moins facile. La neige cède plus souvent car, dans ce sens, on appuie plus en posant le pied. Si j'avais eu au moins un bâton, j'aurais pu dévaler avec plus d'insouciance. Ce n'est pas que j'ai peur de tomber, même si se relever dans cette neige molle n'est pas génial. Mais je crains surtout pour mon appareil que je tiens toujours à la main avec son gros téléobjectif. Il supporte l'humidité de la neige encore moins bien que moi.

Au bout d'un moment, je m'estime trop bas pour faire d'agréables rencontres. La lumière n'est plus très bonne. Je songe à mettre le Nikon dans le sac pour être plus tranquille mais, c'est plus fort que moi, je le garde à la main. J'en suis récompensé par plusieurs jolies scènes.

Où que je tourne la tête, je vois des chamois par petits groupes ou solitaires. Pour eux, à cette heure-ci, il n'y a plus de touristes. Ils n'hésitent plus à emprunter le chemin, à le traverser. Ils semblent m'ignorer complètement et cette indifférence me procure un sentiment de paix dont j'ai peine, à chaque fois, à  m'affranchir. Je sais bien que cette impression de paradis perdu est illusoire, mais c'est une belle illusion. L'éprouver confine au bonheur.


Regardez ce petit groupe paisible. On m'a vu, bien sûr. Mais passé ce rapide coup d'oeil, on reprend sa tâche. Il faut, chaque fois que c'est possible, accumuler des réserves pour les jours de tempête qui seront de plus en plus nombreux.



Une des femelles s'avance dans ma direction, comme si je n'existais pas et, pour une fois, cette indifférence de la gent féminine me comble de joie. 



Elle m'oublie au point de se gratter sans la moindre gêne.



Un peu plus loin, ce solitaire semble méditer au pied des mélèzes.



Sur son rocher, ce vieux mâle embrasse tout le vallon et semble dire : "tout ceci est à moi"...


...même la timide maman cachée dans le bois avec son petit. Une connivence absolue qui va durer encore jusqu'au printemps avant qu'elle ne le chasse pour s'occuper du petit dernier. Tous les aînés (dont je suis) anticiperont, j'en suis sûr, cette future angoisse.


La plus belle rencontre, c'est ce jeune mâle, magnifique avec son épaisse toison impeccable, âgé de 5/6 ans si j'en juge par le toupet de poils qui prolonge son sexe. Il ne badine pas avec les intrus qui viendrait troubler sa domination de chéri de ces dames. 

Nous nous sommes rencontrés par le plus grand des hasards, il n'en doute pas. Il avait pourtant l'impression d'avoir fait place nette autour de lui. Que vient faire cet olibrius bizarre ? Il faut en avoir le coeur net. Aussi ne fuit-il pas. Il se rapproche en plusieurs temps, s'immobilisant pour observer puis se rapprochant encore. On n'est jamais trop prudent et, c'est bien connu, quand on trotte, on est moins attentif à l'adversaire.






Le voici en face de moi. Il marque le pas, bien dressé sur ses pattes pour en montrer la vigueur. Puis il s'avance de 2 pas rapides vers moi, la tête haute et le regard provocant. Dans mon viseur il me paraît tout proche et je ne peux retenir un petit mouvement de recul. Je sais pourtant que je ne risque rien. J'ai observé souvent cette attitude de défi, ce simulacre d'attaque tout de suite abandonné C'est lui qui va fuir puisque je ne réponds pas à sa provocation.



Sa fuite est une démonstration de force et non de peur. Il veut montrer son agilité et sa puissance, comme celui que j'avais aperçu lors de ma montée, dévalant la pente enneigée. Le chef, c'est celui qui se dépense sans compter, sans s'économiser. 



Les chamois arrivent à poser leurs pattes arrière devant leurs pattes avant, les engageant complètement sous eux, ce qui leur donnent cette extraordinaire capacité de détente.






Que pensent les femelles de ces matamores ? Elles les admirent et les aiment naturellement, en y ajoutant un brin d'ironie : elles l'admirent,  lui le bel athlète, mais aussi ses semblables qu'il affecte de mépriser et qu'elles acceptent plus ou moins en cachette. Car les mâles sont polygames, mais les femelles aussi. On n'est jamais assez prudente si l'on veut être bien certaine d'être enceinte.

Celui-là, par exemple, n'est pas mal non plus....


....même s'il semble un peu trop gourmand, voire maniéré.

Notre héros, ceci dit, se fatigue et il s'éloigne plus tranquillement en soufflant.



J'ai fait une dernière rencontre avec un de ces mâles qui se croient seuls au monde dès lors que baisse la lumière. Nous avons eu aussi peur l'un que l'autre en nous découvrant nez à nez au détour du chemin, à 5/6 mètres l'un de l'autre. Malheureusement ma surprise s'est traduite par des photos floues. Voici la moins ratée.



Pendant ce temps le jour a continué de baisser.




Vers l'ouest, ce n'est pas très engageant :


Quant au Gélas, il apparaît furtivement une dernière fois...


....puis tout s'éteint.


Le refuge est fermé mais une fumée légère et opiniâtre témoigne d'une présence humaine.


L'église de la Madone est barricadée pour l'hiver.


J'arrive à ma voiture. Il est 17h15. J'hésite à me mettre pieds nus pour me réchauffer les pieds car, autre bêtise, je n'ai rien pour me changer. Finalement je garde mes chaussures dans lesquelles de la neige continue de fondre et je me dirige vers la chaleur, celle paisible du feu dans la cheminée, celle diabolique du pétrole qui brûle dans mon moteur et des marmites nucléaires grâce auxquelles j'écris et publie ma chronique. Pour les chamois, une longue nuit s'ouvre jusqu'à un lendemain semblable à ce jour qui s'achève.



On m'a fait remarquer à juste titre qu'il manquait des plans de situation. Voici les lieux où se situe cette chronique en 3 coups de zoom.

Le point de départ, Pierrefeu, n'est pas indiqué, à mi-chemin, à gauche, entre Roquestéron et Gilette.
Saint Martin Vésubie, point d'entrée dans la vallée est tout en haut de la carte.

La vallée supérieure de la Vésubie avec, à gauche, Saint Martin-Vésubie et à droite le point d'aboutissement de la route à la Madone de Fenestre. Avant 1947, la frontière franco-italienne la coupait en 2, à peu près au milieu, d'où les bunkers italiens près du col de Fenestre.

Le chemin, ancien point de passage entre la France et l'Italie par le col de Fenestre (partie gauche de la vue). A droite, la vallée de la Gordolasque, souvent arpentée dans ces chroniques.

2 commentaires:

  1. Quelles aventures !!! Quels risques !!!
    Je reconnais que ça vaut le coup que ces images de chamois dans la neige sont superbes et je me réjouis qu'il y ait encore des endroits de paix ou la nature garde ses droits ..
    Par contre il va falloir non seulement te greffer une lampe frontale, mais aussi des gants, des bâtons, des raquettes, des vêtements de rechange, des guêtres ...Pas bien raisonnable tout cela .. mais est ce que le qualificatif de raisonnable t'est applicable ?? Telle est la question
    Encore merci pour cette balade
    Nath

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  2. Merci pour cette magnifique ballade qui a ravivé, avec un grand plaisir, ma nostalgie. Clin d'oeil : quand mon travail me le permet, je suis à Sigale...

    Sandrine
    http://jochaud.com/sandrine/

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