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mardi 8 octobre 2013

RFO. Premiers pas... en Nouvelle Calédonie

J'ai rejoint RFO à la mi-94, un peu par hasard, si par hasard on entend le fait que je n'y avais pas songé avant que le nouveau président de l'époque ne me propose de devenir son secrétaire général. Pour le reste, il n'y avait pas vraiment de hasard. Depuis 1989, j'étais sous-directeur de l'audiovisuel dans un des Services du Premier Ministre, le SJTI, Service juridique et technique de l'audiovisuel. Un nom qui fleurait bon la belle époque où l'audiovisuel était sous la tutelle étroite du gouvernement. Il a d'ailleurs changé de nom depuis pour gagner en respectabilité et, ce qui est plus étrange, en effectifs.

A l'époque, le SJTI disposait d'un chef de service et de 2 sous-directeurs, l'un pour la presse, l'autre pour l'audiovisuel. Désormais, le chef de service est devenu directeur et il y a 3 sous-directeurs, alors qu'on aurait pu imaginer sinon l'évolution inverse, au moins la stabilisation, au moment où le Conseil supérieur de l'audiovisuel, le CSA, reprenait certaines des prérogatives de l'Etat. Ainsi en est-il de la diminution des effectifs de l'administration centrale.

Ce petit service comptait essentiellement des cadres, généralement fraîchement sortis de l'ENA, car ses missions attiraient : il s'agissait de contrôler les entreprises publiques de l'audiovisuel, radios et télévisions, c'est à dire, discuter et approuver les budgets, les plans d'entreprise ou autres contrats d'objectifs.

Les médias fascinent. Il ne faut pourtant pas s'exagérer la marge de manœuvre des fonctionnaires du SJTI. Pour les questions importantes, et elles l'étaient toutes aux yeux des cabinets ministériels, elles "remontaient" et le travail consistait plus à préparer les décisions qu'à les prendre.  Au quotidien, il fallait se tenir informé de ce qui se tramait dans les chaînes, analyser leurs dossiers, discuter avec les représentants du Budget, dans un savant jeu de bascule : face aux directeurs des chaînes, le SJTI se voulait un censeur sévère. Dès qu'il fallait discuter avec le Budget, on devenait leur avocat pour défendre leurs projets et leurs finances, après avoir raboté leurs espoirs les plus téméraires.

Ce travail avait son charme et son lot de déceptions et de frustrations. Comme toute institution, le SJTI déployait une grande partie de son énergie à défendre son pré carré contre les empiétements des autres services de l'Etat : affirmer son rôle interministériel (on était un service du Premier Ministre) notamment contre le Budget qui s'estimait seul capable de tenir les rênes de ces mastodontes qu'étaient les chaînes ; batailler contre le cabinet du ministre de la Culture et de la Communication  dont on ne dépendait pas hiérarchiquement mais qui s'estimait le maître de droit du service.

J'étais entré au SJTI, 5 ans plus tôt, en 1989, à la demande de son nouveau chef de service qui m'avait repéré lors de son bref passage dans l'administration du ministère de la Culture où j'étais sous-directeur à la direction du Patrimoine. C'était un homme intelligent, brillant même, dynamique et plein d'idées, qui bataillait ferme contre le ministre de la Culture et son cabinet, pour faire respecter ses prérogatives. On se sentait porté par son enthousiasme batailleur, son inventivité et son sens du travail collectif, sans les chichis habituels d'une administration centrale bêtement hiérarchique.

Dans ma sous-direction, l'atmosphère était particulièrement sympathique. Des gens jeunes, motivés, intelligents (plusieurs continuent de faire de belles carrières dans les chaînes ou l'administration), on formait une équipe de copains.

Traditionnellement,  le chef de service et le sous-directeur se partageait le suivi et la présence dans les conseils d'administration, principal instrument officiel de la tutelle de l'Etat. Le chef de service se réservait France 2, France 3, ARTE et la SFP, je participais aux conseils de Radio France, l'INA et RFO.

C'est ainsi que j'ai commencé à découvrir RFO dont peu se souciait, ce qui me laissait une marge de manœuvre impensable avec les autres chaînes. Le président de l'époque était arrivé à ce poste, porté par la même vague que la ministre de la Culture et le chef de service : les élections présidentielles de 88 et le retour de la gauche au gouvernement, après les 2 ans de la 1ère cohabitation. Un peu de l'écume de cette vague m'avait conduit au SJTI pour remplacer un prédécesseur parti dans le secteur audiovisuel privé pour des raisons symétriques. Ainsi en va-t-il, sinon dans tous les secteurs, au moins dans ceux qui intéressent directement le pouvoir politique. Une autre vague, de sens opposé, devait obliger ce même président à démissionner au cours de son 2ème mandat à  la suite de la défaite des socialistes aux législatives de 93 et le début de la 2ème cohabitation.

A l'époque, le gouvernement n'avait pas le pouvoir formel de nommer, ni donc de démissionner les présidents des chaînes, pouvoir qui revenait au CSA, autorité administrative indépendante, selon la définition juridique. C'est pourtant une institution structurellement politique, du fait du mode de désignation de ses membres : 9 membres, 3 désignés par le Président, 3 par l'Assemblée nationale, 3 par le Sénat, ce qui donne, de facto, la majorité au gouvernement, sauf en cas de cohabitation où la majorité de l'Assemblée n'est pas du même bord que le Président. J'ai connu cette situation, lors du renouvellement de mon mandat de président de RFO. J'y reviendrai une autre fois.

On peut considérer d'ailleurs qu'il n'est pas anormal que le CSA doive tenir compte des desiderata du gouvernement dans la nomination des présidents. Dans une démocratie, le pouvoir politique résulte du vote des électeurs. Un changement de majorité, c'est l'expression d'une volonté de réorientation. Ajoutons que les chaînes françaises, détenues à 100% par l'Etat, vivent pour l'essentiel des subsides publics, ce qui renforce l'autorité de ce même Etat. Tout au plus faut-il des institutions et un fonctionnement qui limitent la tentation du népotisme auquel tout pouvoir politique a de la peine à résister : on a tant de gens à remercier quand on arrive au pouvoir et l'on sait que le temps est compté.

A cet égard, l'ancien système, tout ridicule qu'il semblait, n'était pas si mauvais que cela. Le CSA nommait les présidents mais il devait tenir compte de l'avis du gouvernement. Tenir compte de l'avis ne voulait pas dire qu'il devait nécessairement choisir le candidat du pouvoir. Le président du CSA de l'époque résumait cette situation ainsi : le gouvernement a le "pouvoir" de refuser une candidature, par une sorte de droit de veto informel. Il n'a pas de pouvoir de proposition, même s'il ne se cache pas de ses préférences. 

J'ai toujours préféré ces équilibres bancals aux répartitions trop tranchées de compétences qui aboutissent à des excès. Que chacun se "tienne par la barbichette" est plus rassurant. La démocratie est un système par nature bancal : elle organise le pouvoir de la majorité, mais il faut respecter les minorités ; pouvoirs et contre-pouvoirs sont nécessairement engagés dans des luttes peu glorieuses, dont l'issue est toujours incertaine. D'où l'inefficacité parfois, la démagogie souvent, dans le train-train du quotidien, mais c'est sans doute un des prix de la liberté. Et quand l'affaire est sérieuse, les démocraties s'en tirent plutôt bien.

Aujourd'hui, c'est le gouvernement qui nomme et peut renvoyer. J'y vois un recul de la démocratie et de l'indépendance des médias, même si le cas d'un renvoi, possible, ne s'est pas présenté. Ce n'est pas l'envie qui a dû manquer au pouvoir actuel, mais il est difficile d'utiliser les possibilités d'une réforme que l'on a, en son temps, critiqué violemment et que l'on se propose de réformer à nouveau. On notera que cette nouvelle réforme promise pour le 1er semestre 2013, n'est toujours pas dans les tuyaux.

Avant cette réforme qui date du précédent quinquennat, le CSA avait le pouvoir de nomination.. En revanche, il ne pouvait renvoyer un président dans ses foyers que dans des cas très précis qui ne se sont jamais présentés. Comment faire pour se débarrasser d'un président dont on ne veut plus, puisque ni l'actionnaire unique (l'Etat), ni le conseil d'administration, ni le CSA, ne le peuvent ? Une seule solution : l'obliger à démissionner.

L'imagination est sans limite dans ce domaine. On a vu le président de la SFP craquer sous le pilonnage de la ministre de la culture, de gauche ; celui de France 2 obligé de démissionner après une longue résistance peu glorieuse pendant laquelle il avait sacrifié ses fidèles les uns après les autres. Cette fois-là, d'ailleurs, majorité parlementaire de droite et opposition de gauche partageaient le même objectif ; une bonne campagne de presse eut raison  de l'énergique réfractaire. Le départ du président de RFO en 1994 représente encore un autre cas de figure. Il  résulta d'un chantage orchestré à l'Assemblée nationale : ou bien vous démissionnez, ou bien on rattache RFO à France Télévision et, dans ce cas, vous serez contraint de partir. 

Il croyait ce rattachement défavorable aux intérêts de l'entreprise. Il démissionna.

Je m'amuse aujourd'hui de cet épisode car j'ai subi effectivement ce qui n'avait été qu'une menace à son encontre. Sur le moment, le procédé m'avait choqué d'autant plus que j'estimais, depuis mon poste d'observation du SJTI, que c'était un bon président. Il avait notamment amorcé le processus de promotion des cadres originaires de l'outre-mer. 

Il est parti avec élégance et s'en est retourné dans le grand corps dont il était issu. Un nouveau président fut nommé par le CSA, un président qui connaissait bien l'outre-mer mais pas du tout les mœurs si particulières de l'audiovisuel. Sa 1ère tâche fut de se débarrasser du directeur général qu'il avait trouvé en entrant, de décider qu'il ne voulait plus d'un directeur général avec lequel il aurait dû partager l'autorité. Ce qu'il lui fallait c'était un secrétaire général, sans mandat social (c'est à dire sans l'autorité que confère la responsabilité juridique de l'entreprise devant le conseil d'administration), et, vu sa méconnaissance du secteur, quelqu'un qui connaissait bien la machine. 

Ce quelqu'un ce fut moi. Non qu'il n'y ait pas eu pléthore de gens qui puissent remplir cette fonction. Je suis naturellement convaincu de cela. Ce qui a joué, c'est un mécanisme très fréquent dans l'administration (et sans doute dans d'autres institutions). Pour avoir de bonnes chances d'obtenir un poste convoité, il est utile de remplir  2 conditions. Que vous répondiez à peu près au profil demandé (mais, cette condition est remplie par une foultitude de gens) ; deuxièmement, que l'on ait envie de se débarrasser de vous. On progresse souvent ainsi vers le haut, parce qu'on est soumis à une forte pression centrifuge, comme le noyau de cerise que l'on envoie d'autant plus loin qu'on le serre plus fort entre le pouce et l'index.

Je remplissais les 2 conditions. Le chef de service qui m'avait recruté avait été contraint au départ (à ce niveau, le pouvoir de faire et de défaire est sans limite ; y en aurait-il une que le fonctionnaire concerné se garderait bien d'exercer un quelconque recours : il sait bien qu'on "l'aurait au tournant", à un autre moment de sa carrière).

Ce chef de service avait été remplacé par quelqu'un de proche de la majorité sortie des urnes de 1993. Malgré les bonnes relations de travail que nous entretenions, il n'avait pas envie de garder si près de lui quelqu'un qui n'avait jamais caché ses sympathies politiques, contrairement à l'hypocrisie généralement pratiquée dans l'administration. Il me proposa, me recommanda. Moi-même j'étais heureux de quitter l'atmosphère d'un SJTI qui avait changé brutalement d'orientation. J'acceptais avec joie la proposition.

Je pris les premiers contacts, rencontrais celui dont le départ permettait mon arrivée. Je l'aimais bien car c'était un honnête homme. Son sort me touchait :  il n'était pas fonctionnaire. Partir signifiait qu'il devait trouver un emploi. Cela ne lui fut pas facile.

La situation ne me plaisait guère. Je ne l'avais pas créée. Je ne l'avais même pas espérée. Mais j'en profitais. On a beau se dire que "si ce n'est pas moi, ce sera quelqu'un d'autre", on se sent mal à l'aise. Il ne m'en a jamais voulu, m'a aidé et nous sommes restés longtemps en contact.

Un jour, il a vidé son bureau, abandonné sa voiture de fonction, et je suis arrivé avec ma serviette qui ne contenait pas grand chose. J'avais tout à apprendre malgré ma fréquentation des responsables de la chaîne et des membres du conseil d'administration. Quand on pénètre dans la vie intime d'une entreprise publique, on découvre que la réalité est bien différente de ce qu'on imaginait. On a rétrospectivement un peu honte de ses sermons et de ses coups de gueule. La situation est plus complexe qu'on ne l'imaginait, les problèmes plus difficiles à résoudre. Certains, notamment au Budget, érigent cette ignorance en principe. Pour contrôler l'entreprise, il vaut mieux ne pas trop la fréquenter. A trop connaitre ses difficultés et ses espoirs, on finit par les partager et l'on a plus de peine à prononcer des oukases.Je ne suis pas de ceux-là.

Devant mon bureau stationnait un petit comité d’accueil. Un tout petit. 2 cadres "métros" venus voir à quoi ressemblait le nouveau. Mon impression d'alors est restée gravée dans ma mémoire, je dirais presque, dans ma chair, car cela m'avait déplu au delà du raisonnable. Je n'avais rien contre leur curiosité, bien naturelle. Mais je sentais aussi ce mélange d'obséquiosité et d'ironie pour celui qui va devenir le patron. On veut se faire bien voir mais aussi le jauger. On sait plein de choses qu'il ne sait pas. On se demande comment et jusqu'à quel point on pourra se servir de son ignorance et de sa naïveté pour le manipuler.

Il y avait une autre raison à ma gêne. Je rentrais dans la radio et la télévision de l'outre-mer. Découvrir ce nouvel univers que je ne connaissais pas, que j'avais seulement entrevu lors d'un seul voyage en Martinique avec le conseil d'administration, découvrir ces ultra-marins dont je ne savais rien, étaient le principal motif de mon choix. Et voilà que je me retrouvais devant deux autres moi-même.

J'insiste sans doute exagérément sur cette 1ère impression qui tire sa force, pour moi, de ce qu'elle portait en germe  et que la suite de l'histoire devait confirmer : la lutte sourde et permanente entre les ultramarins et les métros alimentée par la contradiction permanente de cette chaîne, à la fois outil de fierté et d'émancipation et témoignage d'un néo-colonialisme qui n'avait pas même honte de se dire.

Cette découverte de l'outre-mer, je devais y être convié très rapidement à l'occasion d'une tournée dans les stations du Pacifique. Le nouveau président avait décidé de rompre avec la tradition qui voulait que cette tournée commençât par les Antilles. Il avait hâte aussi de retourner en Nouvelle Calédonie. Il avait participé activement à la solution institutionnelle de ce que l'on continue d'appeler "les Evénements" de 1984-1986.


Photo Easy voyages

Nous voici donc à peine débarqués à Nouméa dans une voiture en route pour le nord de l'île. Le vol m'avait enchanté. Il tournait alors par l'ouest, avec une escale à Anchorage en Alaska. Je ne refis jamais le périple dans ce sens et ne sais si c'était le trajet habituel ou si quelque événement expliquait que, pour un temps, le survol de l'URSS était interdit. Désormais, la route normale passe par Tokyo et l'on remonte le temps par l'est. Le changement d'avion s'opère à l'aéroport de Narita qui m'évoque toujours les manifestations très violentes qui avaient opposées, avant sa construction, la jeunesse nippone à une police sur-armée dont le look évoquait le souvenir des samouraïs. En 1971, la télévision retransmettait les images de ces émeutes qui firent une dizaine de morts. A chaque passage, déambulant nonchalamment dans les couloirs de l'aéroport, je pensais à ces morts, et aussi à toutes ces manifestations oubliées, enterrées sous des tonnes de béton finalement coulées.

L'escale d'Anchorage fut charmante après le survol éblouissant des volcans enneigés de l'Alaska émergeant des nuages. Sur le petit port, une multitude d'hydravions minuscules qui se balançaient sur l'eau, attendant de partir vers quelque lac éloigné, pour un calme week end. Derrière, la ville très colorée, comme toutes les villes de ces pays froids où l'homme essaie de rompre avec la monochromie d'une palette limitée aux différentes tonalités du gris. La neige qui descend vers la mer, un rayon de soleil. Que de contrastes avec le printemps calédonien (on était en septembre).

Une belle route de près de 300 kms mène à Koné, ancienne bourgade devenue la capitale de la Province Nord de Nouvelle Calédonie. Elle serpente entre les molles collines de la "brousse", le long de la chaîne de montagnes qui partage l'ile en deux univers radicalement différents.

Photo extraite du très joli blog http://marcelandevelyne.blogspot.fr

A l'ouest, c'est le paradis verdoyant des grandes exploitations des "broussards", ces Européens qui se sont installés sur les meilleures terres en repoussant les Kanaks vers les montagnes. Brousse, broussards, des mots étonnants entendus lors des Evénements et qui faisaient rêver alors malgré le tragique des affrontements entre communautés. Peu d'agglomérations, peu de maisons visibles entre celles-ci, mais de vastes étendues herbeuses à perte de vue donnent une impression d'infini. On se croirait, tout au moins je l'imagine car je n'y suis jamais allé, dans les immensités de l'Australie.

Photo arys.free.fr

Malgré la fatigue du voyage et surtout les effets insidieux d'un décalage horaire de 10h, je ne me lassais pas de ce paysage. On a envie de s'arrêter à tout moment pour marcher dans ces vallées qui s'ouvrent dans la montagne. Je n'en ai jamais eu le temps, encore moins cette fois-ci où le programme était serré. C'est 4 ans plus tard que j'eus l'occasion de m'y arrêter un peu, même si notre halte ne venait pas clore la longue marche à pied dont je rêvais. Non, nous rejoignîmes la magnifique maison (on n'ose parler de ferme) de ces exploitants d'origine suisse, en hélicoptère. On avait survolé la mer à quelques dizaines de mètres de l'eau, épousé le profil des montagnes, découvrant au sommet, comme sur un grand-huit géant, un précipice brusquement ouvert sous la carlingue bruyante, puis on s'était posé dans un corral à quelques mètres de la demeure de nos hôtes pour un déjeuner rapide. Ensuite on avait sillonné en 4x4 la propriété sur des kilomètres de pistes poussiéreuses  afin d'admirer les cerfs qu'on y élevait pour la viande, à destination des marchés d'Australie.

Un autre monde. Un autre temps aussi. Ce voyage dispendieux, je l'avais fait avec mon munificent prédécesseur à la présidence de RFO. Autant dire que je ne me suis jamais autorisé pareille escapade. Il est vrai qu'on était allé ensuite se recueillir sur la tombe de Jean-Marie Tjibaou, dans son petit village natal de la montagne. Toujours en hélicoptère !

Je reviens en septembre 1994. Après la visite des modestes installations de l'antenne locale de RFO, piloté par le journaliste enthousiaste de la station qu'on appelait localement le "kanak blanc" en hommage à son travail acharné malgré les difficultés de toutes sortes, et avoir rencontré les différentes autorités de la ville, on reprend la route pour traverser l’île en direction de la côte est. La forêt est magnifique, avec son arbre emblématique, le niaouli, les pins colonaires, de l'eau, des rochers entassés, des vallons étroits.

Le niaouli, en vastes forêts clairsemées, arbre étonnant qui résiste au feu.


Différentes espèces de pins colonaires.
Photos empruntées au même site que ci-dessus. Mes propres photos sont dans quelque carton, à retrouver.

La traversée de la "Chaîne" ne compte qu'une soixantaine de kilomètres mais c'est un véritable voyage. D'abord parce qu'à l'époque, la route n'est pas goudronnée et même une piste en bon état dilate le temps. Ensuite, parce qu'à son terme on arrive dans un autre monde. Plus de broussards au look européen, mais des kanaks, plus de brousse sèche, mais une végétation tropicale car la côte est se trouve, hémisphère sud oblige, la plus arrosée.

Au milieu des villages, on se croirait, par certains aspects, en Angleterre. Le temple, car ici ce sont les missionnaires protestants qui ont importé la religion venue d'Occident, domine une vaste pelouse bien verte. 


Photo Magic club vacances


Photo RFO Nouvelle Calédonie

Je suis revenu souvent en Nouvelle Calédonie mais à partir de la fin 1998, date où j'ai pris la direction de la chaîne, j'en ai connu surtout l'aéroport et les locaux de la station pour d'innombrables séances de négociation sur lesquelles je reviendrai un jour. Il me semblait que le président ne devait pas voyager pour se distraire, même pour une journée. Seul moment de détente que je m'autorisais, en Nouvelle Calédonie comme ailleurs, c'était le bain matinal avant le petit-déjeuner de travail. J'aurais tort de me plaindre, j'en conviens volontiers. C'est déjà un vrai plaisir auquel on a rarement l'occasion de succomber avant de retrouver son bureau. 

L'un de mes plus beaux souvenirs de baignade, je le dois à une des îles Loyauté, Lifou. Le petit hôtel au bord de la plage de sable bordée de pins colonaires prêtait masque, tuba et palmes. J'en profitais pour traverser le lagon jusqu'à la barrière de corail. Un moment magique dans cette eau d'un bleu-vert très tendre qui tranche avec le bleu sombre du Pacifique. Le récif de corail abrite quantité de poissons multicolores. Difficile de se dire qu'il faut rentrer. La rencontre d'un requin de récif, petit mais terriblement ressemblant avec les gros, avait accéléré ma nage de retour. A 300m du rivage, on a beau se dire qu'on ne risque rien, on agite ses palmes avec énergie.

A Lifou, comme à Maré et sans doute à Ouvéa de triste mémoire où je ne suis jamais allé, on est dans un autre monde. Ici pas de colons. De vastes forêts de pins, quelques villages traditionnels avec ses cases  où l'on ne dort plus guère mais qui servent de salons de réception à côté de maisons de parpaing sans charme mais plus confortables. Des rivages étranges et magnifiques : un plateau calcaire, couvert de pins colonaires, qui tombe abruptement sur le lagon, des plages de sable très fin et très blanc, une population fière de n'avoir jamais été colonisée comme la grande île et qui aspire à l'indépendance complète.





Photo Will go to
Dans la Province des îles, l'usage traditionnel de la "coutume" est encore très vivant et il n'est pas pensable de rencontrer des officiels, chefs coutumiers ou responsables politiques, sans faire précéder l'entretien de la "coutume".

Il s'agit pour le visiteur d'offrir un certain nombre de cadeaux rituels, sans valeur en eux-mêmes mais qui symbolisent la volonté d'échange : un tissu coloré, puisqu'il s'agit de tisser des liens, des cigarettes, objets de l'échange par excellence, quelques billets de Francs Pacifique. On s'adresse alors au chef, les yeux baissés, sans jamais le regarder, pour lui dire dans quel état d'esprit on vient : respect pour lui et sa culture, souhait d'une discussion franche et sans arrière-pensée. Puis on se rassoit au fond de la case.

Le chef ne répond pas directement. C'est son héraut, son porte-parole, qui rend la coutume. Même cadeaux, mêmes paroles de bienvenue. On peut enfin se mettre à discuter.

Il n'est pas rare d'enchaîner plusieurs coutumes dans une même journée. Lorsque j'ai commencé à devoir faire la coutume et n'en plus être le simple spectateur, je la prenais pour une contrainte un peu intimidante. Puis l'habitude vient et même le besoin. Quand on repart, quelques jours plus tard, on en vient à regretter ce rituel qui donne à la conversation un ton particulier, respectueux de son interlocuteur, même si la discussion doit porter sur quelque désaccord.

Avec le développement du tourisme, j'imagine que la coutume a tendance à disparaître comme avaient déjà disparu les hérauts qui devaient venir vous chercher à la "frontière" du village pour vous emmener par le chemin coutumier jusqu'à la case du chef. Je me souviens notamment d'avoir perçu avec un peu de tristesse ce décalage entre deux mondes dont l'un allait étouffer l'autre : nous étions en train de "faire la coutume" au chef du village pendant que, au travers de la petite porte basse de la case, basse pour vous obliger à baisser la tête en entrant, j'ai vu passer, insouciants de cette liturgie, des touristes rigolards qui se rendaient bruyamment à la plage.

J'ai gardé un souvenir précis d'une coutume avec le président de la Province des îles, également maire de Lifou, Robert Xowie, que je n'avais jamais rencontré jusque là (il a d'ailleurs retrouvé les mêmes fonctions depuis 2014). Il était arrivé jusqu'à la cour de l'hôtel où je résidais avec une petite troupe et les deux délégations se sont rangé en ligne, face à face. Je dispose mon tissu et mes cadeaux et je m'adresse à l'homme qui me paraissait le mieux habillé de la bande. Le président m'arrête alors par un grand éclat de rire : j'étais en train de m'adresser à son chauffeur. Décidément ces "métros" sont invraisemblables.

Je ne crois pas être le partisan inconditionnel de toutes les traditions quelles qu'elles soient. Je suis au contraire particulièrement attaché à ce qui s'est lentement développé dans la culture occidentale, comme l'émergence de l'individu libéré de la pression du groupe. Je ne pourrais pas vivre dans une société où le groupe prime sur l'individu. Le droit coutumier, qui continue de s'appliquer parallèlement au droit civil français, se trouve souvent en contradiction avec notre droit pénal, s'agissant de la place de la femme, de l'importance toute relative accordée au viol ou au meurtre. La rétribution, en cochons, ignames, est privilégiée à la sanction punitive. Cela peut choquer mais cela comporte aussi des avantages.

Le Pardon de Gilles Dagneau et Wallès Kotra, un des plus talentueux journalistes de RFO, originaire de Tiga la minuscule île Loyauté, raconte le lent cheminement, sur 15 ans, accompli par les 2 clans, celui de Jean-Marie Tjibaou, assassiné un an après les accords de 88 et celui de son meurtrier, Djubelly Wea. Les 2 familles, et même les 2 villages de Hienghène et d'Ouvéa, accompagnent les 2 épouses, toutes deux des victimes finalement, jusqu'au pardon en 2004. Difficile de trouver un processus plus civilisé pour apprendre à dominer la haine et apprivoiser la douleur.

On ne peut imaginer une culture qui rassemblerait toutes les caractéristiques positives que l'on trouve dans chacune d'elle. Toute culture est un choix parmi les possibles et ce choix exclut autant qu'il élit. Bien plus, on ne choisit pas sa culture. On assiste impuissant à l'écrasement de certaines par d'autres plus dominatrices. Ce n'est pas nécessairement un mal. La culture kanak n'échappe pas à cette règle. J'ai souvent discuté avec de jeunes journalistes kanaks qui se sentaient plus à l'aise dans la culture occidentale, à Nouméa, loin de la tribu, tout en se révoltant contre la domination politique et économique européenne.

La culture kanak que j'ai rencontrée était déjà en perte de vitesse. Tous ces rites visant à tempérer les affrontements qui agitaient l'île autrefois entre des tribus qui, à quelques kilomètres de distance, ne se comprenaient pas, étaient déjà des survivances, pas encore du folklore. Je continue de penser que cela a de la gueule.

Les kanaks ne sont pas d'abord facile. Rien à voir avec le sourire permanent des Polynésiens. Ils vous font sentir que vous appartenez au clan des colonisateurs. On a beau le comprendre, cela suscite parfois des piqûres d'amour-propre chez celui qui tente d'atténuer les effets de cette situation, sans pouvoir sortir d'un contexte dont il n'est pas responsable mais qui reste bien présent.

Malgré de nombreux conflits sociaux, des grèves plutôt énergiques, je n'ai jamais réussi à leur en vouloir. Même cette fois où j'avais fait un saut éclair pour assister aux Jeux du Pacifique sud qui se tenaient à Nouméa. Deux fois 20 heures de voyage pour 36 heures sur place. Ils avaient déclenché une grève avec occupation des locaux dès que j'avais posé le pied sur le macadam de l'aéroport. Les 2 jours que j'avais prévu de passer à contacter les personnalités de Nouvelle Calédonie et des pays participants, je les ai passés dans une petite salle de la station à discuter, argumenter. Puis tout s'est arrêté quand il fut temps pour moi de partir prendre mon avion, sans qu'aucune négociation n'ait abouti. Les revendications s'étaient évaporé, comme si l'objectif était de retenir mon attention que j'avais envisagé de consacrer à d'autres. J'avais entendu des mots très durs. Tout était désormais oublié et nous nous sommes séparés très contents les uns des autres.

La Nouvelle Calédonie est au tout début de son évolution. Le nickel peut lui permettre d’espérer s'affranchir de la tutelle de la métropole sans tomber dans la misère. Il a déjà permis une réforme institutionnelle en dotant les 2 provinces du "Caillou" du support économique de leur autonomie. Mais l'argent est corrupteur car il introduit des changements trop brutaux pour ne pas déstructurer les hommes et les cultures.

J'avais décidé une sanction sévère contre une journaliste Kanak qui avait pris en otage l'antenne en tenant des propos partisans. C'en était suivi un conflit dur, avec interruption de l'antenne et occupation des locaux. A cette occasion, j'avais eu de nombreux entretiens avec les responsables de l'USTKE, l'Union syndicale des travailleurs kanaks et exploités. Le sigle faisait sourire. A tort, Pour s'en moquer, on affecte de penser qu'il est l'acronyme de l'Union syndicale des travailleurs Kanaks exploités. Cette lecture raciste est fautive. Il s'agit, en fait, de l'Union syndicale des travailleurs kanaks et (sous-entendu "travailleurs") exploités. Le "et" fait toute la différence puisqu'il traduit un peu maladroitement la volonté de ne pas enfermer le principal syndicat de l'île dans un ghetto communautaire. Son chef était d'ailleurs à l'époque un métro installé depuis longtemps. Je me souviens avec amusement de mes conversations avec l'un des responsables kanaks qui me parlaient de sa cave de Bordeaux pendant qu'il me ramenait dans sa Mercédès.

Ce conflit m'avait valu la haine mêlé de mépris des responsables caldoches car, pour retrouver le calme, j'avais accepté de suspendre la sanction jusqu'à la décision d'une justice que j'avais saisie pour dire le droit et ainsi ramener le calme. Le tribunal avait validé la sanction. La jeune journaliste l'avait alors subie et acceptée, mais cette suspension avait été perçue, par l'autre partie, comme une reculade. J'avais rencontré Jacques Lafleur qui m'avait tenu des propos très durs, sans entamer mon admiration pour l'homme qui avait eu le courage de tendre la main à Jean-Marie Tjibaou. Je suis toujours plein d'admiration pour les hommes qui savent dominer leurs émotions pour suivre leur intérêt bien compris. Contrairement à ce que l'on pense, agir par intérêt, est une conduite peu fréquente chez nous autres, hommes. Je parle naturellement de l'intérêt bien compris ; pas de ce que nous confondons avec notre égoïsme à courte vue ou, pire, notre vanité.

On ne plane pas longtemps à ces altitudes. La redescente vers le commun des mortels est bien décevante et je doute que l'on retrouve avant longtemps un homme comme Jacques Lafleur. Aussi désagréable et aussi astucieux. Un député caldoche m'avait réjoui en m'adressant, à l'occasion de ce conflit, une lettre qui se terminait par cette plaisanterie construite sur mon nom : "Besse, baisse pantalon" pour me signifier que je m'étais déculotté devant les syndicalistes. Je m'étais amusé à lui répondre en le remerciant de me rajeunir par cette blague que je n'avais pas entendue depuis  la cour de l'école primaire.

Dans une société aussi clivée, où j'ai rencontré des gens qui avaient connu l'apartheid interdisant aux kanaks, venus travailler dans la journée, de rester le soir à Nouméa, l'élégance est sans doute un luxe.

J'empruntais un jour cette même route de Nouméa à Koné. Nous étions 4 dans la voiture. Le directeur régional, un "métro", conduisait. J'étais à sa droite. Derrière, 2 cadres parisiens de la chaîne, d'origine kanak. Au bout d'une longue ligne droite, nous sommes arrêtés par un gendarme. Ébahissement du pandore devant la disposition originale des passagers. D'habitude on trouve, devant, le chauffeur noir et un éventuel "garde du corps" et derrière les chefs blancs. On avait, parait-il, effectué un dépassement dangereux. Pour nous en convaincre, il s'est lancé dans des explications confuses et des calculs compliqués dans lesquels il s'est complètement perdu. On a eu de la peine à retenir notre fou-rire avant de repartir. L'autorité, même en culotte courte, reste l'autorité.

En septembre 1994, j'étais encore un simple spectateur de tous ces jeux. Le voyage s'était poursuivi vers Wallis et Futuna et la Polynésie française. mais ceci est une autre histoire.

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