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mardi 15 octobre 2013

1914-1918. 4 frères 4 morts.

Ma fascination horrifiée pour la guerre de 14-18 remonte à plus de 40 ans. Je suis même capable de la dater précisément. En 1971, j'avais trouvé dans la bibliothèque de l'Institut français de Téhéran un ouvrage sur le Chemin des Dames : la boucherie inutile de l'offensive Nivelle qui fit 200 000 victimes en 2 mois, les mutineries qui s'en suivirent, enfin les batailles hallucinantes de la caverne du Dragon où cohabitèrent pendant des semaines, soldats français et allemands se canardant dans l'obscurité totale. Cette fascination ne m'a pas quitté.

Pourtant, aucun membre de ma famille proche n'y participa directement. Mon grand père paternel était trop âgé, mon grand père maternel réformé pour cause d'embonpoint excessif. Son frère, Jean Dufour, mon grand oncle donc, fit toute la guerre dans l'artillerie, sans dommage pour lui. Mais sa belle-famille fut touchée tragiquement.

Il y a 3 / 4 ans, j'avais sauvé dans une cave en partie inondée tout un stock de photos éparpillées sur le sol dans la maison de mon arrière-grand père, au Fayet près de Chamonix. J'avais connu cette maison dans mon enfance. Elle était désormais abandonnée, promise à la démolition (finalement elle sera conservée et réhabilité par le promoteur qui construisit seulement sur les anciens entrepôts de la maison de commerce familiale). Je me promenais dans ses couloirs avec émotion avant d'explorer les caves.



La plupart de ces photos sauvées du naufrage représentaient des personnes qui m'étaient tout à fait inconnues. J'ai mis du temps à mettre un nom sur la plupart d'entre elles, sortant de l'oubli toute l'histoire de ma famille maternelle dont je ne savais rien.

Parmi ces photos, celle d'une jeune femme invariablement habillée de noir, quel que soit le cliché et l'événement, heureux ou malheureux, auquel elle assistait. Son visage m’intriguait. Elle était jolie et pourtant toujours seule. Elle ressemblait de plus à une ancienne amie. J'appris son nom, Marie Guillot, et sa place dans l'histoire familiale : elle était la jeune belle-soeur de mon grand oncle Jean Dufour. J'appris surtout qu'elle était veuve d'un certain François Audibert, mort à la guerre en 1915. La couleur du costume s'expliquait.



J'essayais d'en savoir plus, fascination pour 14/18 oblige. Je consultais au Fort de Vincennes  les archives de la Grande Guerre. Et voici ce que je découvris :  non seulement l'aîné François dont je viens de parler, mais ses 3 frères, Marcel, Paul et Marius, étaient également "morts pour la France. De leurs 5 enfants, il ne restait à ce couple d'instituteurs que la petite dernière, Germaine, âgée de 18 ans à la fin de la guerre.

Je sais que bien d'autres familles ont été touchées plus durement. J'ai trouvé un jour mention d'une catastrophe pire : 6 frères tués. Quand on se promène, comme je le fais parfois dans les cimetières ruraux, et toujours avec la même émotion, on trouve souvent 2 photos côte à côte, celles de deux frères tués par des généraux incapables de trouver une solution militaire, par des hommes politiques incapables de trouver une issue négociée. 

L'histoire des frères Audibert m'affecte particulièrement parce qu'il s'agit d'une famille apparentée à la mienne mais aussi parce que je ressens comme un devoir de mémoire envers eux dont personne ne m'avait jamais parlé, comme si la famille les avaient ensevelis deux fois.

Le 1er tué, c'est Marcel, dès décembre 1914.
Ensuite, François et Paul sont tués à 4 jours d'intervalle en juin 1915. J'imagine la douleur de ce couple qui venait de perdre 1 fils, 6 mois plus tôt. Deux autres simultanément, quelle horreur ! Seule consolation, Paul n'a sûrement  pas connu la mort de son frère avant de décéder lui-même.
Enfin, suprême cruauté du destin, c'est le petit dernier qui meurt en août 1918, 3 mois avant la fin des hostilités.

Les Journaux de marche et d'opérations (JMO) sont une mine d'informations sur la vie des poilus, malheureusement de valeur inégale. Certains sont détaillés, d'autres plus expéditifs, au gré des rédacteurs ou de la violence des événements. On croit déceler aussi quelque chose de la mentalité des officiers rédacteurs. Tous mentionnent le devenir des officiers, certains citent également le nom de tous les hommes de troupes tués ou blessés, mais d'autres se contentent d'un chiffre global, sans même distinguer entre tués, blessés et disparus. Ce sont, avant tout, des livres d'entrées / sorties, comptabilisant les mises hors combat et leur compensation permanente par de nouvelles arrivées. Il faut donc imaginer, deviner la réalité derrière la sécheresse des faits. 

Je connaissais l'issue fatale en commençant mon dépouillement des archives. J'ai pourtant suivi ces Audibert comme si j'avais le pouvoir de dévier le destin, imaginant leurs inquiétudes ou leurs joies. J'ai essayé de me représenter comment ils avaient vécu les derniers mois de leur courte vie. Je me suis réjoui des moments de détente quand ils redescendaient à l'arrière pour quelques jours de repos loin des projectiles mais non du vacarme de la canonnade. Avec eux, j''ai espéré ne les voir remonter en 1ère ligne que dans les moments de calme relatif du front. J'ai scruté les cartes, lu les descriptions de batailles, je me suis renseigné sur les armes qu'ils utilisaient et sur celles qui les avaient tués.

Mais toute cette absurdité reste proprement inimaginable.



Je commence ce récit en suivant l'ordre des décès, non celui des naissances.

Marcel (1890 - 1914)

Marcel est le fils cadet. Il meurt le 27 décembre 1914 à Carency, dans le Pas de Calais, entre Arras et Lens. Il a 24 ans.

Il a été mobilisé comme sous-lieutenant à la 2ème compagnie du 11ème bataillon de chasseurs d'Annecy, dès le 1er jour du conflit, le 2 août 1914. J'ai entendu récemment que les généraux, à défaut d'être préparé à la guerre qui allait se dérouler pendant 4 ans,avaient su organiser la mobilisation qui fut massive et rapide.

Le bataillon est en mouvement dès le 5 août à l'aube. Direction, la ligne bleue des Vosges. Les régiments et bataillons savoyards ont été le fer de lance de la grande offensive des Vosges.



Cette offensive pour reconquérir l’Alsace-Lorraine perdue en 1871, c’est la justification même de la guerre. On l’attend depuis 40 ans. On l’imagine nécessairement victorieuse car "Dieu ne peut-être qu’avec ceux que l’on a dépouillé injustement". Elle est donc féroce.


Le 7 août 1914, des chasseurs alpins français abattent le poteau-frontière allemand au col du Bonhomme. (Document extrait de L'Illustration, février 1915)

Le 5 août, le bataillon embarque donc en train pour Epinal où il arrive le lendemain. 
Le 7 août, 1ère marche plein est jusqu’à Docelles (15 km). 
8 août, toujours vers l’est jusqu’à Corcieux, au pied des Vosges : 24 kms.
9 août, encore une vingtaine de kms jusqu’au Col du Bonhomme (949 m), à la frontière de la France de 1871 et de l’Empire allemand. A l’arrivée, ce n’est pas le bivouac après cette longue montée de 10 km jusqu’à la crête des Vosges, mais le baptême du feu : 2 morts, 8 blessés.




Ensuite, c’est plus d’un mois de tentatives pour reconquérir l’Alsace et la Lorraine. Après quelques succès, il leur faudra revenir à leurs positions de départ. J'en donne le détail car seul le détail permet d'entrevoir les souffrances de ces hommes. C'est, de plus, un épisode atypique de la Grande Guerre marquée par la stabilité du front. Marcel lui ne connaîtra que la guerre de mouvement, une guerre comme autrefois, où l'on enchaîne marches et attaques. Il mourra dans la dernière grande offensive destinée, après "la course à la mer" des 2 armées opposées, à essayer de tourner par l'ouest les Allemands.

Le 13 août, 1ère attaque contre le Lac Blanc, 7 kms plus au sud, toujours à la frontière : 37 tués dont 2 sous-lieutenants et 2 adjudants, 104 blessés et 10 disparus.

Parmi les blessés, l’adjudant chef Camille Milou, originaire du Gers. On le retrouvera tout au long de cette campagne de 1914, comme sous-lieutenant, commandant de compagnie. C’était un engagé volontaire. Il finira la guerre capitaine au 52ème bataillon de chasseurs à pied et sera tué à Ribémont, 2 semaines avant l’armistice, le 26 octobre 1918, à 37 ans. Son frère, Gustave Milou, simple soldat au 234ème RI,a été tué au tout début de la guerre, le 5 septembre 1914. Deux frères, un tué tout de suite, un tué juste à la fin. Un dieu cruel n’aurait pas imaginé de torture morale plus perverse.

Deux jours plus tard, le 15 août, les chasseurs du 11ème bataillon recommencent, toujours sans succès, au Col du Bonhomme.

Le 17 et 18 août, ils remontent à pied 38 kms plus au nord et après une journée de bivouac, ils attaquent dans la région du Champ de Feu, sur la ligne de crête : 8 tués, 42 blessés et 13 disparus dont un capitaine.

Le rythme est endiablé : après cette attaque meurtrière, ils redescendent le 19 août cantonner pour une journée à Bellefosse (ce qui veut dire de nouvelles marches). Le 20, ils remontent à l’attaque, c’est le cas de le dire puisqu’il faut à nouveau escalader les contreforts des Vosges.

Mais à compter du 20 août, les choses changent radicalement. L’offensive est terminée et le Champ de Feu (en fait Champ du Feux, aujourd’hui station de sports d’hiver. On peut comprendre l'erreur du rédacteur) marque le point le plus oriental de leur avancée ; vient le moment de la retraite hors de la Lorraine reconquise car, au nord, l’offensive a échoué. Les chasseurs doivent se replier, tout en combattant sur une ligne nord / sud, entre Saint Dié et Epinal, pour protéger la retraite de tous. On imagine sans peine leur tristesse pour tous ces morts et blessés inutiles, pour ce terrain conquis qu’il faut abandonner à cause de l’échec des autres.

Le 21, ils descendent 15 kms plus au sud et bivouaquent dans les bois du Grand Alhan. Le 22, sans redescendre des Vosges, il livre un de leurs combats les plus terribles : 27 tués dont 2 sergents et 119 blessés. Le soir bivouac puis ils franchissent dans l’autre sens la frontière et se retrouvent à La Petite Fosse, 30 kms au sud-ouest de Belle Fosse, après une retraite de 3 jours, livrant 2 batailles tout en reculant de 30 kms. Le soir du 3ème jour,  on comptabilise 3 tués supplémentaires, 14 blessés et 6 disparus. 

Après 4 jours de marche, plein sud, et 80 kms, ils sont dans la région d’Epinal où ils se battent pour protéger le retrait du XIVème Corps d’armée, après avoir fusionné avec leur bataillon de réserve, le 51ème BCA : 2 tués, 59 blessés, 13 disparus. Le rédacteur anonyme d'une histoire du 11ème bataillon publiée en 1920, écrit ceci : « Grâce à l’héroïsme du sous-lieutenant Audibert, grâce au dévouement de tous les chasseurs, l’invasion par la profonde vallée est interrompue ». Marcel est d’ailleurs blessé le 2 septembre, comme le rappelle sa citation à l’ordre de l’armée le jour de sa mort.

Puis ils remontent à nouveau au nord, dans la région de Saint Dié : les Allemands refluent après le coup d’arrêt de la bataille de la Marne. Le bataillon reprend donc l’offensive plus au nord.  Après 60 kms de marche, les chasseurs arrivent le 4 septembre près de Belle Fontaine et livrent bataille le lendemain (2 lieutenants tués). Le 12 septembre, ils sont au nord-est de Saint Dié. Ils perdent encore 2 lieutenants (blessés) et un sous-lieutenant (disparu). Encore une offensive inutile car les 2 belligérants, incapables d'enfoncer leur adversaire, tentent de se déborder par l'ouest.

Dans cette course, les Français prennent un petit avantage. Le front s'incurve peu à peu vers le nord-ouest, jusqu'à devenir franchement Nord / Sud, dans la région de Cappy où l'on envoie le bataillon.

Le 11ème bataillon est donc retiré du front des Vosges et précipité vers l'ouest pour participer à la dernière tentative de contournement des lignes allemandes. 80 kms à pied, plein ouest, puis ils embarquent à Charmes. Direction la Somme où ils vont participer à l’offensive de Cappy.

34h de train et ils débarquent à Clermont dans l’Oise le 20 septembre et se dirigent tout de suite vers le nord : encore 90 kms de marche, et ils arrivent sur le front le 24 septembre, là où les Français sont en train de stopper la progression des Allemands vers l’ouest, ce qui va imprimer une direction sud / nord au front. 

Le 25 septembre, ils restent en réserve de la brigade (53ème), mais ils subissent de 15h à la nuit, une intense canonnade qui tue un capitaine et ils doivent repousser une contre-offensive bavaroise ;  ils couchent sur leurs positions.

Le lendemain 26, attaque vers 17h15, au nord-ouest de Lihons en direction de Vermandovillers. Marcel Audibert, qui est passé à la 5ème compagnie, a pour objectif « la lueur de gauche de Vermandovillers qui brûle », comme l’indique le plan de bataille cité par le Journal de marche du régiment. Le bataillon progresse mais est obligé de s’arrêter car trop en avant, les régiments sur ses ailes n’ayant pu progresser. 12 tués, 28 blessés dont 3 sous-lieutenants et 5 disparus.

Le lendemain, 27 septembre, c’est le jour où la bataille doit être décisive. Ainsi en a décidé l’Etat-Major. Le 11ème  bataillon est en réserve, mais il subit des pertes importantes. Le bataillon ne compte plus que la valeur de 2 compagnies et le rassemblement des troupes est très difficile : « Les débris du bataillon sont mis en marche vers Vauvillers qui est atteint à 12h ». 11 tués, 36 blessés et 202 disparus ( !), autant dire 202 morts, mais qui n’ont pu être ramenés à l’arrière.

Au total, le bataillon de Marcel Audibert a perdu en 3 jours de campagne, plus de 500 hommes et une grande partie de ses cadres. Le 28 septembre, il organise la 2nde ligne à Vauvillers puis il remonte vers Cappy et se positionne devant Dompierre.

Le lendemain, 29 septembre, contre-attaque allemande : la 1ère compagnie est détruite, la 2ème disloquée. Bataille à l’intérieur de Dompierre qui est repris par les Allemands et restera allemand toute la guerre. « Les 5 compagnies de 1ère ligne ont été détruites ou disloquées. Le sous-lieutenant Brachet en rallie les débris par le cimetière de Dompierre sur la sucrerie et le château de Fontaine-lès-Cappy ».

Le 30 septembre canonnade. Le commandant de la compagnie de Marcel, le capitaine Mazade, est blessé il sera tué en Alsace moins d'un an plus tard, à 31 ans). Le lendemain le bataillon se replie à Cappy pour être reconstitué. Mais le repos est de courte durée et le 3 octobre, la 5ème compagnie de Marcel attaque à nouveau en direction de Dompierre mais doit s’arrêter à 600 m du village. Dans la nuit du 4 au 5, les « patrouilles de combat » progressent encore de 200 m.

Jusqu’à la fin du mois d’octobre, c’est une succession quotidienne d’attaques et de contre-attaques, sans résultats d’un côté comme de l’autre. Le front est stabilisé dans ce secteur sur les positions que défendra son frère François 6 mois plus tard. Il y mourra. Pour Marcel, ce n'est pas encore le lieu.

Le 6 novembre, le 11ème bataillon quitte Cappy pour remonter vers les Flandres, là où la course à la mer s’est arrêtée. L’état-major espère réussir enfin la manœuvre qui a échoué jusque là : déborder les Allemands par la gauche et les obliger à reculer. Comme on sait, ce mouvement échouera une nouvelle fois.

Après 4 jours de repos (une attaque a été finalement reportée), il embarque à une vingtaine de kms, direction la Belgique. Débarquement à Bailleul, près de Lille, 150 kms plus au nord. Des autobus anglais les emmènent à Dikkerbus, à 5 kms du centre de Ypres, le 13 octobre à 3 h du matin. Le 14 ils sont sur le front. Ils vont participer à ces combats jusqu’au 7 décembre, alternant tous les 2 jours environ, 1ère, 2ème et 3ème ligne.

Du 7 au 14 décembre, ils parcourent 85 kms jusqu’à Mingoval, au nord d’Arras. Ici sont regroupés 4 bataillons de chasseurs. Du 18 ou 27 décembre, succession d’ordres d’attaque et de contre-ordres. On imagine la tension nerveuse. Mais il faut attendre que l’ensemble du dispositif soit prêt.



Le 27 décembre, après un jour de Noël calme, c’est le déclenchement de l’offensive. Elle sera désastreuse et inutile. Le 11ème bataillon atteindra ses objectifs mais devra les abandonner pour ne pas se trouver encerclé. Marcel, qui fait partie d’une des 2 compagnies d’attaque, sera grièvement blessé et abandonné sur le terrain (ce qu’on appelle disparu). Son chef de compagnie, le lieutenant Perrier est tué, ainsi que le lieutenant Lainé ; au total, 32 tués, 86 blessés et 25 disparus.

Voici le récit du JMO. Son rédacteur s’intéresse plus à la tactique militaire qu’au sort des hommes. Je le cite intégralement car il donne une idée de la préparation fiévreuse du plan, des objectifs concrets que l'on donne à la troupe, du tout petit théâtre où va se dérouler le drame. 

« Le bataillon, encadré par les 6ème et 277ème bataillon avait pour mission en partant des parallèles situées au nord-ouest du bois de Berthonval, d’enlever le carrefour du chemin Mont Saint Eloi – Souchez, Carency- Neuville Saint Vaast et une ligne de tranchées allemandes en avant de ce chemin. Le lieutenant colonel Bordmann dirige l’attaque d’ensemble.

L’attaque devait être déclenchée à 13h50 après une préparation d’artillerie commencée à 13h.
Compagnies d’attaque :         4ème compagnie : capitaine Cassin
                                               5ème compagnie : capitaine Mazade [celle de Marcel Audibert].
                                                          
La zone à franchir étant d’environ 450 m, le commandant du bataillon avait prescrit aux 2 commandants de compagnies de 1ère ligne de quitter la parallèle à 13 h 45 pour se placer face à leurs objectifs particuliers et de commencer à progresser sous la protection du feu d’artillerie. L’attaque devant avoir le caractère d’une attaque décisive, les 2 compagnies ne devaient former qu’un seul échelon et monter sans arrêt sur les tranchées allemandes pour s’en emparer, les organiser immédiatement avec une partie de leurs forces et continuer néanmoins la progression avec l’autre partie sur les objectifs ultérieurs.

La droite du 11ème bataillon ne devait pas cesser de s’appuyer au chemin Mont Saint Eloi – Souchez ; deux compagnies, la 6ème et la 1ère, placées à proximité des parallèles, devaient les occuper immédiatement après le départ de l’échelon de choc, prêtes à intervenir.

Deux compagnies, les 2èmes et 3ème, se trouvaient en réserve échelonnées, l’une (la 2ème) sur le chemin, ferme de Berthonne – Carency, l’autre (la 3ème compagnie) dans le boyau, sa tête au chemin creux passant derrière le bois de Berthonval.

Ce programme put être exécuté de point en point. Les 2 compagnies, Cie Cassin à droite, Cie Mazade à gauche, débouchèrent ensemble à 13 h 45. Chaque secteur avait entre temps reçu son objectif particulier. Il fallait 2’ pour mettre en ligne les tirailleurs face aux objectifs (après le franchissement des talus). L’échelon unique des 2 compagnies s’ébranla en même temps et ne s’arrêta plus. Lorsque l’artillerie allongea son tir (fin du tir de préparation), la Cie de droite n’était plus qu’à 100 m du chemin creux Carency – Neuville Saint Vaast ; la compagnie de gauche était à environ 150 m de la tranchée allemande. La compagnie de droite sans s’arrêter se jeta toute entière dans le chemin creux. Un peloton de cette Cie, après avoir soufflé un instant, continua droit sur la tranchée allemande et s’y jeta. Ce peloton fut peu de temps après renforcé d’une section. Le capitaine Cassin conservait ainsi une section en repli, chargée de l’organisation du chemin creux.
La compagnie de gauche [celle de Marcel], après un court arrêt à 100 m des tranchées allemandes, continua sa marche en avant et s’y jeta toute entière. La prise de possession du carrefour puis des tranchées fut indiquée par des fanions rouge et blanc. Les fanions apparurent à 14 h.

L'attaque n'avait duré qu'1/4 d'heure. Victoire ? Non, le pire est à venir. Les 2 compagnies, dont celle de Marcel, ont bien occupé une portion des tranchées allemandes. l'ennemi n'est plus désormais devant mais sur les côtés. Français et Allemands se tirent dessus dans la même tranchée.

La progression des 2 compagnies fut ensuite enrayée par un feu violent et très gênant parce que d’écharpe ; les 2 compagnies se trouvaient alors engagées très en pointe dans l’ensemble de la ligne. A partir de 16 h, la situation s’aggrava singulièrement. Les tranchées occupées étaient communes avec les Allemands. Ces derniers revenus peu à peu en force ne cessaient de lancer des bombes. Nos grenades à main avaient été vite épuisées.

A la 5ème compagnie (compagnie Mazade), les quatre chefs de section furent mis hors de combat : lieutenant Maillart blessé ; lieutenant Audibert grièvement blessé ; lieutenant Perrier tué ; adjudant Mallinjoud blessé. A la 1ère compagnie (Cie Cassin), il y avait 2 chefs de section (lieutenant Maître, blessé ; adjudant Casteau, blessé). Cette compagnie qui souffrait également beaucoup, évacua la tranchée allemande et se retrancha dans le chemin creux, se reliant avec le 6ème bataillon qui occupait le même chemin au sud-est du carrefour. Vers 17h, la compagnie de gauche qui avait perdu en outre de nombreux gradés évacua la tranchée allemande et perdant encore du monde dans la zone battue en arrière, se replia jusqu’à la parallèle de départ. A 17h30, profitant d’une légère accalmie du feu, on lança une compagnie fraîche (1ère Cie lieutenant Sibeyrand) pour étayer la gauche de la 4ème compagnie et établir la liaison avec le 27ème bataillon. La mission donnée à ces 2 compagnies «étant de garder coûte que coûte le terrain conquis ».

Vers 19h, le commandant de la 1ère compagnie ayant rendu compte que la liaison avec le 27ème bataillon n’avait pu être établie, le commandant du bataillon détacha de la parallèle un peloton de la 6ème Cie (peloton de Landouzy). Mission : établir la liaison entre la 1ère compagnie et le 27ème bataillon, creuser une tranchée intermédiaire de liaison. Dans le courant de la nuit, la liaison recherchée est enfin établie et la tranchée creusée grâce à un travail ininterrompu. La 1ère ligne conquise était désormais solide et à l’abri d’une surprise de flanc.

Le bataillon continua l’occupation et l’organisation de la position conquise » Journal des marches et opérations du 11ème bataillon à la date du 27 décembre 1914.

Après ce fiasco et cette hécatombe inutile, le bataillon est retiré du front puis envoyé à nouveau dans les Vosges à Gérardmer mais sans Marcel qui est cité à l’ordre de l’armée à l’occasion de sa conduite au feu le jour de sa mort :

"NOM  : Audibert. Décoration : Citation à l'ordre de l'armée. Sous-lieutenant au 11ème bataillon de chasseurs, blessé grièvement en entraînant sa section en avant sous un feu violent (déjà blessé le 2 septembre)".

Il a dû être enterré par les Allemands car il est mort de ses blessures sur le terrain conquis puis repris par l'adversaire. A moins qu'il ne fut enseveli sur place par quelque obus, français ou allemand.

Après l’échec de l’offensive de décembre 1914 à Carency, après la mort de Marcel, le haut commandement reconnaîtra l’impossibilité d’une offensive qui prolongerait la victoire de la Marne en contournant les troupes allemandes. Il faudra attendre le printemps 1916 et la boucherie de la bataille de la Somme pour qu’une autre tentative se déroule dans cette région. Sans aucun succès décisif cette fois-là non plus.

Carency

Si Marcel n'avait pas succombé ce jour-là, il aurait peut-être échappé à la mort pour quelques mois encore. Peut-être jusqu'à la fin de la guerre ? La probabilité devait être faible quand on appartenait à une unité qui participait systématiquement aux offensives les plus violentes. Il reste qu'il n'a pas eu de chance en mourant le dernier jour de l'offensive avant que son bataillon ne reparte vers des points moins chauds du front.

François (1887 - 1915)

A partir de la fin 1914 jusqu' à la mi-1918, la guerre ne fut qu'une succession d'offensives très meurtrières et de calme relatif. Marcel mourut pendant une de ces attaques inutiles. François, lors d'une période de calme.

Je ne sais quand il fut mobilisé. Il me suffirait d'aller consulter son dossier aux archives de Vincennes qui conservent les dossiers de tous les officiers. Je n'en ai pas eu l'occasion. Il n’apparaît dans le JMO de son unité, le 30ème régiment d'infanterie, qu'en mars 1915. Il n'a vraisemblablement pas participé, comme son frère Marcel,  aux combats dans les Vosges où son régiment, également basé à Annecy, connut des pertes très importantes.

Ce délai d'incorporation s'explique sans doute par le fait qu'il était, seul de ses frères, déjà marié et père de 2 fillettes, Suzanne âgée de 4 ans et Lucienne qu'il n'a sans doute jamais vue. J'ai rencontré il y a peu ces 2 femmes, mères, grands mères et arrière grand mères. L’aînée était déjà centenaire, sa cadette la suivant de près. Ce fil charnel me reliant au lointain passé de la Grande Guerre en faisait ressentir encore plus l'étrangeté totale. De la fenêtre de l'appartement de Suzanne (Lucienne habitait au dessus mais descendait souvent voir sa mère, vive et lucide, mais impotente), on voyait le spectacle paisible de la vieille ville d'Annecy, des gens allaient ou revenaient du lac, des voitures passaient dans la rue. Que des bruits paisibles, sans aucun lien pensable avec le vacarme de la guerre.

François était instituteur, comme son père et son grand père. Sa mère, également institutrice était une femme moderne qui voulait concilier vie de famille et vie professionnelle. Le couple enchaînant les différents postes (d'où les multiples lieux de naissance de leurs enfants) et hébergeait à chaque nouvelle naissance une jeune bonne d'enfants. J'imagine qu'elle avait inculqué à ses enfants son goût du travail et cet amour de la patrie si présent chez les instituteurs après la défaite de 1870. C'est ainsi que les 2 aînés suivirent la formation qui leur permis de faire la guerre comme officier.

François avait rencontré Marie Guillot, la jolie jeune femme, sans doute à l'occasion de leurs études : elle était aussi institutrice. Ils s'étaient mariés en 1910, leurs 2 filles nées en 1911 et 1915. Moins de 5 ans de vie commune.

Quand François arrive à Cappy, où son frère s'est violemment battu, le front est calme après les terribles combats de l'automne.Il va occuper les tranchées que son frère a conquises alors. Quelques centaines de mètres plus loin de son point de départ. Berlin était encore loin !

Lors de cette bataille finale du 27 septembre 1914, le 1er bataillon, auquel François appartiendra, mais il n’est pas encore là, perdra tous ses officiers. Au total, le régiment déplora, ce jour-là,  la mise hors combat de  9 officiers et de 840 hommes de troupe (tués, blessés ou disparus). Le régiment a tenu bon et a enrayé la débandade du 99ème régiment qui était sur sa gauche. Le colonel Dol, commandant du régiment, a arrêté les fuyards, revolver au poing, et constitué avec eux une compagnie.

Lorsque la bataille cesse, le régiment n’a plus que 2 capitaines (au lieu de 11), 2 lieutenants (au lieu de 4) et 3 sous-lieutenants au lieu de 32.




Cappy, en 1916/1917 et aujourd'hui.


Lors de l’arrivée de François, le bataillon tient un front qui va de Frise, au nord, à la sucrerie de Dompierre au sud. Ces points extrêmes ont été conquis après les combats acharnés de fin septembre. On peut imaginer que tous tiennent à les conserver.

Après la pagaille qui régnait fin 1914, quand les troupes et leurs officiers furent confrontées à une guerre, la guerre des tranchées, qu'elles n'avaient pas imaginé, un début d'organisation s'est peu à peu dessinée pragmatiquement.

Le rythme de vie est régi par l’alternance des périodes de service dans les tranchées et de mise en réserve, selon une règle immuable, à la rigueur toute militaire : 4 jours de service, 4 jours de réserve. Seul changement, à partir du 23 mai, la relève s’effectue par bataillon entier et non plus par demi-bataillon : on avait trouvé le moyen de faire circuler sans heurts, dans les étroits et sinueux boyaux, ces quelques centaines de soldats, sans faire se croiser ceux qui montaient au front avec ceux qui en descendaient.



Lorsqu’elles sont en réserve, les troupes se trouvent à Cappy, à moins de 2 km du front. C’est là qu’est installé le commandement de la brigade, dans le château de Cappy qui existe toujours. Vu la faible distance du front, on n’échappe pas au bruit de la canonnade qui intervient pratiquement toutes les nuits, même en période dite calme. 



Quand on se repose malgré le bruit, il y a les alertes pour vous obliger à rester l’arme au pied, soit parce que les Allemands lancent un coup de main, comme le 8 mai, sur Frise après une préparation de gaz (les Allemands ont utilisé les gaz pour la 1ère fois, 15 jours plus tôt, un peu plus au nord, à Ypres), soit parce que le commandement décide d’organiser des exercices d’alerte, par exemple le 2 juin, comme si la guerre ne suffisait pas. Il faut entretenir la combativité des troupes pour éviter qu'elles ne s'installent dans le train-train du quotidien.

Surtout, il y a les bombardements. Etre en réserve ne veut pas dire que l’on ne court pas de dangers. Le château, où stationnent également des troupes, est souvent bombardé et plusieurs fois des obus tombent dans la cour du château.

Ainsi, le 18 mars, François est en réserve à Cappy lorsqu’un gros incendie se déclare, détruisant 2 fermes, suite à un bombardement qui fait 2 tués et 7 blessés. Le 1er juin, il est encore à Cappy lorsqu’un avion allemand dirige un violent tir d’artillerie sur la « Meule près du château ».




Les avions, qui viennent de faire leur apparition en 1915, sont souvent présents dans le ciel, dès que le temps est au beau. Ils font de la reconnaissance ou dirigent les tirs. L’artillerie les chasse (on voit apparaître une artillerie spécialisée) mais sur la période d’un an où j’ai lu intégralement le journal de marche, il n’y a pas eu un seul avion abattu, pas plus qu’il n’y eut de combats aériens. Les escadrilles semblent s’éviter soigneusement. Ce ne sera plus le cas en 1918 quand le dernier des frère Audibert, Marius, sera au front.

En 1914-1915, lorsqu’ils effectuaient de simples missions d’observation, les avions ne présentaient pas encore de danger pour les fantassins. On imagine que leur vol par-dessus les tranchées où les soldats étaient embourbés devait faire rêver les 2 parties en présence. Quelques heures de vol et l’on se retrouverait chez soi, en Savoie ou en Bavière.

Les Allemands en face sont en effet des Bavarois. Plusieurs captures de prisonniers (dont une patrouille rentrée par erreur dans les tranchées françaises) ont permis de s’en assurer. Est-ce parce qu'ils sont Bavarois, que ce petit coin du front connut un des épisodes de fraternisation lors du 1er Noël de la guerre ?

Ainsi à la date du 27 décembre, jour même de la mort de Marcel, quelques kilomètres plus au nord : « Situation stationnaire. La trêve de Noël continue et le calme est complet sur tout le front. Sur les deux lignes opposées, les hommes n’hésitent pas à sortir des tranchées. Les Allemands viennent à la rencontre des nôtres. Il y a échange de journaux, tabac, cigarettes. Aucune autre manifestation dans la journée ». JMO du 27 décembre 1914.

On notera l'importance des journaux dans ces échanges de cadeau : chacune des parties sait bien que l'état-major les trompe. Ainsi les Bavarois sont tout étonnés d'apprendre que, contrairement à la nouvelle diffusée par leur commandement, Lyon n'est pas occupé par les troupes allemandes (JMO du 27 deécembre).

On se tromperait en pensant que cette trêve est vraiment générale : si le 24 décembre, la journée avait été totalement calme, sans aucune perte et seulement des évacués pour maladie,  le 25 décembre, les corps francs du régiment essaient d’occuper l’entonnoir  qu’une mine française a creusé la veille. Sans succès. Par ailleurs, le lieutenant Jarzuel est tué alors qu’il dirige à la jumelle un tir sur les lignes adverses. L’occupation de cet entonnoir est la grande affaire de ces jours : on canonne les Allemands pour les empêcher de réparer leurs tranchées tandis que les Français essayent de l’occuper. Drôle de trêve : ce mélange de fraternisation et d’agressivité nous semble bien étrange.

J'ai rappelé en début d'article ma lecture de cet ouvrage sur le Chemin des Dames. Un des faits qui m'avaient le plus frappé tenait à ce mélange curieux de fraternisation humaine et de férocité. Un soldat français racontait comment il avait peu à peu amadoué des Allemands avec des cadeaux balancés par dessus le no man's land (parfois les tranchées n'étaient distantes que d'une trentaine de mètres), puis en avait tué un d'une balle en pleine tête.



François, affecté au 1er bataillon pendant toute la durée de son séjour, tient, lorsqu’il est en première ligne, les tranchées de la partie sud du front occupé par le régiment, en face du village de Dompierre. Il est à la tête d'une section de la 4ème compagnie commandée par le capitaine Terracol. Il est en binôme, comme les autres sous-lieutenants de réserve, avec un sous-lieutenant d’active, le sous-lieutenant Pasquier.
Devant Dompierre. Ce pourrait être François.

Entre février et juin 1915, cette partie du front est qualifiée de calme, l’essentiel des pertes est dû à l’évacuation « pour maladie», essentiellement la dysenterie car on n'a toujours pas pris des mesures énergiques pour maintenir un minimum d'hygiène. Cela n’empêche pas que chaque jour apporte une blessure ou un décès. C’est la routine de la mort au front, même lorsque le rédacteur n’éprouve pas le besoin de mentionner les raisons de ce décès ou de cette blessure. Un événement sans signification tactique, comme la mort d’un homme, n’empêche pas de considérer la journée comme calme. En revanche, on mentionne les duels d’artillerie (entre les 75 qui sont plus à l’arrière, ou les canons de tranchée de 58, contre les 77 et les 105 allemands), même s’ils n’occasionnent pas de pertes.


Montagne de douilles de 75 en 1915. Source Gallica.

Le 11 juin, veille de la mort de François, un duel d’artillerie oppose les Allemands aux canons de tranchée français. Si le rédacteur mentionne le décès d’un soldat, sans autre précision, il a cette formule toute stendhalienne pour noter les succès français : « quelques coups paraissent heureux ».


Canon de tranchée en 1915. Gallica (Agence Rol)

Le secteur de Dompierre où François combat est caractérisé, en plus des duels d’artillerie qui touchent tout le monde, par la guerre des mines, alors que le secteur nord, près de Frise, est agité de coups de main de part et d’autre. Il est vrai que la Somme est toute proche et les galeries de mine ne doivent pas pouvoir être creusées dans le sol détrempé.

Dompierre

A Dompierre, au contraire, c’est un travail incessant pour creuser des galeries et repérer celles des Allemands, attaquer et se défendre. La troupe est occupée à protéger les « travailleurs » du génie ou à empêcher les travailleurs d’en face de pouvoir creuser. De temps en temps, un « camouflet » explose, endommage une tranchée sur 15 – 20 mètres, ensevelissant parfois ses servants.

Le 1er mars, l’explosion d’une mine allemande ensevelit 2 sous-officiers et 13 soldats. Il faudra toute une journée pour dégager les cadavres. Le 19 avril, ce sont 3 travailleurs qui sont tués. Fin avril, encore une intense guerre de mines du côté de Dompierre, là où se trouve François.



En mai, deux faits notables tranchent sur la monotonie des fusillades et des canonnades journalières : l’attaque allemande du 8 mai dans le secteur de Frise  et l’annonce de l’entrée en guerre de l’Italie contre l’Autriche, reçue dans les tranchées dans la nuit du 22 au 23 mai : « les ordres [du 23 mai] prescrivent de crier « Hourra » et de chanter la Marseillaise ». S’en suit une violente fusillade déclenchée par les Bavarois qui n’ont rien perdu de cette agitation française.

En juin, calme et activité alternent. L’état-major maintient la pression en organisant des alertes. Le 1er juin, vive canonnade réglée par un avion.  Le 2 juin, mise en alerte des 1er et 2ème bataillon alors qu’ils étaient en réserve. La grande crainte est celle de l’attaque surprise qui submergerait l’étroite ligne de défense. Le 3 juin, « les ordres prescrivent l’activité sur tout le front ». Le lieutenant Mounier, blessé aux yeux est évacué. Il reviendra le 12 juin.

Le 6 juin, à nouveau violente canonnade, 1 tué et 2 blessés. Le 7 juin, rien. François est au repos depuis le 5. Le 7 juin, toujours aucune perte, malgré une nuit agitée. 8 juin, rien.

9 juin, François remonte aux tranchées. Exercice d’alerte. 4 blessés. 10 juin, rien. Le 11 juin, « l’artillerie allemande est beaucoup plus active que les autres jours », 1 tué.

Enfin, voici qu’arrive le 12 juin 1915. Je reproduis in extenso la note du jour du Journal de marche et opérations (JMO) du 30ème régiment d’infanterie :

« La nuit du 11 au 12 se passe sans incident notable. A 5h, l’artillerie ennemie est très active. De nombreuses bombes à tringle sont lancées par les Allemands (secteur de gauche : Frise) et (droite : sucrerie Dompierre). Soirée calme.
A 21 h, la fusillade habituelle de la nuit est un peu plus vive. Rien à signaler jusqu’à la pointe du jour.
Pertes : 1 tué
            Officiers :       1 tué, sous-lieutenant Audibert (réserve).
                                   1 passé au 416ème, capitaine Rollier (réserve) ».

Voilà, c’est tout ce qui est écrit sur la mort du sous-lieutenant François Audibert.

Le lendemain, 13 juin 1915, le 1er bataillon rejoint Cappy pour 4 jours de repos, sans le sous-lieutenant Audibert. Depuis la dernière revue des officiers du 10 mai 1915, 3 sous-lieutenants ont disparu des effectifs du 1er bataillon qui semble avoir été le plus éprouvé par les derniers combats : il ne dispose plus le 15 juin, que de 8 sous-lieutenants alors que le 3ème bataillon est à effectif plein (12 sous lieutenants) et le 2ème bataillon (11). L’intense guerre des mines dans le secteur de Dompierre où combat le 1er bataillon en est responsable. C’est sans doute la cause de la mort de François Audibert.



Le 6 août 1915, 10 jours avant son 28ème anniversaire, il est déclaré officiellement mort.

Paul (1895 - 1915)
Paul, comme son jeune frère Marius, est trop jeune pour avoir fait son service militaire. Il va combattre, très peu de temps pour mourir à 20 ans et 2 mois.

L'armée avait un besoin urgent de troupes fraîches et n'a cessé d'anticiper l'appel des nouvelles classes de soldats. Il a donc été mobilisé à 19 ans, affecté au 8ème régiment de zouaves,  formé début 1915 au camp de Sathonay, au nord de Lyon où se trouvait un bataillon de cette unité qui appartenait, comme tous les régiments de zouaves à la Division marocaine. On sait que ces régiments de zouaves, comme ceux de tirailleurs, faisaient systématiquement partie des troupes de choc de 1ère ligne.

Image
Zouave dans une tranchée

Tout juste sorti de formation, il est envoyé en Artois, là où Joffre a décidé l'une de ces nombreuses "offensives décisives" pour percer le front allemand. Elles se ressemblent toutes  : énormément de pertes pour un résultat stratégique nul. De mai à fin juin 1915, les Français perdirent plus de 102 000 hommes. En septembre, reprise de l’offensive avec des résultats stratégiques aussi terriblement nuls, et 60 000 morts parmi les Anglais et Canadiens qui avaient remplacés les Français.

Il est envoyé dans le secteur de Souchez, un petit village de 1500 âmes avant la guerre et dont on parla beaucoup pendant quelques mois, comme on parlera l'année suivante de Verdun. Il appartient à la longue liste de ces villages martyrs complètement rayés de la surface de la terre. Ses ruines seront prises en septembre 1915.

Souchez

Le rédacteur du JMO de ce régiment était particulièrement consciencieux. Non seulement il retranscrivait tous les ordres, collait des cartes, mais il énumérait tous les morts et tous les blessés, y compris quand il s’agissait des hommes de troupe. Paul Audibert figure bien dans la liste des blessés du 2ème bataillon (même s’il sera déclaré plus tard disparu puis mort) le 16 juin 1915, lors de la grande offensive du secteur de Souchez. 

Cette offensive de l'Artois connut avant l'été deux points culminants : le 9 mai et le 16 juin 1915.

 Le 16 juin constitue l’épisode le plus sanglant : pour le seul régiment de Paul, 10 officiers tués, 22 blessés, 142 morts dans la troupe et plus de 1 300 blessés. Dans ce dernier décompte figure Paul Audibert. C’est dire que le bilan réel  des tués est beaucoup plus élevé que le chiffre avancé. Paul sera successivement mentionné comme blessé, puis disparu. Finalement, il sera déclaré mort pour la Patrie par décision du Tribunal de Bonneville le 25 novembre 1920. Toute trace de son corps avait depuis longtemps disparu de la terre tourmentée de l'Artois.

Je ne sais pas quand Paul a rejoint le régiment. A-t-il notamment participé à la 1ère offensive du 9 mai 1915 ? Impossible de le savoir à partir des seuls Journaux de marche. De toute façon, ayant eu 20 ans le 1er avril de cette année 1915, il a dû arriver peu avant la date de son décès. Le JMO fait état d’un certain flottement dans les rangs dû au manque d’expérience de troupes pour qui c’était le baptême du feu en mai 1915.
     
Le 9 mai, le 8ème zouaves était en réserve, ce qui ne l’avait pas empêché de subir des pertes énormes. Le lieutenant colonel qui dicte, au soir du 16 juin, le texte du JMO, établit des statistiques comparatives entre les 2 offensives du 9 mai et du 16 juin : « les pertes ont été lourdes : 32 officiers et 1474 hommes restent sur le terrain. Si on compare ce chiffre à celui des pertes du 9 mai (27 officiers, 1720 hommes), on verra que le nombre des officiers tués et blessés par rapport à celui des hommes, est beaucoup plus élevé ; cela tient évidemment à ce qu’ils ont dû se prodiguer pour maintenir le 8ème Zouaves à hauteur de son renom. Le cadre officiers et sous-officiers a été admirable ».

Si Paul était présent début mai, il a vécu une offensive particulièrement dure qui valut à son chef du bataillon, Jacques Cortade (qui sera tué le 5 octobre 1915 dans la Marne), d’être cité à l’ordre de l’armée le 1er juin : « Le  9 mai a pénétré dans des localités encore occupées par l’ennemi, y a fait de nombreux prisonniers. S’y est maintenu jusqu’au moment où il a reçu une autre mission. A continué pendant les journées des 11 et 12, à faire progresser son bataillon sur un terrain balayé de projectiles ».

Le 16 juin, le 8ème Zouaves est en 1ère ligne. Les 4 bataillons du régiment sont montés en 1ère ligne dans la nuit du 15 au 16 juin. L’ordre de mission détaille la tenue : « Les hommes marcheront en capote, sans sac, les 2 jours de vivres de réserve et les vivres du jour portés dans la toile de tente roulée en sautoir [c'est le fameux "boudin" de la chanson de la Légion étrangère "Tiens voilà du boudin"], un carré de toile blanche sera cousu sur le dos de la capote, les outils portatifs seront portés au ceinturon, 250 cartouches par homme, 3 sacs à terre, bidons plein d’eau ».

Le secteur d’intervention est décrit avec  la même précision : "Le régiment a sur sa droite le 32ème RI et à sa gauche le 4ème tirailleurs. Sur sa gauche, la limite de sa zone d’action est définie par « la ligne passant par la gauche du sous-secteur, les 2 arbres isolés, le boyau de la Landwehr, la carrefour du chemin creux 6 avec la tranchée d’Odin ». Cette dernière dénomination peut étonner : vu le temps que l'on passait en face d'elles, on avait le loisir de leur donner un nom ;  les tranchées allemandes ont ainsi reçu des noms divers, noms de lieux  ou personnages de la mythologie germanique. On admirera aussi que « 2 arbres isolés » puissent servir de repère. Il ne devait pas y en avoir beaucoup encore debout.

Le bataillon de Paul ne fait pas partie des troupes de 1er assaut. Sa mission est la suivante « A l’heure H (midi), on enverra un peloton tenir garnison dans le tranchée de 1ère ligne. A l’heure H, on enverra 2 compagnies qui prendront au passage les outils au dépôt d’outils de tranchée de 1ère ligne (près du boyau 123), et iront organiser la cote 120 et mettre en état les boyaux conquis. »

Dès 14h, l’offensive est arrêtée car les régiments sur les ailes n’ont pas progressé et le 8ème Zouaves est trop en avant. Plusieurs contre-attaques allemandes échouent à les faire reculer. L’aumônier, lui même,  se porte au combat vers 20h, « les Allemands débouchent en colonnes par 4 de la ligne, font une vigoureuse contre-attaque vers la gauche et le centre. Elle fut arrêtée net à gauche ; l’aumônier militaire Bacheré, voyant devant lui un certain fléchissement, s’écrie : « Je ne peux verser le sang, mais j’ai la canne ». Il se précipite, son bâton d’une main, son bonnet de police de l’autre, entraînant les hésitants et charge réellement en tête d’une troupe de zouaves et de tirailleurs qu’il électrise. L’ennemi fauché fuit en désordre ».

Pendant tout ce temps, le bataillon de Cortade (et donc de Paul) est monté en 1ère ligne pour occuper les tranchées conquises et les retourner (face à l’ennemi) et créer une nouvelle tranchée.

Intérieur d'une tranchée allemande en 1915
Une tranchée allemande en 1915. Une rigueur toute germanique.

La bataille continuera le lendemain pour le 8ème Zouaves qui se cramponne au terrain conquis (400 m de profondeur sur 1200 m de largeur) puis est relevé le 17 juin au soir. Ce terrain conquis sera perdu les jours suivants et le 8ème Zouaves devra remonter en ligne le 22 juin pour repousser à nouveau les Allemands. Ce front ne bougera plus alors jusqu’en septembre 1915.

Il est naturellement impossible de savoir à quel moment de cette journée du 16 juin, Paul fut tué. Est-ce lors de la montée en ligne ? Lors des travaux de réaménagement des tranchées prises ? Lors des contre-attaques allemandes ou sous les obus ? Impossible de le savoir maintenant alors qu’à l’époque ses camarades ne le savaient pas non plus puisqu’il fut déclaré successivement blessé puis disparu puis finalement mort. Quoi qu’il en soit, ce fut une bagarre terrible. En certains points, les belligérants étaient si proches que les Français renvoyaient les grenades allemandes sur leurs expéditeurs avant que celles-ci n’explosent. De plus, le régiment, très en avant, était non seulement mitraillé en enfilade mais même pris à revers. Les pertes, de ce fait, ont été pratiquement aussi sévères pour les Compagnies engagées en 2ème ligne que pour les troupes d’assaut.

Résultat ? Outre l’avancée (mais sans valeur stratégique), « la prise d’une batterie allemande abandonnée par l’ennemi, des mitrailleuses, 5 à 600 prisonniers venus spontanément se rendre  complètement démoralisés (un groupe de mitrailleurs est venu se rendre apportant une mitrailleuse) ». Et beaucoup de morts, dont Paul Audibert, 20 ans.

Je suis frappé par la similitude des morts de Marcel (le 17 septembre 1914) et de Paul (le 16 juin 1915). Tous deux lors d'offensives majeures, pris à revers du fait de l'avancée en pointe de leur bataillon, disparus enfin dans le chaos de la bataille sans qu'on retrouve jamais leur corps.

Marius (1897 - 1918)

En juillet 1915, Lambert Audibert et sa femme Marie-Louise Garance sont toujours tous les deux instituteurs dans un petit village de Haute-Savoie, Saint Laurent, 500 habitants au pied de la montagne. Ils ont perdu 3 fils mais il leur reste leurs derniers enfants, Germaine qui ne risque rien, et Marius, 17 ans qui ne pouvait être encore appelé sous les drapeaux. Comme ses parents ont dû espérer que la guerre se termine avant qu’il ne soit mobilisable ! Mais la guerre de 1914-1915 devient celle de 1914-1916, puis celle de 1914-1917 et enfin la Grande Guerre, de 1914-1918.

Mont Saint -Eloi, juste à côté de Carency où mourût Marcel.
Lors de l'édition de la carte, ce n'était encore que la guerre de 1914-1915.

 Marius est mobilisé dans le même régiment que son frère François, le 30ème régiment d’infanterie d’Annecy. On le connaît bien ce régiment. On connaît des voisins, des amis qui y furent enrôlés et qui sont morts. Difficile de ne pas savoir la vérité sur les risques et sur les pertes quand c’est un des régiments de la ville. 

Il échappe à la mort lors des 2 grandes affaires de son régiment en 1918, dans les Flandres et en Champagne. En août 1918, il est en permission chez ses parents à Saint Laurent ; il meurt d’une « maladie contractée pendant le service », le 10 août 1918, 3 mois avant la fin de la guerre, à l’âge de 20 ans.

On pense naturellement aux gaz.

Les gaz sont en effet à l’ordre du jour. Début 1918, le régiment est à l’instruction en région parisienne, à saint Ouen, avant de monter au front en Alsace. Plusieurs gradés suivent des cours sur l’utilisation des gaz.
L’atmosphère a bien changé depuis 1914-1915 et François, s’il revenait, ne reconnaîtrait rien du régiment qu’il a connu : tous les cadres sont différents ; l’organisation semble plus bureaucratique. Il y a de nombreux mouvements d’officiers pour cause de formation et de cours, pour des durées allant jusqu’à 3 semaines. Autre nouveauté : l’apparition d’officiers américains détachés auprès du régiment. Enfin, il y a des permissions régulières.

En Alsace, le front est relativement calme au sens où il n’y a pas de grandes offensives. Duels d’artillerie, mitraillage par les avions, mouvements de patrouilles et gaz. Ainsi du 9 au 11 février, l’ennemi tire une quarantaine d’obus au gaz. Le 3 et 4 mars, à nouveau des obus de 77 à gaz, en préparation d’une attaque des « Boches » qui échoue. Le 13 mars, obus toxiques : « 5 hommes sont légèrement indisposés ».

Puis à la mi-avril, le régiment part pour les Flandres belges, au mont Kemmel, au sud d’Ypres, en prévision de l’attaque allemande déclenchée à partir du 25 avril 1918. Il se trouve que le régiment sera juste en face des 9 divisions allemandes qui vont essayer de percer le front pour prendre Ypres : dès le 24 avril, le 30ème RI est précisément au Kemmel. Kemmel, un nom qui sera, comme Souchez, célèbre pendant plusieurs mois, avant de sombrer dans l'oubli.

La bataille dure 2 jours sans interruption. Les pertes des 2 côtés sont énormes. Pour le 30ème, elles s’établissent ainsi : parmi les officiers, 3 tués, 8 blessés et 32 disparus (et l’on sait ce que cache souvent ce terme) ; pour la troupe, 15 tués, 47 blessés et 1626 disparus ». 

Le Mont Kemmel fut aussi l’occasion d’une terrible offensive chimique des Allemands. La préparation d’artillerie avec des obus toxiques a duré plusieurs heures : « Vers 2 h [le 25 avril 1918], un tir très intense d’artillerie allemande se déclenche sur nos lignes et sur nos arrières. Tir d’obus à gaz et d’obus explosifs obligeant la troupe à mettre le masque et continuant sans interruption ni accalmies pendant les heures suivantes. Un nombre considérable de batteries nouvelles entrent en action".                                                                   
La bataille continuera jusqu'au 15 mai. Mais, à cette date, le 30ème RI a quitté les Flandres et se trouve en Champagne. Il reçoit des renforts importants (près de 1 500 hommes entre le 8 et le 12 mai) et il est en 1ère ligne, au sud-ouest de Reims, au moment de la dernière grande offensive allemande, la bataille de l’Aisne, qui verra reculer les Français jusqu’à la contre-offensive de la 2nde bataille de la Marne. Le 31 mai les combats sont particulièrement violents et près de 500 hommes sont mis hors de combat. Les Français reculent de 4 kms.

L’offensive allemande reprend le 6 juin avec, c’est la 1ère fois que le rédacteur du JMO le signale dans ce secteur, un intense bombardement d’obus toxiques. Au soir du 6, le régiment a perdu près de 600 hommes dont 22 officiers. Il ne lui reste plus que 27 officiers et 1097 hommes. Il y a des compagnies de 50 hommes au lieu de 140 normalement.

Le 9 juin, nouveau bombardement toxique. Le 10 juin, pour la 1ère fois, le JMO indique des évacuations sanitaires : 5 malades et 2 intoxiqués. Marius est-il l’un de ceux-là ? Le régiment ou ce qu’il en reste est enfin relevé le 11 juin. Il est mis au repos près de Lunéville le 17 juin, puis repart aux tranchées à l’est de Lunéville le 22 juin.

Pendant tout le mois de juillet, le régiment tient son secteur vers Croismare. Seule activité guerrière : des coups de main, plus ou moins importants pour ramener des prisonniers. Même chose en août.

Si Marius Audibert est bien mort des suites d’un gazage, ce n’est donc pas en Lorraine que cela se serait produit mais en Flandres, à Kemmel, en avril ou plus vraisemblablement en juin en Champagne.

Mais cette hypothèse de gazage n’est qu’une hypothèse. Il pourrait s’agir de la grippe espagnole, qui frappe plutôt à partir d’octobre 1918, mais qui avait débuté dès avril. Cette hypothèse correspondrait bien avec une mort en permission : Marius est parti valide pour rejoindre sa famille. Après une incubation de 2/3 jours, la grippe dure une semaine et peut entraîner rapidement la mort, notamment chez les jeunes adultes, a fortiori lorsqu’ils sont épuisés.


 Mais de nombreuses autres maladies infectieuses peuvent être à l’origine de la mort de Marius. Peu importe : Marius meurt le 10 août 1918, lui, le dernier des frères Audibert. Comme son frère Paul, il avait 20 ans.

mardi 8 octobre 2013

RFO. Premiers pas... en Nouvelle Calédonie

J'ai rejoint RFO à la mi-94, un peu par hasard, si par hasard on entend le fait que je n'y avais pas songé avant que le nouveau président de l'époque ne me propose de devenir son secrétaire général. Pour le reste, il n'y avait pas vraiment de hasard. Depuis 1989, j'étais sous-directeur de l'audiovisuel dans un des Services du Premier Ministre, le SJTI, Service juridique et technique de l'audiovisuel. Un nom qui fleurait bon la belle époque où l'audiovisuel était sous la tutelle étroite du gouvernement. Il a d'ailleurs changé de nom depuis pour gagner en respectabilité et, ce qui est plus étrange, en effectifs.

A l'époque, le SJTI disposait d'un chef de service et de 2 sous-directeurs, l'un pour la presse, l'autre pour l'audiovisuel. Désormais, le chef de service est devenu directeur et il y a 3 sous-directeurs, alors qu'on aurait pu imaginer sinon l'évolution inverse, au moins la stabilisation, au moment où le Conseil supérieur de l'audiovisuel, le CSA, reprenait certaines des prérogatives de l'Etat. Ainsi en est-il de la diminution des effectifs de l'administration centrale.

Ce petit service comptait essentiellement des cadres, généralement fraîchement sortis de l'ENA, car ses missions attiraient : il s'agissait de contrôler les entreprises publiques de l'audiovisuel, radios et télévisions, c'est à dire, discuter et approuver les budgets, les plans d'entreprise ou autres contrats d'objectifs.

Les médias fascinent. Il ne faut pourtant pas s'exagérer la marge de manœuvre des fonctionnaires du SJTI. Pour les questions importantes, et elles l'étaient toutes aux yeux des cabinets ministériels, elles "remontaient" et le travail consistait plus à préparer les décisions qu'à les prendre.  Au quotidien, il fallait se tenir informé de ce qui se tramait dans les chaînes, analyser leurs dossiers, discuter avec les représentants du Budget, dans un savant jeu de bascule : face aux directeurs des chaînes, le SJTI se voulait un censeur sévère. Dès qu'il fallait discuter avec le Budget, on devenait leur avocat pour défendre leurs projets et leurs finances, après avoir raboté leurs espoirs les plus téméraires.

Ce travail avait son charme et son lot de déceptions et de frustrations. Comme toute institution, le SJTI déployait une grande partie de son énergie à défendre son pré carré contre les empiétements des autres services de l'Etat : affirmer son rôle interministériel (on était un service du Premier Ministre) notamment contre le Budget qui s'estimait seul capable de tenir les rênes de ces mastodontes qu'étaient les chaînes ; batailler contre le cabinet du ministre de la Culture et de la Communication  dont on ne dépendait pas hiérarchiquement mais qui s'estimait le maître de droit du service.

J'étais entré au SJTI, 5 ans plus tôt, en 1989, à la demande de son nouveau chef de service qui m'avait repéré lors de son bref passage dans l'administration du ministère de la Culture où j'étais sous-directeur à la direction du Patrimoine. C'était un homme intelligent, brillant même, dynamique et plein d'idées, qui bataillait ferme contre le ministre de la Culture et son cabinet, pour faire respecter ses prérogatives. On se sentait porté par son enthousiasme batailleur, son inventivité et son sens du travail collectif, sans les chichis habituels d'une administration centrale bêtement hiérarchique.

Dans ma sous-direction, l'atmosphère était particulièrement sympathique. Des gens jeunes, motivés, intelligents (plusieurs continuent de faire de belles carrières dans les chaînes ou l'administration), on formait une équipe de copains.

Traditionnellement,  le chef de service et le sous-directeur se partageait le suivi et la présence dans les conseils d'administration, principal instrument officiel de la tutelle de l'Etat. Le chef de service se réservait France 2, France 3, ARTE et la SFP, je participais aux conseils de Radio France, l'INA et RFO.

C'est ainsi que j'ai commencé à découvrir RFO dont peu se souciait, ce qui me laissait une marge de manœuvre impensable avec les autres chaînes. Le président de l'époque était arrivé à ce poste, porté par la même vague que la ministre de la Culture et le chef de service : les élections présidentielles de 88 et le retour de la gauche au gouvernement, après les 2 ans de la 1ère cohabitation. Un peu de l'écume de cette vague m'avait conduit au SJTI pour remplacer un prédécesseur parti dans le secteur audiovisuel privé pour des raisons symétriques. Ainsi en va-t-il, sinon dans tous les secteurs, au moins dans ceux qui intéressent directement le pouvoir politique. Une autre vague, de sens opposé, devait obliger ce même président à démissionner au cours de son 2ème mandat à  la suite de la défaite des socialistes aux législatives de 93 et le début de la 2ème cohabitation.

A l'époque, le gouvernement n'avait pas le pouvoir formel de nommer, ni donc de démissionner les présidents des chaînes, pouvoir qui revenait au CSA, autorité administrative indépendante, selon la définition juridique. C'est pourtant une institution structurellement politique, du fait du mode de désignation de ses membres : 9 membres, 3 désignés par le Président, 3 par l'Assemblée nationale, 3 par le Sénat, ce qui donne, de facto, la majorité au gouvernement, sauf en cas de cohabitation où la majorité de l'Assemblée n'est pas du même bord que le Président. J'ai connu cette situation, lors du renouvellement de mon mandat de président de RFO. J'y reviendrai une autre fois.

On peut considérer d'ailleurs qu'il n'est pas anormal que le CSA doive tenir compte des desiderata du gouvernement dans la nomination des présidents. Dans une démocratie, le pouvoir politique résulte du vote des électeurs. Un changement de majorité, c'est l'expression d'une volonté de réorientation. Ajoutons que les chaînes françaises, détenues à 100% par l'Etat, vivent pour l'essentiel des subsides publics, ce qui renforce l'autorité de ce même Etat. Tout au plus faut-il des institutions et un fonctionnement qui limitent la tentation du népotisme auquel tout pouvoir politique a de la peine à résister : on a tant de gens à remercier quand on arrive au pouvoir et l'on sait que le temps est compté.

A cet égard, l'ancien système, tout ridicule qu'il semblait, n'était pas si mauvais que cela. Le CSA nommait les présidents mais il devait tenir compte de l'avis du gouvernement. Tenir compte de l'avis ne voulait pas dire qu'il devait nécessairement choisir le candidat du pouvoir. Le président du CSA de l'époque résumait cette situation ainsi : le gouvernement a le "pouvoir" de refuser une candidature, par une sorte de droit de veto informel. Il n'a pas de pouvoir de proposition, même s'il ne se cache pas de ses préférences. 

J'ai toujours préféré ces équilibres bancals aux répartitions trop tranchées de compétences qui aboutissent à des excès. Que chacun se "tienne par la barbichette" est plus rassurant. La démocratie est un système par nature bancal : elle organise le pouvoir de la majorité, mais il faut respecter les minorités ; pouvoirs et contre-pouvoirs sont nécessairement engagés dans des luttes peu glorieuses, dont l'issue est toujours incertaine. D'où l'inefficacité parfois, la démagogie souvent, dans le train-train du quotidien, mais c'est sans doute un des prix de la liberté. Et quand l'affaire est sérieuse, les démocraties s'en tirent plutôt bien.

Aujourd'hui, c'est le gouvernement qui nomme et peut renvoyer. J'y vois un recul de la démocratie et de l'indépendance des médias, même si le cas d'un renvoi, possible, ne s'est pas présenté. Ce n'est pas l'envie qui a dû manquer au pouvoir actuel, mais il est difficile d'utiliser les possibilités d'une réforme que l'on a, en son temps, critiqué violemment et que l'on se propose de réformer à nouveau. On notera que cette nouvelle réforme promise pour le 1er semestre 2013, n'est toujours pas dans les tuyaux.

Avant cette réforme qui date du précédent quinquennat, le CSA avait le pouvoir de nomination.. En revanche, il ne pouvait renvoyer un président dans ses foyers que dans des cas très précis qui ne se sont jamais présentés. Comment faire pour se débarrasser d'un président dont on ne veut plus, puisque ni l'actionnaire unique (l'Etat), ni le conseil d'administration, ni le CSA, ne le peuvent ? Une seule solution : l'obliger à démissionner.

L'imagination est sans limite dans ce domaine. On a vu le président de la SFP craquer sous le pilonnage de la ministre de la culture, de gauche ; celui de France 2 obligé de démissionner après une longue résistance peu glorieuse pendant laquelle il avait sacrifié ses fidèles les uns après les autres. Cette fois-là, d'ailleurs, majorité parlementaire de droite et opposition de gauche partageaient le même objectif ; une bonne campagne de presse eut raison  de l'énergique réfractaire. Le départ du président de RFO en 1994 représente encore un autre cas de figure. Il  résulta d'un chantage orchestré à l'Assemblée nationale : ou bien vous démissionnez, ou bien on rattache RFO à France Télévision et, dans ce cas, vous serez contraint de partir. 

Il croyait ce rattachement défavorable aux intérêts de l'entreprise. Il démissionna.

Je m'amuse aujourd'hui de cet épisode car j'ai subi effectivement ce qui n'avait été qu'une menace à son encontre. Sur le moment, le procédé m'avait choqué d'autant plus que j'estimais, depuis mon poste d'observation du SJTI, que c'était un bon président. Il avait notamment amorcé le processus de promotion des cadres originaires de l'outre-mer. 

Il est parti avec élégance et s'en est retourné dans le grand corps dont il était issu. Un nouveau président fut nommé par le CSA, un président qui connaissait bien l'outre-mer mais pas du tout les mœurs si particulières de l'audiovisuel. Sa 1ère tâche fut de se débarrasser du directeur général qu'il avait trouvé en entrant, de décider qu'il ne voulait plus d'un directeur général avec lequel il aurait dû partager l'autorité. Ce qu'il lui fallait c'était un secrétaire général, sans mandat social (c'est à dire sans l'autorité que confère la responsabilité juridique de l'entreprise devant le conseil d'administration), et, vu sa méconnaissance du secteur, quelqu'un qui connaissait bien la machine. 

Ce quelqu'un ce fut moi. Non qu'il n'y ait pas eu pléthore de gens qui puissent remplir cette fonction. Je suis naturellement convaincu de cela. Ce qui a joué, c'est un mécanisme très fréquent dans l'administration (et sans doute dans d'autres institutions). Pour avoir de bonnes chances d'obtenir un poste convoité, il est utile de remplir  2 conditions. Que vous répondiez à peu près au profil demandé (mais, cette condition est remplie par une foultitude de gens) ; deuxièmement, que l'on ait envie de se débarrasser de vous. On progresse souvent ainsi vers le haut, parce qu'on est soumis à une forte pression centrifuge, comme le noyau de cerise que l'on envoie d'autant plus loin qu'on le serre plus fort entre le pouce et l'index.

Je remplissais les 2 conditions. Le chef de service qui m'avait recruté avait été contraint au départ (à ce niveau, le pouvoir de faire et de défaire est sans limite ; y en aurait-il une que le fonctionnaire concerné se garderait bien d'exercer un quelconque recours : il sait bien qu'on "l'aurait au tournant", à un autre moment de sa carrière).

Ce chef de service avait été remplacé par quelqu'un de proche de la majorité sortie des urnes de 1993. Malgré les bonnes relations de travail que nous entretenions, il n'avait pas envie de garder si près de lui quelqu'un qui n'avait jamais caché ses sympathies politiques, contrairement à l'hypocrisie généralement pratiquée dans l'administration. Il me proposa, me recommanda. Moi-même j'étais heureux de quitter l'atmosphère d'un SJTI qui avait changé brutalement d'orientation. J'acceptais avec joie la proposition.

Je pris les premiers contacts, rencontrais celui dont le départ permettait mon arrivée. Je l'aimais bien car c'était un honnête homme. Son sort me touchait :  il n'était pas fonctionnaire. Partir signifiait qu'il devait trouver un emploi. Cela ne lui fut pas facile.

La situation ne me plaisait guère. Je ne l'avais pas créée. Je ne l'avais même pas espérée. Mais j'en profitais. On a beau se dire que "si ce n'est pas moi, ce sera quelqu'un d'autre", on se sent mal à l'aise. Il ne m'en a jamais voulu, m'a aidé et nous sommes restés longtemps en contact.

Un jour, il a vidé son bureau, abandonné sa voiture de fonction, et je suis arrivé avec ma serviette qui ne contenait pas grand chose. J'avais tout à apprendre malgré ma fréquentation des responsables de la chaîne et des membres du conseil d'administration. Quand on pénètre dans la vie intime d'une entreprise publique, on découvre que la réalité est bien différente de ce qu'on imaginait. On a rétrospectivement un peu honte de ses sermons et de ses coups de gueule. La situation est plus complexe qu'on ne l'imaginait, les problèmes plus difficiles à résoudre. Certains, notamment au Budget, érigent cette ignorance en principe. Pour contrôler l'entreprise, il vaut mieux ne pas trop la fréquenter. A trop connaitre ses difficultés et ses espoirs, on finit par les partager et l'on a plus de peine à prononcer des oukases.Je ne suis pas de ceux-là.

Devant mon bureau stationnait un petit comité d’accueil. Un tout petit. 2 cadres "métros" venus voir à quoi ressemblait le nouveau. Mon impression d'alors est restée gravée dans ma mémoire, je dirais presque, dans ma chair, car cela m'avait déplu au delà du raisonnable. Je n'avais rien contre leur curiosité, bien naturelle. Mais je sentais aussi ce mélange d'obséquiosité et d'ironie pour celui qui va devenir le patron. On veut se faire bien voir mais aussi le jauger. On sait plein de choses qu'il ne sait pas. On se demande comment et jusqu'à quel point on pourra se servir de son ignorance et de sa naïveté pour le manipuler.

Il y avait une autre raison à ma gêne. Je rentrais dans la radio et la télévision de l'outre-mer. Découvrir ce nouvel univers que je ne connaissais pas, que j'avais seulement entrevu lors d'un seul voyage en Martinique avec le conseil d'administration, découvrir ces ultra-marins dont je ne savais rien, étaient le principal motif de mon choix. Et voilà que je me retrouvais devant deux autres moi-même.

J'insiste sans doute exagérément sur cette 1ère impression qui tire sa force, pour moi, de ce qu'elle portait en germe  et que la suite de l'histoire devait confirmer : la lutte sourde et permanente entre les ultramarins et les métros alimentée par la contradiction permanente de cette chaîne, à la fois outil de fierté et d'émancipation et témoignage d'un néo-colonialisme qui n'avait pas même honte de se dire.

Cette découverte de l'outre-mer, je devais y être convié très rapidement à l'occasion d'une tournée dans les stations du Pacifique. Le nouveau président avait décidé de rompre avec la tradition qui voulait que cette tournée commençât par les Antilles. Il avait hâte aussi de retourner en Nouvelle Calédonie. Il avait participé activement à la solution institutionnelle de ce que l'on continue d'appeler "les Evénements" de 1984-1986.


Photo Easy voyages

Nous voici donc à peine débarqués à Nouméa dans une voiture en route pour le nord de l'île. Le vol m'avait enchanté. Il tournait alors par l'ouest, avec une escale à Anchorage en Alaska. Je ne refis jamais le périple dans ce sens et ne sais si c'était le trajet habituel ou si quelque événement expliquait que, pour un temps, le survol de l'URSS était interdit. Désormais, la route normale passe par Tokyo et l'on remonte le temps par l'est. Le changement d'avion s'opère à l'aéroport de Narita qui m'évoque toujours les manifestations très violentes qui avaient opposées, avant sa construction, la jeunesse nippone à une police sur-armée dont le look évoquait le souvenir des samouraïs. En 1971, la télévision retransmettait les images de ces émeutes qui firent une dizaine de morts. A chaque passage, déambulant nonchalamment dans les couloirs de l'aéroport, je pensais à ces morts, et aussi à toutes ces manifestations oubliées, enterrées sous des tonnes de béton finalement coulées.

L'escale d'Anchorage fut charmante après le survol éblouissant des volcans enneigés de l'Alaska émergeant des nuages. Sur le petit port, une multitude d'hydravions minuscules qui se balançaient sur l'eau, attendant de partir vers quelque lac éloigné, pour un calme week end. Derrière, la ville très colorée, comme toutes les villes de ces pays froids où l'homme essaie de rompre avec la monochromie d'une palette limitée aux différentes tonalités du gris. La neige qui descend vers la mer, un rayon de soleil. Que de contrastes avec le printemps calédonien (on était en septembre).

Une belle route de près de 300 kms mène à Koné, ancienne bourgade devenue la capitale de la Province Nord de Nouvelle Calédonie. Elle serpente entre les molles collines de la "brousse", le long de la chaîne de montagnes qui partage l'ile en deux univers radicalement différents.

Photo extraite du très joli blog http://marcelandevelyne.blogspot.fr

A l'ouest, c'est le paradis verdoyant des grandes exploitations des "broussards", ces Européens qui se sont installés sur les meilleures terres en repoussant les Kanaks vers les montagnes. Brousse, broussards, des mots étonnants entendus lors des Evénements et qui faisaient rêver alors malgré le tragique des affrontements entre communautés. Peu d'agglomérations, peu de maisons visibles entre celles-ci, mais de vastes étendues herbeuses à perte de vue donnent une impression d'infini. On se croirait, tout au moins je l'imagine car je n'y suis jamais allé, dans les immensités de l'Australie.

Photo arys.free.fr

Malgré la fatigue du voyage et surtout les effets insidieux d'un décalage horaire de 10h, je ne me lassais pas de ce paysage. On a envie de s'arrêter à tout moment pour marcher dans ces vallées qui s'ouvrent dans la montagne. Je n'en ai jamais eu le temps, encore moins cette fois-ci où le programme était serré. C'est 4 ans plus tard que j'eus l'occasion de m'y arrêter un peu, même si notre halte ne venait pas clore la longue marche à pied dont je rêvais. Non, nous rejoignîmes la magnifique maison (on n'ose parler de ferme) de ces exploitants d'origine suisse, en hélicoptère. On avait survolé la mer à quelques dizaines de mètres de l'eau, épousé le profil des montagnes, découvrant au sommet, comme sur un grand-huit géant, un précipice brusquement ouvert sous la carlingue bruyante, puis on s'était posé dans un corral à quelques mètres de la demeure de nos hôtes pour un déjeuner rapide. Ensuite on avait sillonné en 4x4 la propriété sur des kilomètres de pistes poussiéreuses  afin d'admirer les cerfs qu'on y élevait pour la viande, à destination des marchés d'Australie.

Un autre monde. Un autre temps aussi. Ce voyage dispendieux, je l'avais fait avec mon munificent prédécesseur à la présidence de RFO. Autant dire que je ne me suis jamais autorisé pareille escapade. Il est vrai qu'on était allé ensuite se recueillir sur la tombe de Jean-Marie Tjibaou, dans son petit village natal de la montagne. Toujours en hélicoptère !

Je reviens en septembre 1994. Après la visite des modestes installations de l'antenne locale de RFO, piloté par le journaliste enthousiaste de la station qu'on appelait localement le "kanak blanc" en hommage à son travail acharné malgré les difficultés de toutes sortes, et avoir rencontré les différentes autorités de la ville, on reprend la route pour traverser l’île en direction de la côte est. La forêt est magnifique, avec son arbre emblématique, le niaouli, les pins colonaires, de l'eau, des rochers entassés, des vallons étroits.

Le niaouli, en vastes forêts clairsemées, arbre étonnant qui résiste au feu.


Différentes espèces de pins colonaires.
Photos empruntées au même site que ci-dessus. Mes propres photos sont dans quelque carton, à retrouver.

La traversée de la "Chaîne" ne compte qu'une soixantaine de kilomètres mais c'est un véritable voyage. D'abord parce qu'à l'époque, la route n'est pas goudronnée et même une piste en bon état dilate le temps. Ensuite, parce qu'à son terme on arrive dans un autre monde. Plus de broussards au look européen, mais des kanaks, plus de brousse sèche, mais une végétation tropicale car la côte est se trouve, hémisphère sud oblige, la plus arrosée.

Au milieu des villages, on se croirait, par certains aspects, en Angleterre. Le temple, car ici ce sont les missionnaires protestants qui ont importé la religion venue d'Occident, domine une vaste pelouse bien verte. 


Photo Magic club vacances


Photo RFO Nouvelle Calédonie

Je suis revenu souvent en Nouvelle Calédonie mais à partir de la fin 1998, date où j'ai pris la direction de la chaîne, j'en ai connu surtout l'aéroport et les locaux de la station pour d'innombrables séances de négociation sur lesquelles je reviendrai un jour. Il me semblait que le président ne devait pas voyager pour se distraire, même pour une journée. Seul moment de détente que je m'autorisais, en Nouvelle Calédonie comme ailleurs, c'était le bain matinal avant le petit-déjeuner de travail. J'aurais tort de me plaindre, j'en conviens volontiers. C'est déjà un vrai plaisir auquel on a rarement l'occasion de succomber avant de retrouver son bureau. 

L'un de mes plus beaux souvenirs de baignade, je le dois à une des îles Loyauté, Lifou. Le petit hôtel au bord de la plage de sable bordée de pins colonaires prêtait masque, tuba et palmes. J'en profitais pour traverser le lagon jusqu'à la barrière de corail. Un moment magique dans cette eau d'un bleu-vert très tendre qui tranche avec le bleu sombre du Pacifique. Le récif de corail abrite quantité de poissons multicolores. Difficile de se dire qu'il faut rentrer. La rencontre d'un requin de récif, petit mais terriblement ressemblant avec les gros, avait accéléré ma nage de retour. A 300m du rivage, on a beau se dire qu'on ne risque rien, on agite ses palmes avec énergie.

A Lifou, comme à Maré et sans doute à Ouvéa de triste mémoire où je ne suis jamais allé, on est dans un autre monde. Ici pas de colons. De vastes forêts de pins, quelques villages traditionnels avec ses cases  où l'on ne dort plus guère mais qui servent de salons de réception à côté de maisons de parpaing sans charme mais plus confortables. Des rivages étranges et magnifiques : un plateau calcaire, couvert de pins colonaires, qui tombe abruptement sur le lagon, des plages de sable très fin et très blanc, une population fière de n'avoir jamais été colonisée comme la grande île et qui aspire à l'indépendance complète.





Photo Will go to
Dans la Province des îles, l'usage traditionnel de la "coutume" est encore très vivant et il n'est pas pensable de rencontrer des officiels, chefs coutumiers ou responsables politiques, sans faire précéder l'entretien de la "coutume".

Il s'agit pour le visiteur d'offrir un certain nombre de cadeaux rituels, sans valeur en eux-mêmes mais qui symbolisent la volonté d'échange : un tissu coloré, puisqu'il s'agit de tisser des liens, des cigarettes, objets de l'échange par excellence, quelques billets de Francs Pacifique. On s'adresse alors au chef, les yeux baissés, sans jamais le regarder, pour lui dire dans quel état d'esprit on vient : respect pour lui et sa culture, souhait d'une discussion franche et sans arrière-pensée. Puis on se rassoit au fond de la case.

Le chef ne répond pas directement. C'est son héraut, son porte-parole, qui rend la coutume. Même cadeaux, mêmes paroles de bienvenue. On peut enfin se mettre à discuter.

Il n'est pas rare d'enchaîner plusieurs coutumes dans une même journée. Lorsque j'ai commencé à devoir faire la coutume et n'en plus être le simple spectateur, je la prenais pour une contrainte un peu intimidante. Puis l'habitude vient et même le besoin. Quand on repart, quelques jours plus tard, on en vient à regretter ce rituel qui donne à la conversation un ton particulier, respectueux de son interlocuteur, même si la discussion doit porter sur quelque désaccord.

Avec le développement du tourisme, j'imagine que la coutume a tendance à disparaître comme avaient déjà disparu les hérauts qui devaient venir vous chercher à la "frontière" du village pour vous emmener par le chemin coutumier jusqu'à la case du chef. Je me souviens notamment d'avoir perçu avec un peu de tristesse ce décalage entre deux mondes dont l'un allait étouffer l'autre : nous étions en train de "faire la coutume" au chef du village pendant que, au travers de la petite porte basse de la case, basse pour vous obliger à baisser la tête en entrant, j'ai vu passer, insouciants de cette liturgie, des touristes rigolards qui se rendaient bruyamment à la plage.

J'ai gardé un souvenir précis d'une coutume avec le président de la Province des îles, également maire de Lifou, Robert Xowie, que je n'avais jamais rencontré jusque là (il a d'ailleurs retrouvé les mêmes fonctions depuis 2014). Il était arrivé jusqu'à la cour de l'hôtel où je résidais avec une petite troupe et les deux délégations se sont rangé en ligne, face à face. Je dispose mon tissu et mes cadeaux et je m'adresse à l'homme qui me paraissait le mieux habillé de la bande. Le président m'arrête alors par un grand éclat de rire : j'étais en train de m'adresser à son chauffeur. Décidément ces "métros" sont invraisemblables.

Je ne crois pas être le partisan inconditionnel de toutes les traditions quelles qu'elles soient. Je suis au contraire particulièrement attaché à ce qui s'est lentement développé dans la culture occidentale, comme l'émergence de l'individu libéré de la pression du groupe. Je ne pourrais pas vivre dans une société où le groupe prime sur l'individu. Le droit coutumier, qui continue de s'appliquer parallèlement au droit civil français, se trouve souvent en contradiction avec notre droit pénal, s'agissant de la place de la femme, de l'importance toute relative accordée au viol ou au meurtre. La rétribution, en cochons, ignames, est privilégiée à la sanction punitive. Cela peut choquer mais cela comporte aussi des avantages.

Le Pardon de Gilles Dagneau et Wallès Kotra, un des plus talentueux journalistes de RFO, originaire de Tiga la minuscule île Loyauté, raconte le lent cheminement, sur 15 ans, accompli par les 2 clans, celui de Jean-Marie Tjibaou, assassiné un an après les accords de 88 et celui de son meurtrier, Djubelly Wea. Les 2 familles, et même les 2 villages de Hienghène et d'Ouvéa, accompagnent les 2 épouses, toutes deux des victimes finalement, jusqu'au pardon en 2004. Difficile de trouver un processus plus civilisé pour apprendre à dominer la haine et apprivoiser la douleur.

On ne peut imaginer une culture qui rassemblerait toutes les caractéristiques positives que l'on trouve dans chacune d'elle. Toute culture est un choix parmi les possibles et ce choix exclut autant qu'il élit. Bien plus, on ne choisit pas sa culture. On assiste impuissant à l'écrasement de certaines par d'autres plus dominatrices. Ce n'est pas nécessairement un mal. La culture kanak n'échappe pas à cette règle. J'ai souvent discuté avec de jeunes journalistes kanaks qui se sentaient plus à l'aise dans la culture occidentale, à Nouméa, loin de la tribu, tout en se révoltant contre la domination politique et économique européenne.

La culture kanak que j'ai rencontrée était déjà en perte de vitesse. Tous ces rites visant à tempérer les affrontements qui agitaient l'île autrefois entre des tribus qui, à quelques kilomètres de distance, ne se comprenaient pas, étaient déjà des survivances, pas encore du folklore. Je continue de penser que cela a de la gueule.

Les kanaks ne sont pas d'abord facile. Rien à voir avec le sourire permanent des Polynésiens. Ils vous font sentir que vous appartenez au clan des colonisateurs. On a beau le comprendre, cela suscite parfois des piqûres d'amour-propre chez celui qui tente d'atténuer les effets de cette situation, sans pouvoir sortir d'un contexte dont il n'est pas responsable mais qui reste bien présent.

Malgré de nombreux conflits sociaux, des grèves plutôt énergiques, je n'ai jamais réussi à leur en vouloir. Même cette fois où j'avais fait un saut éclair pour assister aux Jeux du Pacifique sud qui se tenaient à Nouméa. Deux fois 20 heures de voyage pour 36 heures sur place. Ils avaient déclenché une grève avec occupation des locaux dès que j'avais posé le pied sur le macadam de l'aéroport. Les 2 jours que j'avais prévu de passer à contacter les personnalités de Nouvelle Calédonie et des pays participants, je les ai passés dans une petite salle de la station à discuter, argumenter. Puis tout s'est arrêté quand il fut temps pour moi de partir prendre mon avion, sans qu'aucune négociation n'ait abouti. Les revendications s'étaient évaporé, comme si l'objectif était de retenir mon attention que j'avais envisagé de consacrer à d'autres. J'avais entendu des mots très durs. Tout était désormais oublié et nous nous sommes séparés très contents les uns des autres.

La Nouvelle Calédonie est au tout début de son évolution. Le nickel peut lui permettre d’espérer s'affranchir de la tutelle de la métropole sans tomber dans la misère. Il a déjà permis une réforme institutionnelle en dotant les 2 provinces du "Caillou" du support économique de leur autonomie. Mais l'argent est corrupteur car il introduit des changements trop brutaux pour ne pas déstructurer les hommes et les cultures.

J'avais décidé une sanction sévère contre une journaliste Kanak qui avait pris en otage l'antenne en tenant des propos partisans. C'en était suivi un conflit dur, avec interruption de l'antenne et occupation des locaux. A cette occasion, j'avais eu de nombreux entretiens avec les responsables de l'USTKE, l'Union syndicale des travailleurs kanaks et exploités. Le sigle faisait sourire. A tort, Pour s'en moquer, on affecte de penser qu'il est l'acronyme de l'Union syndicale des travailleurs Kanaks exploités. Cette lecture raciste est fautive. Il s'agit, en fait, de l'Union syndicale des travailleurs kanaks et (sous-entendu "travailleurs") exploités. Le "et" fait toute la différence puisqu'il traduit un peu maladroitement la volonté de ne pas enfermer le principal syndicat de l'île dans un ghetto communautaire. Son chef était d'ailleurs à l'époque un métro installé depuis longtemps. Je me souviens avec amusement de mes conversations avec l'un des responsables kanaks qui me parlaient de sa cave de Bordeaux pendant qu'il me ramenait dans sa Mercédès.

Ce conflit m'avait valu la haine mêlé de mépris des responsables caldoches car, pour retrouver le calme, j'avais accepté de suspendre la sanction jusqu'à la décision d'une justice que j'avais saisie pour dire le droit et ainsi ramener le calme. Le tribunal avait validé la sanction. La jeune journaliste l'avait alors subie et acceptée, mais cette suspension avait été perçue, par l'autre partie, comme une reculade. J'avais rencontré Jacques Lafleur qui m'avait tenu des propos très durs, sans entamer mon admiration pour l'homme qui avait eu le courage de tendre la main à Jean-Marie Tjibaou. Je suis toujours plein d'admiration pour les hommes qui savent dominer leurs émotions pour suivre leur intérêt bien compris. Contrairement à ce que l'on pense, agir par intérêt, est une conduite peu fréquente chez nous autres, hommes. Je parle naturellement de l'intérêt bien compris ; pas de ce que nous confondons avec notre égoïsme à courte vue ou, pire, notre vanité.

On ne plane pas longtemps à ces altitudes. La redescente vers le commun des mortels est bien décevante et je doute que l'on retrouve avant longtemps un homme comme Jacques Lafleur. Aussi désagréable et aussi astucieux. Un député caldoche m'avait réjoui en m'adressant, à l'occasion de ce conflit, une lettre qui se terminait par cette plaisanterie construite sur mon nom : "Besse, baisse pantalon" pour me signifier que je m'étais déculotté devant les syndicalistes. Je m'étais amusé à lui répondre en le remerciant de me rajeunir par cette blague que je n'avais pas entendue depuis  la cour de l'école primaire.

Dans une société aussi clivée, où j'ai rencontré des gens qui avaient connu l'apartheid interdisant aux kanaks, venus travailler dans la journée, de rester le soir à Nouméa, l'élégance est sans doute un luxe.

J'empruntais un jour cette même route de Nouméa à Koné. Nous étions 4 dans la voiture. Le directeur régional, un "métro", conduisait. J'étais à sa droite. Derrière, 2 cadres parisiens de la chaîne, d'origine kanak. Au bout d'une longue ligne droite, nous sommes arrêtés par un gendarme. Ébahissement du pandore devant la disposition originale des passagers. D'habitude on trouve, devant, le chauffeur noir et un éventuel "garde du corps" et derrière les chefs blancs. On avait, parait-il, effectué un dépassement dangereux. Pour nous en convaincre, il s'est lancé dans des explications confuses et des calculs compliqués dans lesquels il s'est complètement perdu. On a eu de la peine à retenir notre fou-rire avant de repartir. L'autorité, même en culotte courte, reste l'autorité.

En septembre 1994, j'étais encore un simple spectateur de tous ces jeux. Le voyage s'était poursuivi vers Wallis et Futuna et la Polynésie française. mais ceci est une autre histoire.