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dimanche 24 janvier 2016

Ils ont pris la Bastille



Aujourd'hui, ce n'est pas moi qui déambule, c'est le paysage urbain qui tourne autour de moi. Je suis presque aussi immobile que Xavier de Maistre dans son Voyage autour de ma chambre. Cette expression, tirée d'un livre que je n'avais jamais lu, m'est venue spontanément en tête pour désigner ce voyage sur place, sur la place de la Bastille. Du coup, j'en ai profité pour lire, à grands traits, cet ouvrage souvent cité et rarement lu. J'ai surtout été frappé par l'éloignement du monde dont il parle : le duel qui fut la cause de son incarcération en 1794 pendant les 42 jours qui délimitèrent les 42 petits chapitres de l'ouvrage, ses relations avec son domestique ou ses réflexions métaphysiques sur l'âme, etc. Pas étonnant avec les plus de 200 ans qui nous séparent.

Plus proche, un souvenir me revient à cette occasion : une lettre de rupture reçue d'une des lointaines parents de ce Xavier de Maistre. Elle avait été écrite dans le château de Bissy qui appartenait à son frère Nicolas et où il résida parfois. Le motif de cette rupture : je n'étais qu'un pauvre étudiant roturier avec qui aucun projet sérieux n'était possible. Et dire que le peuple de Paris avait pris la Bastille !

La Bastille, j'y suis précisément en ce printemps 2012.

Les hasards de la vie m'ont conduit à vivre quelques temps dans un petit appartement, tout près de la place de la Bastille. Après 12 ans d'exil en banlieue, je retrouvais Paris. Un Paris qui avait naturellement bougé. Je me souviens du quartier de la Bastille vers lequel je me dirigeais parfois pour rendre visite à des membres de ma famille. Un quartier plutôt tranquille, de fabricants de meubles, d'impasses désertes, de passages bordés d'échoppes d'artisans. Un quartier populaire, un peu ennuyeux, bien loin de l'agitation actuelle.

Pour donner une indication sur ce temps révolu, une courte anecdote datant précisément de l'époque de la lettre de Bissy : j'étais allé, un jour de semaine normal, de la place de la Bastille à celle de l'Etoile sans jamais m'arrêter ni changer de vitesse sur ma vieille Cemec-Ratier. La souplesse du bicylindre de 750 cm3 à soupapes latérales ni la coordination des feux tricolores ne suffisent à expliquer ce long trajet en 4ème. La circulation automobile n'avait rien à voir.

Tout n'a pas disparu de ces années 60 mais tout changé. Les magnifiques cours pavées, silencieuses, les vastes entrepôts ont attiré les "bobos" et même les bourgeois tout court. Surtout la place est devenue un lieu de rassemblement et de fête pour toute la jeunesse parisienne et banlieusarde. 

Après avoir jeté mon dévolu sur un appartement et avant de signer le contrat, j'étais venu le soir me promener devant l'immeuble. Affolé par le bruit, j'avais appelé l'agence pour résilier un engagement qui n'était pas encore définitif. Devant les assurances de l'agence et de la propriétaire, je signais finalement. Bien m'en a pris : l'appartement donnait sur une des plus belles cours intérieures. Au 4ème étage, aucun bruit, si ce n'est le roucoulement des pigeons et le pépiement des moineaux.



Le matin, je voyais, malgré les immeubles modernes venus malencontreusement casser les perspectives, de magnifiques levers de soleil. Sans bruits importuns.



De mon 4ème étage, je ne voyais pas la végétation épaisse qui ornait la cour, seulement les branches supérieures de quelques arbres plus hauts que les autres. Mais quelle paix, quand on franchissait la lourde porte de bois de la porte cochère. Comme par magie, la ville disparaissait de l'horizon sonore.





La cour, qui a dû être magnifique, est occupée en son centre par un petit immeuble de bois et de briques. Elle décrit donc un L. Cela avait encore de l'allure. Même si je n'étais qu'un hôte de passage, je reconnais, j'avoue, avoir ressenti une certaine fierté à habiter ce lieu que les passants découvraient avec étonnement et envie, le temps d'une ouverture de portail pour laisser entrer ma moto. Dieu que cette porte était lourde, mais quel plaisir de la refermer dans un claquement sourd sur ce petit lieu privilégié.


En mai, la glycine était magnifique.



Heureusement, la cour a gardé un petit aspect vieillot qui évoque son passé délabré après sa magnificence passée d'écurie de ne sais plus quel noble seigneur.

Les ateliers  Campistron maintiennent la tradition artisanale du Faubourg



Sitôt la porte franchie, pour sortir, on bascule d'un coup dans un autre univers. Ainsi, cet homme rencontré juste devant le porche. Je ne sais pourquoi ni comment nous nous sommes adressés la parole mais, le croirez-vous, il a tenu à me montrer, là, à quelques mètres de la Sainte Vierge allaitant son fils goulu, son dernier tatouage puis ceux qui ornaient ses mains.


        En fait, on n'était pas si loin de la Sainte Famille, avec le Christ couronné d'épines.

Nous voici donc place de la Bastille. A la Bastoche, comme on disait du temps de ma jeunesse, une expression qui n'a sûrement plus cours. 

Le jour, c'est une place, irriguée par des boulevards du XIXème siècle, Beaumarchais et Richard Lenoir ainsi que le Faubourg Saint Antoine qui n'a pas encore totalement oublié son passé ouvrier vers l'est, mais devient aristocratique à l'ouest de la place sous le vocable de rue Saint Antoine.


D'un côté le scooter, de l'autre le vélo.



Je ne parlerai pas de la place. Sûrement pas de l'Opéra Bastille qui ne vaut, de l'extérieur que par ses marches où l'on se donne rendez-vous. Pas plus que du restaurant des Grandes Marches qui n'a gardé de son passé vieux de plus de 2 siècles que le nom. Les plus âgés se souviennent que sa démolition fut l'objet d'une rude bataille entre les tenants du patrimoine et ceux qui voulaient l'abattre pour faire place à l'un des Grands Travaux du Président. C'est d'ailleurs boulevard Bourdon, qui longe à l'ouest le bassin du Port de l'Arsenal, que se trouvaient les locaux de la grosse machinerie des Grands Travaux, cette administration parallèle qui ignorait superbement toutes les administrations d'Etat. J'y suis allé parfois quand je m’occupais des constructions publiques au ministère de la Culture. Je n'ai gardé aucun bon souvenir de ces réunions où l'on faisait comprendre au petit sous-directeur que j'étais qu'ici le pouvoir émanait directement du Président-roi. Quant au restaurant des Grandes Marches, il a retrouvé quelque noblesse depuis qu'il a été réaménagé par Christian de Portzamparc et sa femme. 

Je ne parlerai pas non plus de la gare, elle aussi démolie. Elle fut un temps le siège des salons d'antiquaire. Elle ne méritait pas de rester pour la postérité. Elle a été remplacée par cet immeuble-miroir.


http://leblogdepaulo.eklablog.com/gare-de-la-bastille-a93128343

Reste la colonne pour laquelle j'avoue une tendresse particulière. Malgré sa taille, elle semble si perdue au centre de la place embouteillée. Et que dire de son Génie, redoré par le fastueux Jack Lang (qui a redoré le Dôme des Invalides, parmi tant d'autres monuments, parce que son Maître le lui avait demandé. Je me rappelle la colère des Architectes des Monuments historiques, que je fréquentais professionnellement à l'époque : on aurait pu financer tant de travaux de consolidation ou d'entretien avec cet argent qui faisait de l'or. Encore une confession : j'avais sacrifié au rituel, en montant au pied du Dôme pour voir les doreurs recouvrirent de fines feuilles d'or le monument décati).

Les Invalides en juin 1989
On aperçoit sur la droite l'ascenseur permettant d'accéder à la base du dôme

L'ascenseur en haut de sa trajectoire. Je suis au pied du dôme, sur la pierre solide.

La situation est assez aérienne. Plus haut, on ne voit rien du paysage. Le dôme est enveloppé complètement pour éviter le moindre souffle d'air : les feuilles d'or sont si fines qu'elles fileraient se coller n'import'où au moindre souffle.

Vers l'est : St Germain, Notre-Dame, St Sulpice, le Panthéon
Au 1er plan, les jardins du musée Rodin, dans l'hôtel de Biron où Mme de Staël fit ses études.
Elle raconte que les religieuses interdisaient de se laver pour éviter les tentations de la chair. 

L'intérieur des Invalides

Le dôme est déjà redoré. 
Heureusement ! Dans un peu plus d'un mois, ce sont les festivités du bicentenaire de la Révolution.

Pour accéder à la lanterne où travaillent encore les doreurs, il faut monter dans la charpente, au dessus du dôme intérieur.





 Les doreurs collent les feuilles d'or au pinceau

Une fois lissées, ces milliers de feuilles recouvrent la statue d'un voile très fin mais uniforme.

Je me suis, une fois de plus attardé sur des chemins de traverse. C'est sans doute pour compenser ma frustration de ne pas retrouver dans mes archives les photos prises vers la même époque depuis le sommet de la colonne de la Bastille.

En effet, j'y suis monté une fois, grâce aux facilités que me donnait mon poste à la direction du Patrimoine, pour admirer le paysage photographié par Willy Ronis, ce malicieux vieillard qui présidait, toujours à l'époque, la Mission photographique du ministère de la Culture.

Willy Ronis

Je n'ai pas souvenir d'avoir remarqué alors la nudité sans complexe du génie que je découvre dans le viseur de mon appareil. Toutes les jeunes femmes qui traversent en vélo la place dangereuse se sentent-elles menacées par ce symbole gentiment phallique ?



Tout se passe d'abord, sur la place elle-même. Est-ce que, lorsque vous la traversez en voiture  vous piquez au plus près de la colonne, ou bien tangentez-vous vers l'extérieur ? Les 2 tactiques ont du bon. Ou bien, adoptez-vous l'une ou l'autre en fonction de votre humeur ou des circonstances ? Mon père m'avait un jour posé cette question, à propos d'une autre place, celle de l'Etoile. J'étais resté sans voix, étonné de le voir mettre de la réflexion stratégique dans une question aussi triviale. Il est vrai que j'étais déjà motard et que la question n'avait guère de sens pour le slalomeur que j'étais.

Les tactiques varient sûrement selon les modes de locomotion. Regardons d'abord les cyclistes.

Une élégance naturelle...


une élégance un peu apprêtée


... une détermination presque hargneuse, au moment de s'élancer...


.... une confiance toute séraphique dans la bonté de la Providence...


....de l'inquiétude de ne savoir si l'on pourra amener à bon port le barda que l'on trimbale...



...enfin, rien ne vaut le cri que l'on hurle pour se donner du courage. Dans la cacophonie ambiante, ce cri, totalement inaudible, n'a pas d'autre fonction que de rassurer le pilote de ce frêle esquif.



Et la nuit n'apporte guère de réconfort.



Le principal ennemi du cycliste, c'est bien sûr le scooter, même si la place, c'est d'abord une des Mecque de la moto (cela me semble moins vrai qu'autrefois). Heureusement, tous les conducteurs de scooter ne sont pas des kamikazes, quand ils promènent femme ou enfant.




Un survivant de l'époque où l'on venait faire admirer sa moto à la Bastoche.

Un moment de tendresse : l'attachement du casque de sa copine. Résignée et confiante malgré tout.


Citons encore quelques modes de transport, plus étranges. Les périlleux rollers :



...ou ce somptueux baldaquin qu'un fier cornac projette dans la rue.


Il ne faut pas croire que pour les voitures, ce soit plus facile. Il faut de la détermination.


A moins que l'objectif soit, au contraire de rouler au pas, le temps de percevoir l'envie dans le regard des autres.


Montons maintenant sur le trottoir, le domaine du piéton.

On s'agite beaucoup et le musicien a bien du courage de jouer dans l'indifférence générale.


Pour moi, rien ne me presse. Je suis capable de passer de longues minutes, pour ne pas dire des heures, à observer le manège de la rue. On y voit des belles que la cohue préservent des regards indiscrets.

Cette tache bleue pétrole sur sa joue n'est pas un artefact de la photo. Qu'est-ce ?



Pour couper court à la critique de ceux et celles qui me trouvent trop porté à la photographie des jolies filles,  voici une photo, parmi d'autres de visages, d'expressions qui m'ont amusé.


Souvent, derrière le sujet photographié, un autre sujet apparaît, bien plus intéressant, comme cet homme qui marche avec une élégance hautaine. Quel contraste avec ce trio de soiffards, devant.


Un autre exemple. Ce groupe ne présente guère d'intérêt, sauf si l'on porte attention à la curieuse posture d'attente de cette jeune femme qui a lancé son pied en avant, jusque sur la chaussée.


Le piéton marche. Mais sa marche, aussi indéchiffrable que celle des fourmis, a souvent aussi un sens. Il marche pour rejoindre quelqu'un qu'il embrasse avec passion ou affection.



On a marché l'une vers l'autre et puis l'on part ensemble. Quoi de plus attendrissant.


Mais, vous l'avez remarqué, la nuit est tombée. Tout va changer.


Que la fête commence !



La place, les rues avoisinantes sont envahies par des hordes de jeunes gens venus faire la fête.


Il y a bien quelques baraques foraines, mais ce n'est pas cela qui les intéressent, ces jeunes banlieusards et ces jeunes parisiens.




Non, ce sont les cafés qui sont pris d'assaut. On s'y précipite.




On peut surprendre parfois un jeu amusant, d'une table à l'autre. La scène se passe tout à gauche.


Deux amies sirotent leur verre, dans une conversation alternée où chacune doit raconter à l'autre ses aventures forcément extraordinaires.


L'une d'elle s'en va, ce qui permet au garçon de la table d'à côté de tenter sa chance.



Au début de la rue de la Roquette, se tiennent les bad boys. C'est bien leur QG, je les y ai vus tous les soirs.





Mon appareil de photo ne plait guère et je frôle l'incident désagréable , alors que les passants sont généralement indifférents à mon voyeurisme photographique, voire s'en amuse (cf. "Si par hasard sur le Pont des Arts..." http://www.leschroniquesdemichelb.com/2012/03/si-par-hasard-sur-le-pont-des-arts.html.)


Mais c'est finalement la police qui me casse les pieds le plus longtemps. Pourtant, leurs interventions semblaient plutôt cool. Avaient-ils peur, se connaissant, d'un brusque dérapage que j'aurais pu saisir ?


Ce que l'on vient chercher ici, c'est plein de choses différentes. Parfois, pas grand chose. Une crêpe au Nutella suffit à illuminer un visage.


Mais surtout, on cherche la promiscuité, le bruit, la chaleur humaine, le plaisir de la foule bigarrée et cosmopolite qui tranche tant sur les tristes couleurs sombres des travailleurs qui se pressent vers le métro à la sortie des bureaux.





Cela rend la solitude d'autant plus poignante, même s'il est difficile de distinguer celle qui est voulue de celle qui est subie. On peut aussi se sentir bien, serein, au milieu de l'agitation cacophonique de ses concitoyens surexcités..



En revanche, il n'y a pas de doutes sur l’état d'esprit de tous ces pauvres gens qui mendient sur le trottoir ou dorment dans les cabines téléphoniques.




 La poupée renversée tête en bas vaut tous les plaidoyers




La plupart de ces Roumains viennent le soir de leur squat de banlieue. Quand j'habitais en banlieue, je les voyais partir, les femmes croulant sous leur ballot de couvertures et de vêtements, traînant leurs enfants par la main. Je me demandais où ils allaient. Maintenant je sais.

D'autres campent, aussi discrètement que possible, tout au long de la journée.


Qu'ils soient roumains ou afghans, ou venus d'ailleurs, ils sont invisibles et le seront de plus en plus, au fil de la nuit, la vue se brouillant sous l'effet des litres de bière.

Revenons plutôt demain matin, pour un message "peace and love", dans la lumière d'une matinée de printemps. Au début du week end.







Mais il est temps, pour le vieux sage et la jeune femme, de se quitter pour aller préparer le déjeuner bio, plein de verdure et de vitamines, qui fera oublier les excès de la veille.


Pour nous aussi, il est temps de se quitter, comme semble le signifier cette (peut-être) jolie jeune femme : "Stop, ça suffit" me signifie-t-elle de sa main gantée.


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