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vendredi 3 mars 2017

Collonges en Pays de Gex au XVIIIème. 1. Qu'en est-il de Dieu ?

Collonges en Pays de Gex au XVIIIème siècle

1er chapitre. Qu’en est-il de Dieu ?


Je ne connaissais pas le Pays de Gex. J’ai découvert cette petite région en suivant à la trace mes ancêtres maternels qui n’avaient pas toujours vécu en Haute Savoie, comme je le croyais, mais venaient du sud du Pays de Gex, d’un petit hameau tout près de Collonges dans l’Ain.


Collonges est tout en bas à gauche. Sergy dont il sera question plus loin, tout en haut à gauche.
Ferney Voltaire  à la hauteur de Sergy plus à l'est.
Collonges sous Salève est à l'est de "mon" Collonges.

Pour suivre cette trace, je commençais comme un bien mauvais chasseur. Ce jour-là, je venais de découvrir dans la salle de lecture des Archives de la Haute Savoie, que Pierre Dufour, mon trisaïeul, mort à Sallanches en 1895, au pied du massif du Mont Blanc, était né à Collonges 67 ans plus tôt. J’essayais fébrilement de trouver son acte de naissance dans les papiers conservés aux Archives. Introuvable. Je décidais de l’aller chercher à la source tant j’étais impatient de vérifier cette information incroyable : les Dufour avaient vécu au pied du Jura et non face aux Alpes.

Sallanches un jour de marché.  Au fond les Aiguilles de Warrens (2636 m)

Une ferme au dessus de Sallanches. 
Au fond la chaîne du Mont Blanc (Aiguille verte et Aiguille du midi notamment)

Peut-être qu’à ce moment-là m’est revenu le souvenir de ce que ma mère m’avait dit un jour. Je n’y avais pas prêté attention alors, tant ces questions d’histoire familiale me sont restées étrangères jusqu’à une date récente. Elle m’avait dit : un de nos ancêtres était colporteur et sa famille était originaire du Jura, ou de Franche Comté. Cette affirmation restée sans écho semblait se confirmer. Quoi qu’il en soit, il fallait vérifier.

Il n’est que 16 h. J’ai le temps de me rendre à la mairie de Collonges. Je saute sur ma moto et j’y arrive 10 minutes avant la fermeture. Le temps d’enlever mon casque et je suis déjà en train de me pâmer devant le petit village, sa coquette place avec l’église et la mairie, et la montagne en arrière plan, toute proche. Je le sens, c’est bien là que j’ai mes racines.

L’employée municipale est charmante malgré l’heure tardive et mon air survolté. Elle sort d’une armoire métallique le registre de l’année 1828. J’ai à peine le temps de me dire que les registres où sont conservé les traces de mon histoire familiale, auraient mérité un écrin moins réfrigérant et j’ai déjà feuilleté tout le modeste cahier. Pas de Dufour. J’ai beau parcourir à nouveau les actes pour une fois facilement lisibles, non seulement je ne trouve pas mon Pierre Dufour, mais ce nom est même inconnu dans la commune.

L'église et la mairie de Collonges sous Salève (Photo Genevois styles)

J’explique mon désarroi et la jeune femme éclate de rire : je me suis trompé  de Collonges. Ici on est encore en Haute Savoie, ce Collonges, c’est Collonges sous Salève. « Mon » Collonges, est situé dans l’Ain, de l’autre côté de la vallée, par delà le Rhône. On pourrait le voir. Mais ce n’est pas ici.

Encore 25 kms et voici la patrie de mes ancêtres. Bien sûr la mairie est fermée et il faudra me rendre à Bourg en Bresse pour consulter le registre. Mais je n’ai plus de doute sur la localisation, peut-être parce que je suis déçu par ce que je découvre. La vérité n’est-elle pas toujours décevante ? Autant Collonges sous Salève m’avait bien plu avec son côté pimpant, autant le  petit bourg de l’Ain m’apparut terne et morne.

Cette 1ère impression disparut vite. Dès ma visite suivante, je me suis senti heureux de vagabonder dans ce tout petit territoire, même si les croupes molles du Jura qui le dominaient n’avaient aucun rapport avec les cimes enneigées des Alpes que je m’étais rêvé comme horizon familial. Je troquais, finalement avec plaisir, le côté aguicheur  et quelque peu factice des chalets savoyards revus à la sauce moderne, pour l’authenticité des grosses fermes encore ensommeillées de leur immobilité séculaire.



Le sud du Pays de Gex vu de la Haute Savoie.
Au milieu Collonges, plus loin le hameau d'Ecorans.

Le Pays de Gex est un tout petit pays qui s’étend sur 30 kms de long et moins de 10 de large, coincé entre le Jura, le Rhône et le lac Léman au nord. Il a la forme d’un entonnoir allongé qui se termine au sud par un étroit passage, gardé par un fort, le Fort de l’Ecluse. Dans ses Commentaires sur la Guerre des Gaules, César dit qu’à cet endroit un chariot passait difficilement entre la montagne et le fleuve et jusqu’en 1936, la route traversait le fort, avant qu’on ne perce un tunnel, tant l’espace manquait.

Le Fort de l'Ecluse vu de la rive savoyarde du Rhône. Collonges est sur la droite de l'image.

Le fort vu de l'autre côté du passage. Pour aller à Collonges, il faudrait le traverser. 

Le fort est fermé pour cause de Vigipirate !

La ferme de mes ancêtres, dans le hameau de Villard, a été pendant longtemps la dernière maison au sud du pays de Gex avant le goulet de l’Ecluse, à l’écart de la « grand route » Genève-Lyon. Un écart sans doute bénéfique car ce lieu de passage fut aussi très souvent un lieu d’affrontement et de pillage. Toutefois, il ne serait pas raisonnable d’écarter complètement l’hypothèse selon laquelle quelques chromosomes étrangers se sont lovés dans la lignée familiale officielle. D’ailleurs cela fait longtemps que je pense que, même en dehors d’épisodes violents,  la généalogie retrace les lignées juridiques et non l’hérédité biologique sauf à penser que l’adultère était inconnu autrefois.

Hans Holbein. Les misères de la guerre. La maraude. 1633
Wikimedia commons

Pendant plusieurs siècles, cette ferme a d’ailleurs été la seule maison de ce hameau, ce qui a facilité grandement mes recherches généalogiques : il suffisait de voir dans un acte la mention « de Villard » pour être certain que la personne était bien de cette lignée de Dufour, alors qu’il y en avait au moins 3 sur la paroisse de Collonges. La ferme existe toujours, telle que décrite dans les actes de la fin du XVIIIème, même si une partie a été reconstruite depuis ce lointain passé et si la partie ancienne a déjà été transformée depuis ma 1ère visite il y a moins de 10 ans. Avant même de trouver les preuves de sa localisation (cartes anciennes, cadastre), je l’avais reconnue comme mienne. Pour une fois, mon intuition s’est révélée juste !

La ferme des Dufour de Villard en 2008.


En 2014, après changement de propriétaire et rénovation.
Dès le XVIIIème, la ferme consistait en la juxtaposition de 2 maisons. Celle de droite est une reconstruction récente. 

L'oculus de la grange porte le date de 1791. 

Comme beaucoup de fermes antérieures au XIXème, elle est étroite et profonde,
avec un très large toit peu pentu. 

La vue depuis la ferme. Les montagnes sont celles qui dominent le lac d'Annecy 
(La Tournette, à gauche, 2400m)

Dans ce petit bout du monde, on a l’impression d’entrer comme par magie dans un dessin d’enfant, un dessin où le jeune artiste a voulu faire figurer toute la réalité. Dans ce paysage resserré, on embrasse d’un même regard, la montagne, la forêt, les prairies et les cultures, un village, des hameaux puis des marais et enfin le Rhône, un Rhône qui a perdu malheureusement sa superbe de fleuve impétueux depuis la construction du barrage de Génissiat en aval.

 Le défilé de l'Ecluse vu de la rive savoyarde, à hauteur de Villard

Le Rhône vu de Villard et les marais de l'Etournel

Collonges vu de la rive savoyarde. 
Le hameau de Villard est un peu en avant. Il y a plus d'une ferme !

Collonges a gardé le charme nostalgique de ces villages assoupis qui pour nous évoque le passé, même si, il y a 250 ans, tout devait être populeux, bruyant et, tour à tour, poussiéreux ou boueux. C’est un village-rue, construit le long de la grand-route dont j’ai déjà parlé. 

L'entrée est du village. 
A gauche, l'ancienne auberge des Trois Maures qui remonte au début du XVIIIème.
En s'avançant plus avant dans le village.
Le clocheton de la mairie où j'ai photographié tous les registres.

Carte postale du début du XXème siècle



Il commence tout juste à se rénover mais on trouve encore beaucoup de maisons anciennes qui ont gardé l’aspect qu’elles devaient avoir au début du XIXème, date de la construction de nombreuses d’entre elles. Beaucoup de demeures du XVIIIème et même du XVIIème sont encore debout, pas seulement des maisons de notables, mais aussi des édifices plus modestes, avec leur boutique en rez de chaussée  et leur logement étroit à l’étage. A condition de serrer le cadre pour exclure l’asphalte, le mobilier urbain et les voitures, je m’amuse à penser que je vois quelque chose que mes ancêtres ont vu, comme ces amoureux séparés qui pensent communiquer en regardant au même moment la même lune.

On trouve encore des bâtiments qui ont dû avoir une destination plus glorieuse.


 Cette façade donne sur la rue principale

Je comprends qu'on veuille faire disparaître cette façade lépreuse mais je la regretterai. 

Maison datée de 1757 

 Maison de Béatrix, le notaire de Collonges vers la fin du XVIIIème.

Une boutique de 1723

Je ne me suis pas encore lassé de parcourir ces rues, ces villages environnants. Il y a là, pour peu de temps encore, si l’on en juge par la disparition de l’univers rural 10 kms plus au nord, le spectacle rassurant d’un monde qui ne s’enlaidit pas trop. Rien à voir avec le choc que je ressens lors de chaque passage le long du lac d’Annecy, ma ville natale, où le vert des prés disparait inexorablement sous le gris du béton.  De quoi vous dégouter d’y retourner.

Ce pays me touche par son côté à la fois paysan et cossu, souvenir d’un temps où l’essentiel se déroulait dans un monde rural où se côtoyaient nobles, bourgeois, artisans, laboureurs, « manouvriers » et fonctionnaires du Roy. Un monde où il valait mieux porter les habits terreux du fermier plutôt que le costume impeccable du scribouillard des villes.

Mais il y a plus. Ma fascination vient aussi d’une autre découverte fortuite. Le Pays de Gex fut, pendant 150 ans, une terre de protestant avant de redevenir catholique  comme la majorité du royaume.

Je ne suis pas tout à fait dupe de moi-même. Apprendre que mes ancêtres étaient protestants me faisait plaisir. Non que j’aie de l’intérêt pour les questions religieuses, d’hier ou d’aujourd’hui. Je m’en voudrais presque d’être aussi peu porté vers les questions de spiritualité. Mon matérialisme est aussi étriqué, aussi sectaire que chez le pire des philosophes cyniques.

Ce qui m’a touché, d’abord, c’est que j’avais enfin trouvé une petite particularité dans cette généalogie bien fade où les générations de paysans succèdent aux générations de paysans. L’étiquette protestante, c’était ma particule nobiliaire, mon brevet de bourgeoisie, mon exploit militaire. Enfin quelque chose distinguait mes ancêtres de la masse des autres. Mieux encore, il s’agissait de mes ancêtres maternels que j’ai toujours survalorisés par rapport à ceux de ma lignée paternelle.

Je crois toutefois que tout ceci dépasse un peu la simple vanité et son ridicule.

Je suis en effet fasciné par les mutations religieuses de ce pays, me demandant comment ses habitants ont pu devenir en peu de temps des protestants convaincus puis 150 ans plus tard redevenir des catholiques tout aussi convaincus sans passer par la case « guerre de religions », tout au moins sous sa forme la plus violente. Contrairement à d’autres régions de France, il semble qu’à chaque fois, c’est toute une population qui bascula dans la foi de ses vainqueurs, sans que ne subsistent des petites communautés réfractaires, sauf tout au nord, près de Genève, à Ferney Voltaire (à l’époque Fernex), par exemple.

Le marqueur le plus symbolique de ce renversement, c’est la permanence des noms portés par les pasteurs puis par les prêtres. Les de Bons, Fabry, Rouph, Gros, Clerc, etc… sont ceux de pasteurs protestants puis de prêtres catholiques moins de cinquante après. De fait, ce sont les mêmes familles qui ont fourni leur contingent de « bergers du troupeau » pour reprendre une formule protestante.

On me dira que mon étonnement est étonnant. Les familles susceptibles de donner un pasteur ou un prêtre n’étaient pas très nombreuses. C’étaient, ici, des familles nobles ou, plus généralement, des familles bourgeoises. Mais en ces temps où la tolérance religieuse n’était pas très courante (à supposer que la tolérance ne soit pas le fruit d’un gentil agnosticisme), on ne devait pas souvent évoquer le souvenir du grand oncle pasteur qui pourfendait les papistes dans des prêches enflammés.

Même si certains s’étaient déjà convertis auparavant, notamment parmi les classes supérieures vu leurs liens avec la Genève de Calvin, l’évangélisation, au sens de la diffusion de la religion évangélique, du nom que les protestants lui donnaient, commença avec l’invasion des Bernois en 1536 (Pays de Vaud, Pays de Gex, Chablais). Même Collonges tout au fond du Pays de Gex, à la pointe ultime de l’invasion, fut converti assez rapidement et sans grande violence.
Dans une lettre au bailli de Thonon, mis en place par les Bernois, Farel (celui qui fit entrer Genève dans la Réforme ) écrit le 14 novembre 1536, juste après la conquête : « Il y a peu de jours, Froment prêchait à Collonges, dans le pays de Gex, et trouvait  le peuple d'assez bonne affection, lorsque le curé, se  rebellant contre Dieu, est venu, avec un sien parent, mettre empêchement à la prédication, retirer les gens du sermon, jeter des pierres à ceux qui oyaient, et faire du pis qu'ils ont pu. » Histoire de la Réforme en Pays de Gex

Guillaume Farel. Photo publiée par le Dauphiné libéré.

Quand les troupes espagnoles alliées du duc de Savoie ravagèrent en 1589-1590, le Pays de Gex, celui-ci était déjà presque intégralement  protestant. Les soudards purent ainsi torturer, violer, tuer sans arrière-pensée ; ils accomplissaient l’œuvre de Dieu.

En 1601, le Pays de Gex devient français, suite à l’échange entre le marquisat de Saluces (devenu italien) et Gex, la Bresse et le Bugey. 
cf ma chronique http://www.leschroniquesdemichelb.com/2011/05/du-rififi-la-frontiere-franco-italienne.html

L’Edit de tolérance (appelé habituellement  Edit de Nantes),  a été promulgué 3 ans plus tôt. Naissent alors des discussions pour savoir si l’Edit s’applique ou non à une province qui ne faisait pas partie du Royaume. Le clergé catholique comprend rapidement le parti qu’il peut en tirer pour réimplanter le culte catholique  avec l’appui des nouveaux maîtres. La discussion est donc vite close.

On perçoit dans les écrits de l’époque la joie mauvaise de certains, tout heureux d’appliquer formellement un texte pour mieux contredire son esprit, manifestant cette forme sadique de l’humour qui est de toutes les époques et de toutes les tyrannies. Puisque l’Edit protège le culte protestant là où il est minoritaire, il faut qu’il protège le culte catholique quand c’est lui qui se trouve en infériorité. Ces bons esprits en tire la conclusion logiquement absurde : pour pouvoir protéger le culte catholique, disparu de la quasi-totalité du territoire, il faut commencer par le rétablir, y compris de force, pour pouvoir ensuite le protéger. D’où 60 ans de chicaneries,  avec parfois  l’appui de la force armée pour réinvestir les églises et, à partir de ces bases, indispensables pour se procurer des ressources, reconquérir les âmes. L’Edit de tolérance était devenu paradoxalement une arme au service du prosélytisme.

Collonges fut concerné comme les autres villes et Jean d’Arenthon, le prince-évêque de Genève en résidence à Annecy (on disait évêque du diocèse de Genève, en la partie de France », pour faire comme si la ville calviniste était toujours la capitale du diocèse, en refusant d’entériner une situation qu’on savait pourtant durable), Jean d’Arenthon donc, est venu plusieurs fois sur place pour haranguer lui-même les foules. Collonges qui était au fin fond du Pays de Gex, quand il s’agissait des relations économiques avec sa capitale qui était, de fait, Genève, devint la tête de pont de son action car la plus proche d’Annecy.

« Il n’y a point de pieuse industrie dont notre Evêque ne se soit servi pour détromper les peuples des fausses préoccupations qui les font entrer dans le mépris des pratiques et des cérémonies de l’Eglise catholique. Dans les premières missions qui se firent en Pays de Gex, il fit dresser des autels dans les places publiques et il y célébra la Sainte Messe pontificalement. Cela fit un merveilleux effet sur les peuples » dixit le biographe de Jean d’Arenthon.

Jean d'Arenthon

Je me demande comment mes ancêtres paysans et plus généralement tous leurs collègues ont vécu ces moments où s’affrontaient l’austérité du prêche en français avec la pompe latine des cérémonies issues du Concile de Trente auxquelles on ne comprenait rien. Si l’on en juge par le résultat,  ils n’étaient pas séduits, mais sans doute intrigués voire éblouis par cette débauche d’or, de soie, de cierges et d’encens.

En effet, cette campagne de 60 ans, assez agressive au sens où l’on parle d’un marketing agressif,  ne changea pas les choses et le protestantisme resta majoritaire malgré une politique qui mélangeait la carotte de la corruption avec le bâton des dragons. Tout délinquant, notamment s’agissant de la contrebande du sel, dont il était facile de se fournir à Genève pour ne pas payer les taxes royales, était sommé de se convertir à peine de sanctions spécialement durcies dans le cas contraire. L’argument était sérieux. On devait accepter assez facilement de le considérer. Le comique, c’est qu’on ramenait dans le giron de l’Eglise les brebis galeuses en priorité.

Mais rien n’y fit. Il fallut aller plus loin et pousser l’humour jusqu’à sa pointe ultime, celle qui confine à l’abjection. Ce fut l’objet d’une des 1ères mesures du règne personnel de Louis XIV après la mort de Mazarin en 1661.

Puisque l’Edit de Nantes garantissait 2 lieux de culte protestant par baillage, on détruisit tous les temples, dont celui de Collonges, à l’exception de 2 temples au nord du baillage, Sergy et Fernex (qui n’était pas encore Ferney-Voltaire). Collonges fut rattaché à celui de Sergy. La mesure qui à l’origine devait protéger les protestants (ils s’étaient battus pour obtenir dans la version définitive  de l’Edit un 2ème lieu de culte) servit à les combattre. Beau respect du droit.

Ainsi jusqu’en 1685, pendant 24 ans donc, mes ancêtres durent se rendre à pied jusqu’à Sergy pour baptiser leurs enfants et se marier. Quant aux décès et aux enterrements, ils n’ont laissé aucune trace. Il n’était pas possible bien sûr de transporter les corps ni de faire descendre le pasteur. De toute façon, il n’était pas question d’enterrer les morts dans les cimetières catholiques. Les enterrements de protestants devaient avoir lieu ailleurs et de nuit, avec une assistance limitée impérativement à 10 personnes.

Localement, on pouvait avoir une attitude plus souple. Le curé de Collonges accepte le 13 août 1692 d’enterrer dans la cimetière un soldat sans doute protestant « ayant donné des marques de pénitence selon le rapport qui m’en a été fait par le soldat Lavigne de la même compagnie » .


A défaut d’avoir un service complet comme jusque là, les habitants de Collonges auraient bien aimé pouvoir se rendre à l’office du temple de Chancy, de l’autre côté du Rhône, en terre genevoise. La chose n’était pas trop difficile car il y avait un gué à l’aplomb de Chancy. Ce troupeau sans pasteur proposa même d’amener ses bancs. Que le Dieu des calvinistes me pardonne, mais je souris en imaginant cette longue fils de paroissiens endimanchés, portant 2 par 2 leurs bancs de bois pour traverser un Rhône peu profond mais rapide. En fait la scène n’eut pas lieu. Le pasteur de Chancy interrogea le Conseil de Genève, s’agissant d’une affaire internationale. Le Conseil refusa l’autorisation de peur d’importuner l’irascible monarque et de risquer des représailles de la France.

Le temple de Chancy.
Désormais il accueille les offices protestants mais aussi l’Église orthodoxe serbe

Il fallut se contenter du temple de Sergy où seront célébrés baptêmes et mariages. Les pasteurs ont consigné ces cérémonies avec cette rigueur qu’ils mettaient en tout. Douloureuse pour ces gens, cette mesure s’est révélée bénéfique pour le généalogiste en lui permettant de remonter au-delà des années 1690, date du premier registre très lacunaire de Collonges.

Le registre de Sergy commence, lui, en 1667, sans doute parce qu’il fallut du temps pour organiser le culte après la stupeur de la démolition de 20 sur 22 temples du baillage. Un consistoire, cette institution propre au culte protestant qui réunissait pasteurs et « anciens » renouvelés tous les ans, se tint en 1665 à Sergy pour tenter de réorganiser la communauté de fidèles qu’on imagine complètement désorientés. On nomma ainsi dans chacune des anciennes paroisses 4 anciens chargés de faire le lien entre la population et le temple. Ils devaient remonter à Sergy lors de chaque service divin pour assister au consistoire qui suivait, y faire rapport sur le comportement de leurs concitoyens et notamment sur leur assiduité  aux prédications et catéchismes. Ils devaient faire le tour des cabarets lors de ces manifestations religieuses pour en déloger les rebelles et veiller à ce que personne ne succombe aux délices réprouvés de la danse ou des jeux de cartes. Le dimanche devait être un jour de recueillement et non de plaisir, aussi mortel qu’un dimanche anglais dans les années 60.

Ce brassage obligé entre le nord et le sud du Pays de Gex eut une conséquence directe sur mes ancêtres. Des liens se nouèrent entre coreligionnaires par delà les distances et se conservèrent un certain temps. Comme dans une sorte de « Ma nuit chez Maud », version protestante, on rencontrait des jeunes filles qu’on n’aurait pas croisé autrement.

Aimé Dufour, né vers 1650, épousa ainsi une Huguine de Choudens née au nord, à Saint Jean de Gonville.  Elle appartenait peut-être à cette famille portant le même nom et habitant au même lieu qui préféra émigrer en Allemagne plutôt que d’abjurer. Son fils, autre Aimé, comme écrivent les curés dans leurs actes, épousa la fille d’un contrôleur du Roy au bureau de Versoix. Un mariage absolument inespéré pour un laboureur de Villard. Les beaux-parents feront le voyage de Collonges une fois, pour le baptême, catholique » d’un des enfants d’Aimé et de Françoise Rousset. J’ai raconté cette histoire dans les 4  chroniques intitulées « Mes ancêtres Dufour étaient protestants ». Je n’y reviens pas.
http://www.leschroniquesdemichelb.com/2010/09/mes-ancetres-dufour-etaient-protestants_7113.html

Enfin, dernier épisode de cette mort annoncée, la Révocation de l’Edit de Nantes mit un terme définitif à ces voyages jusqu’à Sergy. Les Dufour, comme la majorité des protestants du Pays de Gex avaient dû abjurer « l’hérésie de Calvin » et dès 1685, baptêmes, mariages et sépultures furent consignés par les curés, mettant chacun devant le dilemme de se convertir ou de ne pas exister civilement. Malheureusement faute de documents, il est impossible de savoir comment s’est passée cette conversion à Collonges ou dans la paroisse voisine de Farges. On constate seulement le basculement brutal autour de la date de 1685 : Ainsi Aimé Dufour s’était marié à Sergy selon le rite protestant en 1679. Ses 3 premiers enfants furent baptisés par le pasteur de Sergy, les 4 suivants par le curé de Collonges. Il n’y a que dans mon logiciel de généalogie qu’ils appartiennent à la même famille.

Si l’on en croit les registres de Péron, paroisse proche à peine plus éloignée, qui remontent à 1676 (avec des lacunes) ou ceux de Gex (1673), on voit que le mouvement avait commencé vers 1680, du fait d’une persécution accrue par l’intendant Bouchu (son nom le dessert mais il fut un bon administrateur par ailleurs). De plus, le phénomène fait boule de neige, lors des mariages, l’un des fiancés, catholique, entrainant n écessairement la conversion de l’autre. On avait d’ailleurs mis au point une procédure simplifiée pour cumuler dans une même cérémonie, l’abjuration, la dispense de fiançailles et la dispense de bans.

Michelle Rey, habitant Logras hameau de Péron. (qui porte d’ailleurs le nom d’un des pasteurs désormais sans paroisse), « l’an mille sept cents huitantes (sic) trois fit abjuration de l’hérésie de Calvin entre mes mains en présence de…., laquelle à même temps a reçu la bénédiction nuptiale avec Anthoine Peney, sans proclamations de bans, ayant obtenu la dispense de Monseigneur de Genève » (le monseigneur qui réside en fait à Annecy !).

Cette dispense est consignée à la fin d’un acte d’abjuration et de mariage concernant  Marie Gabrielle Roch, sans doute de la famille du pasteur de Fernex, si l’on en juge par toutes les précautions prises et la qualité des témoins qui ont assisté à la cérémonie le 25 juillet 1678 à Gex : 2 prêtres, un lieutenant de robe, premier syndic de la ville, un notaire royal et un procureur.

Cette dispense est datée du 12 mai de la même année et signée à Thonon par « Monseigneur le révérendissime évêque et prince de Genève ». Elle stipule que « pour ne point retarder la conversion des hérétiques, nous donnons les pouvoirs nécessaires à monsieur Gavin doyen d’Aubonne et curé de Gex et en son absence à monsieur Violland curé de Cessy de dispenser des bans, sans abus, quand il sera nécessaire pour faciliter et pour fixer leur conversion en les engageant dans le mariage ». Difficile d’être plus explicite. Quand on a ferré un poisson, il faut s’empresser de le sortir de l’eau.

Ancien évêché d'Annecy

Autre moment favorable, l’approche de la mort. L’abjuration est soit formelle, soit, comme pour le mariage, inclus dans l’ensemble des rites accomplis lors de ce moment fatidique. Un certain Barthélémy Denambride (je ne garantis pas la transcription) est enterré en 1677 à Collonges « avec tous les sacrements, bien qu’il eut longtemps professé la RPR » (la Religion Prétendument Réformée. On a bien perdu la mémoire de cette période pour avoir donné ce sigle à un parti politique, il est vrai bien ancré dans la religion catholique).

Greuze. Piété filiale. 1763
Toutes les photos de Greuze sont tirées du site Rivage de Bohème

Au début du processus, on cherche à être précis, voire exhaustif. Claudine Barbier abjure le 30 décembre 1702, « toutes hérésies et notamment celle de Calvin ».

Plus tard, la mention est plus sobre. On est « mort en bon catholique », comme Jean François Mollard en 1690, ou sa belle sœur Pernette Dupré en 1693. Puis cette mention disparaîtra car devenue inutile.

On a envie de sourire quand on lit, par contraste, cet acte de décès de Claudine Berger, fille d’un bourgeois de Gex, bonne catholique, adepte sans doute d’un culte des morts qui paraîtrait bien païen à nos protestants. Elle est inhumée en avril 1676, « dans l’église saint Pierre de Gex, en la 3ème chapelle du côté de bise (c'est-à-dire au nord), à main droite en rentrant par la petite porte ».

Les abjurations continueront jusque dans les années 1725 mais cette fois-ci elles doivent être formelles et suffisamment détachées du décès pour ne pas apparaître comme une manœuvre destinée à s’assurer un enterrement digne. Mon ancêtre François Marchand abjure le 25 février 1724 et meurt le 27 février.

On ne trouve pas d’abjurations formelles pour tous les baptisés ou mariés au temple de Sergy. Je pense donc qu’elles étaient réservées aux cas emblématiques  (comme les membres des familles de pasteurs) ou pour des âmes visiblement récalcitrantes. Pour le commun des mortels, il suffisait qu’ils sacrifient sans rechigner aux rites de l’église catholique apostolique et romaine. Sinon, le nombre considérable de ces cérémonies auraient attesté la vigueur de la RPR, contredisant le souci de normalisation des autorités politiques et ecclésiastiques.

Il restera malgré tout quelques protestants à Collonges jusqu'à la fin du siècle mais si on les tolère, sans doute parce qu'ils sont discrets et peut-être seulement étrangers, il n'est pas question de les inhumer en terre catholique. Le curé Vaudaux de Collonges indique dans son registre "qu'un certain Benoît Cruchy, du canton de Berne, protestant, qui était boucher à Collonges, a été enterré à Dardagny, village protestant le 2 octobre 1780", lendemain de sa mort à Collonges. Il ajoute, montrant la place que les femmes occupent dans l'état civil et dans la société "La femme de ce Benoît Cruchy est aussi morte au moins d'août de la même année et a été enterrée à Chancy, village protestant"(Dardagny et Chancy étaient et sont toujours dans le canton de Genève).

Pour l'épouse, on a fait au plus près, juste de l'autre côté du Rhône. On n'a pas éprouvé le besoin d'inhumer côte à côte les 2 époux, décédés à 2 mois d'intervalle. Le fils, Jacob Cruchy a pris la succession de son père. A-t-il abjuré ? Rien ne l'indique et aucun acte, mariage, naissance, ne le concerne, comme c'était le cas pour les protestants, exclus de l'état civil, jusqu'à l'Edit de tolérance de Louis XVI en 1787. Je n'ai trouvé sa trace qu'au bas du testament de mon ancêtre Pierre Dufour en 1809, signe, pour moi, que les Dufour de Villard avait gardé plus que de la sympathie pour le protestantisme.

Malgré sa disparition sans éclats, cette religion protestante, pratiquée pendant plus de 150 ans, a laissé des traces tout au long du XVIIIème. La plus visible, c’est la permanence des prénoms bibliques, aussi longtemps que les individus vécurent. Curieusement mes ancêtres Dufour ont tous portés des prénoms « classiques » avec une prédominance de Pierre (ah, ces Pierre Dufour, fils de Pierre Dufour, frère de Pierre Dufour, cousin de Pierre Dufour… Je raconterai peut-être un jour les erreurs que j’ai commises en essayant de démêler les fils de cette pelote de Pierre). En revanche dans les familles, comme les Marchand, les Mollard, les Bouvier, etc… toutes apparentées aux Dufour, on se prénomme Isaac, Abraham, Elie, David, Jacob, etc… Cette habitude, qui d’ailleurs ne concerne que les hommes,  disparaît définitivement à la fin du XVIIIème. Ces prénoms prendront alors une connotation judaïque.

Autre trace du protestantisme, moins anecdotique: les habitants du Pays ont gardé longtemps un goût, rare à l’époque, pour l’instruction. Cette vraie religion du Livre qu’est la RPR, contrairement à la catholique qui ne connait de la Bible que les courts extraits qu’on lit lors des offices, exige en effet qu’on sache lire. Et cette obligation de pouvoir lire la Bible par soi-même, elle s’impose aux bourgeois mais aussi aux paysans, et à tous,  hommes et femmes. Aimé Dufour, déjà cité, sait signer ainsi que sa femme. Tous ses descendants sauront signer et donc écrire. Il faudra attendre le XIXème siècle, lorsque les Dufour les plus entreprenants seront partis chercher fortune ailleurs, pour retrouver à Collonges des Dufour illettrés.

Greuze. L'écolier 1757

Ce phénomène est général. Les pasteurs étaient aussi des enseignants, des maîtres d’école et cette tradition d’instruction s’est maintenue au fil du temps.
Enfin, j’ai noté une autre permanence, plus sporadique mais qui en dit long sur l’évolution des âmes et peut-être sur la sincérité de certaines conversions. On la décèle dans des formules de testament jusqu’à la fin des années 1720. Amblard de Choudens teste en même temps que sa femme (c’est déjà une chose étrange), Pernette Definod, qui vient d’unautre famille protestante bien connue, le 1er mars 1722 :
Les deux époux commencent par expliquer pourquoi ils font conjointement leur testament : "devant le certain de la mort et l'incertain de l'heure d'icelle, disposant des biens qu'il a plut à Dieu de leur donner en ce monde, premièrement, à part et quand leurs âmes seront séparées de leurs corps, humblement et dévotement, ils les recommandent à Dieu le créateur, le priant au nom et par les mérites de Notre Seigneur Jésus-Christ son fils, bien vouloir pardonner leurs péchés et après leurs décès, colloquer leurs âmes au repos éternel avec les bienheureux, donnent et lèguent…".
Tester en effet, c’est se prétendre propriétaire de quelque chose que l’on peut transmettre alors que tout vient de Dieu. Il faut donc commencer par remercier Dieu de ce que l’on a avant de le répartir.
Deuxième remarque qui confirme l’intuition première : ils ne lèguent rien au curé de la paroisse contrairement à l’habitude qui veut qu’on paie pour «un nombre convenable de messes pour le repos de son âme ». Pour ces protestants convertis, il n’est pas besoin d’un intermédiaire entre Dieu et eux. Ce n’est même pas souhaitable. Certes, c’est bien le curé qui les mettra en terre, avec les rites catholiques. Mais pas question de prolonger la singerie au-delà du nécessaire. A près la mort, pas de messe.
Quand on sait combien les notaires ou leurs clercs sont routiniers, reprenant toujours les mêmes formules, on comprend que les époux de Choudens ont dû insister pour obtenir cette rédaction plutôt scandaleuse.
Plus étonnant encore ce testament de 1749 d’Etienne Delphis : « En premier, il recommande son âme à Dieu le Créateur le priant au nom de Notre Seigneur son fils lui vouloir pardonner ses péchés et après son décès retirer son âme au repos éternel avec les bienheureux". C’est son 2ème testament. Comme dans le 1er, il lègue une certaine somme aux pauvres, 3 livres cette fois-ci, contre 20 sols la première fois. Mais rien pour le curé. Son préambule est clair : il n’a pas besoin de l’intercession du prêtre pour communiquer avec Dieu.
Un an plus tard, il recommence mais, cette fois-ci, il vient à résipiscence : Finies les formules qui donne à penser qu’on n’a pas besoin du curé catholique et que seul suffit le face à face sincère avec Dieu. Bien plus, il cède à la coutume et prévoit 3 livres pour le curé, autant que pour les pauvres de la paroisse. S’est-il convaincu lui-même ou s’est-il laissé influencer ?
En effet, les testaments de l’époque commencent presque tous par une disposition en faveur des pauvres « les plus nécessiteux » et en faveur du curé pour rémunérer le service rituel. La majorité des testateurs prévoit la même somme pour les deux emplois. Aussi, lorsque quelqu’un dévie de cette coutume, cela a sûrement un sens. D’autant plus que cette somme est loin d’être corrélée avec le montant de la succession. Il serait faux de penser que donnent ceux qui en ont les moyens, et que ceux qui s’en abstiennent le font parce qu’ils n’ont pas la possibilité de cette charité.
Par exemple, Françoise Polaillon en 1776 n’est pas riche. « Voulant disposer de ses biens qui ne consistent que dans quelques sommes deniers et de linges et de hardes servant à l'usage de sa personne", elle lègue 12 livres pour les pauvres, qu'elle déclare avoir déjà données, 12 livres pour le curé et institue pour héritier universel son neveu Jean Polaillon fils de Louis. « Fait au devant de son lit qui est dans la cuisine de Louis Polaillon ». 24 livres, c’est, pour quelqu’un qui n’a pas même de chez soi, une somme considérable, plus que la pension d’usufruit qu’accordent généralement les maris sentant leur mort prochaine.

Greuze La dame de charité. 1775

En revanche, il y a les radins, ceux qui considèrent que les pauvres sont des paresseux. Ils écartent toute générosité ou bien leur laissent peu de choses. Antoinette Grevet est généreuse en 1750, mais elle marque une nette préférence pour le curé : 3 livres aux pauvres, 12 au curé. Cela va faire un sacré nombre de messes, si on peut oser la plaisanterie.
Jean Aimé Polaillon fait encore mieux en 1746 : 10 sols pour les premiers, 10 livres pour le curé. Le record de la piété, au moins affichée, est détenu par Marin Cavoret, employé pour les fermes du Roy (c’est à dire les bureaux du fisc) au bureau de Collonges.  En mai 1751, il lègue 100 livres au curé de la paroisse. Et rien aux pauvres.
Son collègue,  Toussaint Delalande, natif de Paris Saint Sulpice, employé des fermes Roy, est plus sympathique : il donne 6 livres aux pauvres de Collonges, rien au curé et tous ses biens à sa servante. On imagine un philosophe un peu libertin, célibataire ronchon, pestant contre son exil au fin fond  du Pays de Gex, à des jours et des jours de Paris, tout en faisant bonne chère et quelques galipettes avec sa chère servante.
Cette tradition et le marqueur qui en découle disparait avec la Révolution. Plus précisément, juste avant celle-ci, grâce à l’Edit de tolérance signé par Louis XVI, en 1787. Les protestants retrouvent l’état civil qu’ils avaient perdu juste un siècle plus tôt et donc la possibilité sans se parjurer ni abjurer, de vivre, de se marier, de mourir en protestant. La Révolution leur accordera la pleine liberté religieuse, mais suscitera aussi d’autres problèmes en imposant aux prêtres de choisir entre leurs convictions religieuses et leur adhésion éventuelle au nouveau régime.
Pour certains à la foi sincère ou à l’attachement tout aussi sincère à la royauté, la clandestinité est préférable à la soumission aux nouveaux maîtres. Etienne Marie Reuville, qui appartient à une famille qui a donné des pasteurs et des prêtres, sera un curé réfractaire qui continuera à dire la messe en cachette  à Collonges pour tous ceux qui pensent que les curés conventionnels ne sont pas de vrais prêtres.
A l’inverse, certains profiteront du chaos révolutionnaire pour quitter un état sacerdotal qui ne présentait plus d’avantages dès lors qu’il n’était plus assorti des bénéfices qui l’accompagnaient avant, voire en faisaient tout l’intérêt.
Ainsi  Jean Louis Marquis, le rejeton d’une des grandes familles bourgeoises de Collonges. En 1776, son père vient d’être nommé syndic de la ville. C’est comme on dit alors un bourgeois, un homme qui vit de ses rentes après avoir été maître horloger. Il est aussi propriétaire de l’auberge de la Croix blanche, l’un des 2 établissements de cette ville de passage (l’autre, les Trois Maures, dont le bâtiment existe toujours, appartient à l’époque aux descendants du noble Alexandre Dufour, un homonyme de mes ancêtres, citoyen de Genève). Jean Louis est son ainé. Sa 2ème femme vient de mourir et il se remariera l’année prochaine pour une 3ème fois. Comme on voit, il peaufine son statut social et la nomination de son fils à un bénéfice ecclésiastique fait partie de ce plan.
Jean Louis n’a que 14 ans lorsque,  tout juste tonsuré, il est nommé recteur de la Chapelle Saint Jean Baptiste de Billiat afin de pouvoir « jouir des fruits, revenus et droits appartenant et dépendant de la dite chapelle ». Rien n’indique que son père lui ait demandé son avis ni qu’il ait eu la vocation. Il n’aura aucun problème avec la Révolution, il prêtera serment à la République, puis abandonnera l’Eglise et deviendra maire de Collonges.

Louis Armand Valentin Beau est le petit dernier d’une autre famille bourgeoise de Collonges, encore plus brillante. Son père, Balthazar Beau, n’est pas un « marchand », mais un officier public, arrivé à Collonges comme brigadier pour les fermes du Roy, puis maître des coches royaux. C’était un homme considérable, décédé juste avant les 6 ans de son fils. Valentin a 23 ans lorsque sa mère s’associe à deux de ses fils plus âgés pour l’aider à entrer dans cette carrière qui est d’abord un projet familial. Tous les trois désireux de « soutenir le pieux dessein que le Révérend Valentin Beau, leur fils et frère a de recevoir les ordres sacrés,  constitue devant le procureur fiscal épiscopal  une rente de 98 livres payables à la Saint André, gagée sur les revenus de tous leurs biens et notamment d'un champ de 30 journaux situé à Pierre dit Champ Bouquet ».

Valentin sera effectivement prêtre, curé d’une importante paroisse, le Grand Saconnex, en 1786.  Pendant la Révolution il ne fait pas partie des prêtres réfractaires. Le 31 juillet 1792, on le voit bénéficier d’un complément de salaire en tant que curé du Grand Saconnex. Mais le 27 pluviôse de l’an II, soit le 25 février 1794 « ancien style », comme on dit alors, « il abdique et abjure ses fonctions de prêtre». Je ne sais pas ce qu’il est devenu mais il ne revient pas à Collonges.

Ainsi le XVIIIème siècle a été plutôt paisible sur le plan religieux en cet extrême sud du Pays de Gex. On avait sûrement entendu parler du patriarche de Ferney mais rien n’indique qu’il y ait eu des habitants de la région pour partager le combat de Voltaire contre l’Infâme. Lors de la Révolution, le pays est bien traversé par les prêtres réfractaires qui préfèrent quitter le pays. Ils ne semblent pas avoir entraîné avec eux  les officiants locaux.

Après les soubresauts torturés de la Réforme, on avait pris son parti d’une religion faite de rites incompréhensibles qui scandaient la vie sans engager beaucoup les âmes.  Dans l’ordre temporel, les curés étaient des propriétaires fonciers comme les autres qui affermaient leurs terres dans les conditions habituelles, pas plus exploiteurs que les laïcs. Leur situation était plutôt enviable mais pas plus que celle des autres membres de leur famille.

Sur le plan spirituel, eux seuls connaissaient les rites nécessaires lors des grands moments de passage de la vie et ces rites étaient d’autant plus sacrés que leur origine se perdait dans la nuit des temps et que leur signification était comprise, du moins on le croyait, des seuls prêtres et d’une petite minorité lettrée. Quand vous officiez selon une liturgie immémoriale, quand vous prononcez des paroles dans une langue qui n’est plus pratiquée depuis des siècles, c’est que vous participez d’un mystère impalpable mais agissant.

Quand j’avais 9/10 ans, enfant de chœur dans l’église d’un tout petit village de 100 habitants, bien avant Vatican II, je bénéficiais d’un certain prestige qui me flattait. Je me contentais de dire d’une voix assurée quelques répons en latin, mais pour mes condisciples de la communale, je parlais latin. Pour eux, cette affirmation valait moquerie, parce que ce supposé savoir m’associait au monde des adultes et même à celui des « bourgeois », ce qui était contre nature pour le petit bonhomme que j’étais comme eux. Mais je sentais bien aussi que l’ironie masquait quelque admiration qu’on ne voulait pas s’avouer. Quant à moi, je n’y entravais que pouic mais ne dissuadais bien sûr personne, muré dans un silence qui valait approbation. Dire « et cum spiritu tuo », en réponse à « Dominus vobiscum » était du même ordre que de présenter au prêtre les burettes d’eau et de vin ou d’agiter ma clochette au moment de l’élévation selon un rythme bien précis. C’étaient des rites qu’il fallait simplement observer sans se tromper car leur validité tenait à leur répétition compulsionnelle.

C’est ainsi que je me représente cette religion sociale, bien éloignée des emballements et déchirements théologiques du XVIème et XVIIème siècles, une croyance qui, comme toutes les croyances, intègre une part variable de doute, où le doute renvoie toujours à un fond de croyance, mais où l’absolu réside dans son ancrage dans une liturgie rassurante par sa permanence. 

Greuze La veuve et son confesseur. 1784

Claude Lévi-Strass a donné, dans Tristes Tropiques, une illustration, pour moi définitive, de l’ambivalence de la croyance et de son insertion solide dans un ordre social. Les Nambikvaras savent bien que, pendant sa disparition de plusieurs jours, leur chef est allé discuter avec une tribu voisine. C’est son boulot de diplomate de la tribu. Mais ils le croient aussi quand il affirme qu’il a été enlevé par l’Esprit et emmené je ne sais plus où (je n’ai pas le livre sous la main pour rafraîchir ma mémoire). En cela il est aussi le chef et de ce fait, il est d’une essence différente. Ce qui est vrai pour lui, n’est ni vrai ni faux pour le commun des mortels. Le doute est permis mais il reste sans efficace.
Le rituel, consigné par le notaire, par lequel tout curé prend possession de sa cure, m’évoque quelque chose de semblable. Il me fait sourire comme sans doute quelques spectateurs. Mais j’envie aussi ce qui se passait dans leur tête devant ce spectacle.

Le 3 mars 1742, Jean Gros prend possession de sa cure devant les paroissiens réunis et Jean Louis Mestral notaire au village voisin de Farges en dresse l’acte : « Messire Gros prend possession actuelle et corporelle de l'église, de la cure et de ses dépendances, par la libre entrée en face de l'église, prise d'eau bénite, prière à Dieu devant l'autel, toucher du pupitre, son de la cloche, exhibition de la signature et par les cérémonies en tel cas requises, et accoutumées, laquelle possession a été lue à haute voix par le notaire devant l'église, personne ne s'étant opposé, de tout quoi le dit Gros m'a requis ce que je lui ai accordé de valider ainsi qu'il appartiendra, fait, lu et prononcé en présence de …. ».
Désormais, Messire Gros est intronisé par la communauté villageoise. En même temps, il est sanctifié par la Puissance supérieure et dispose des outils qui permettent de la mobiliser pour le bien des fidèles. Il peut à la fois jouir des bénéfices de la cure et accompagner ses ouailles dans les joies et les peines de la vie comme dans les angoisses de la mort.

Collonges, un peu du Rhône et, au fond, le Salève...
et, quelque part sur ses pentes, Collonges sous Salève !


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