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dimanche 14 mai 2017

Collonges en Pays de Gex au XVIIIème siècle. 2.Le mariage.

11 mai 2017 23h 39' 31''

Que reste-il d'une vie ? Ce qui restera de la vie de l'un d'entre nous  ne sera pas très différent de ce qui subsiste aujourd'hui  de nos lointains ancêtres. Pas grand chose, à.de rares exceptions près, créateurs d'entreprises ou d’œuvres d'art, personnages un temps célèbres pour une raison ou une autre, Quelques documents administratifs, actes de naissance, mariage, et décès, quelques documents juridiques (contrat de mariage, testament). Certes depuis peu s'y ajoute une énorme quantité d'informations enfouies dans les multiples replis de la Toile. Mais ces données perdront bien vite toute signification :  photos et vidéos dont on ne saura plus identifier les protagonistes au bout de quelques années, dossiers en tout genre qui seront volontairement détruits au fil du temps et enfin, heureusement, toutes les sottises qu'on aura publié sur Internet, y compris celles qu'on aurait voulu voir disparaître plus tôt.

11 mai 2017  23h 42' 36''

En somme, pas beaucoup plus de traces que ce que les archives conservent dans leurs kilomètres de rayonnage. Rien sur ce qui a été senti, pensé, espéré ou craint, pendant ces milliards de secondes vécues, grâce à ces milliards de battements de cœur dont on oublie qu'ils sont la condition de tout. Cette ignorance du passé vécu commence très tôt : je ne sais pas beaucoup plus de choses sur la vie de mes parents que sur celle d'un des Pierre Dufour qui se sont succédés il y a 300 ans. Le monde où ont vécu mes géniteurs est déjà à peine reconnaissable sous le monde d'aujourd'hui. Je vois bien que le monde de mon enfance est incompréhensible pour mes petits enfants, voire pour mes enfants.

Pourtant, j'aime rêver sur ces existences dont je ne sais pas grand chose. J'ai beau me dire que ma reconstitution est biaisée par mon regard d'aujourd'hui. Il n'empêche. Ce qui me fascine dans cette recherche, ce n'est pas seulement son allure d'enquête policière jamais achevée ; ce n'est pas, non plus, la compréhension d'une époque éloignée, même si ce passé m'intrigue et m'intéresse. Mon intérêt a, par dessus tout, une motivation plus simple. Ce que j'essaie de comprendre au travers de leur vie, c'est, tout bonnement, ce que c'est qu'une vie.

Ce n'est sans doute pas un hasard si le goût pour la généalogie vient avec l'âge. Pour l'essentiel, il ne s'agit pas de reconstituer sa lignée, de rechercher, comme on dit, ses racines. Rencontrerais-je par quelque miracle de science-fiction ces prétendues racines que je fuirais épouvanté d'être aussi différent d'elles. Je crois plutôt qu'on est fasciné par ces centaines, ces milliers de vie réduites à quelques dates, de la naissance à la mort. On scrute dans ces innombrables facettes de la vie, ce que peut-être la vie en général, celle là-même qu'on vit, comme celle qu'ils ont vécu. On essaie d'apprivoiser cette idée dérangeante que la vie, c'est ça, ce n'est que cela. La généalogie est ainsi comme une expérience mentale qui nous permet de vivre, en accéléré, des milliers de vie, en attendant de nous ranger comme eux dans une longue file où chaque nom est assorti de 2 dates de part et d'autre d'un trait d'union bien abstrait.

Me voici donc à nouveau parti explorer ce mince trait d'union, entre les années 1650 et 1800, dans ce petit village de Collonges en Pays de Gex.

Pour commencer, je m'intéresserai au mariage, l'un des 3 moments de la vie répertoriés par les archives. J'ai tout de suite écarté la mort comme point de départ. Ce serait original mais un peu baroque. Reste le choix entre la naissance et le mariage. Question classique de l’œuf et de la poule. Permettez-moi de choisir la poule dans cette aporie métaphysique.

Mes remarques sont fondées sur les statistiques que je tire de mes recherches. Des statistiques partielles comme mes recherches.  Pour les mariages, elles ne concernent pas toutes les familles, seulement celles qui ont un lien quelconque, parfois très lâche, avec ma propre famille, les Dufour de Villard. En tout, deux cents mariages, pour lesquels je dispose de dates suffisamment précises.

Quand se marie-t-on ?

A Collonges, l'institution du mariage est bien moins ritualisée que dans la Creuse ou le Puy de Dôme, berceaux de ma famille paternelle. Dans ces petits villages d'Auvergne, la société est beaucoup plus homogène, l'immense majorité de la population cultive la terre. Depuis le XVIIème siècle, les hommes s'expatrient  dans les grandes villes, Lyon en ce qui concerne  mes ancêtres. Aussi, une bonne partie de l'année, on ne rencontre pratiquement pas d'hommes âgés de plus de 15 ans et de moins de 50 ans. Les travaux des champs, y compris les plus durs, sont accomplis par les vieillards, les enfants et les femmes. Les hommes, eux, sont  pratiquement tous maçons. Les conceptions sont ainsi toutes groupées entre décembre et mars et les naissances 9 mois plus tard, entre septembre et décembre. Il n'est pas nécessaire de consulter un acte mentionnant la profession pour repérer un maçon. Il suffit de regarder les mois de naissance de ses enfants et d'en inférer ses périodes de présence au village.

Pieter Brueghel (1565) En hiver

Les mariages auvergnats sont encore plus groupés que les naissances, la majorité se déroulant en février, pendant la période de l'année la plus froide, lorsque les travaux des champs sont impossibles et inutiles. Les hommes ne sont pas présents souvent, il faut, en plus, éviter absolument certaines périodes comme l'Avent, en décembre, et le Carême au printemps. De plus, les mariages sont célébrés essentiellement le lundi. La conséquence de tout ceci, c'est que le créneau pour se marier est très étroit, même pour de petites communautés comme celles de ces villages. Le curé enchaîne donc les mariages en février, allant jusqu'à célébrer 6 ou 7 mariages successivement. On imagine les fiestas qui devaient suivre cette cérémonie religieuse collective.
J'avais remarqué également que le nombre des mariages, une année donnée était très sensible à la météo. Un exemple : pendant le terrible hiver 1709, il n'y eut qu'un seul mariage sur une moyenne annuelle, les années normales, de 17/18 mariages, dans le village de Charron de mes ancêtres paternels. (cf : http://www.leschroniquesdemichelb.com/2011/09/mariages-dautrefois.html)

En Pays de Gex, à Collonges, la situation est radicalement différente, presque point par point. Sans doute n'ai-je pas fait une étude exhaustive sur tous les mariages comme du côté paternel mais les régularités sont suffisamment évidentes, pour pouvoir en tirer quelques conséquences crédibles.

Le mois le plus favorable est bien, aussi, celui de février, mais pas beaucoup plus que janvier ou décembre. Je n'ai pas trouvé de corrélation entre le mois et le métier : les bourgeois ou les artisans se marient autant en février que les paysans le reste de l'année. En fait les mariages se répartissent sur toute l'année, avec une prédominance pendant l'automne et l'hiver au détriment du printemps et de l'été. Seule exclusion, le mois d'août où je n'ai trouvé aucun mariage sur 150 ans !

Les jours privilégiés différent à la fois de nos habitudes actuelles et de celles de l'Auvergne : à Collonges, on se marie surtout le dimanche et les jours les moins prisés sont le samedi (contrairement à nous)  et le lundi (contrairement à l'Auvergne).

Enfin la coutume des mariages multiples le même jour n'existe pas sauf lorsqu'ils concernent les membres d'une même famille.

Le consentement nécessaire des parents.

Un point essentiel est commun aux mariages d'Auvergne et à ceux du Pays de Gex, à l'instar de toutes les provinces du royaume. Jusqu'à la Révolution, la majorité est fixée à 30 ans pour les hommes et à 25 pour les jeunes filles. Avant cette majorité, il est tout simplement impossible de se marier, sans autorisation du père des fiancés, le curé risquant l'accusation de "rapt" s'il enfreignait cette règle. C'est la raison pour laquelle, Philibert Gourgié dont j'ai raconté l'histoire dans une autre chronique :(http://www.leschroniquesdemichelb.com/2010/09/un-etrange-concubinage-dans-les-annees.html) ne put régulariser par un mariage la naissance de son 1er enfant : son père s'y opposait et il n'avait que 29 ans.

Ensuite, passé cet âge, le consentement des parents reste nécessaire.  Celui-ci est généralement donné de vive voix par le père, ou s'il est décédée, par sa veuve ou par le tuteur si les 2 parents sont morts. Lorsque le mariage se déroule  au loin, il faut officialiser le consentement par un acte notarié qui sera lu par le curé lors de la cérémonie. Jacqueline Pithon est partie pour Lyon s’engager comme domestique, sans doute à la suite du décès de son père ou, au moment du remariage de sa mère, 6 ans plus tôt. Elle veut épouser un lyonnais rencontré dans son nouveau lieu de vie mais doit solliciter le consentement maternel. Françoise Perréal, veuve Pithon, envoie donc à sa fille Jacqueline l'autorisation demandée, dûment établi par le notaire royal, Jean Louis Mestral, le 29 décembre 1758. Françoise Perréal  « consent volontairement qu'elle se marie à un particulier de Lyon tel qu'elle consent et l'autorise à l'effet des présentes de même que si elle y était présente à la célébration dudit mariage ». On reconnait une fois de plus le goût des hommes de loi pour la répétition et la lourdeur de formules qui restent hermétiques à la première lecture. On était habitué à faire confiance à ces médiateurs officiels parce qu'ils parlaient latin à la messe et jargon juridique à l'étude.

Toutefois, l'âge de la majorité atteint, il est possible de passer outre le refus des parents, en suivant une procédure juridique onéreuse, celle des "actes respectueux". Cela consiste à adresser au parent récalcitrant 3 demandes successives par "acte respectueux". Ensuite, même en cas de refus réitéré, le mariage est possible. C'est ce que fit Philibert Gourgié,déjà cité, dès que sa promise, Françoise Laracine (filleule de mes ancêtres) eut atteint l'âge de 25 ans (lui, à 32 ans, avait déjà dépassé l'âge requis).

Jean-Baptiste Greuze. L'accordée du village 

La procédure, mise en oeuvre par le sergent royal, est assez expéditive : il passe une fois tous les 2 jours pour rencontrer le notaire du père de Philibert Gourgié.

Pour Antoinette Polaillon, autre cas rencontré,  la procédure ne prend que 3 jours au total. Le "sergent ordinaire des terres de Longeray" se rend les 15,16 et 17 juin  au domicile de Marie Tournier, à Léaz, pour lui présenter la "respectueuse demande".

Elle la refuse 3 fois. Pour quelles raisons ? Les situations sociales semblent équivalentes. Marie Tournier, la mère, est la veuve d'un maître chirurgien. Le promis est le descendant d'une lignée de maîtres maréchaux-ferrants de Collonges. Le futur couple donnera à Collonges deux de ses maires. La mère ne s'oppose donc pas au mariage de sa fille, au prétexte qu'il s'agirait d'une mésalliance.

Est-ce l'âge du fiancé qui fait obstacle, 44 ans, alors qu'elle n'en a que 25 ou 26 ? Ce n'est pas, en effet, le 1er mariage de Jacques Ribiollet. Il est veuf  depuis 13 ans, sa 1ère épouse étant morte l'année suivant leur mariage. Ce pourrait être une raison, même si, on le verra, on rencontre assez souvent des écarts d'âge importants entre les époux.

Autre raison imaginable, elle ne veut pas que sa fille s'éloigne. Des 4 enfants qu'elle a eus avec son chirurgien de mari, il ne reste que 2 sœurs. L’aînée s'est mariée 2 ans plus tôt avec un "garde d'artillerie" du Fort de l'Ecluse, tout près du domicile de sa mère, alors que le maréchal-ferrant enlèvera la cadette jusqu'à Collonges. A moins qu'il s'agisse d'une autre raison à jamais mystérieuse.

Pourtant, le mariage était la meilleure solution : Antoinette était sur le point d'accoucher. Elle aura au moins 6 petits Ribiollet dont 3 se marieront et auront une descendance.

La publication des bans.

Une fois les consentements recueillis, on publie les 3 bans pour vérifier d'éventuelles oppositions dans chacune des paroisses de naissance des 2 fiancés, selon une procédure toujours d'actualité, pour les mêmes motifs qu'autrefois.

La plupart du temps, la publication des bans est une formalité inutile dont on se passerait volontiers.

Il arrive toutefois que la publication des bans soit effectivement utile et soulève une difficulté. On dispose alors de tous les éléments d'une petite comédie de mœurs qui nous parle encore, même si les situations ont bien changé. Mais les sentiments, les réactions si spécifiques des hommes et des femmes, la capacité infinie des hommes à raconter des bobards pour endormir la méfiance des jeunes filles sont bien de tous les temps.

Michel Barbier, âgé d'environ 35 ans, a quitté sa paroisse de naissance, Péron, pour aller travailler de l'autre côté de la crête qui domine son village de naissance, à Menthières, sur la paroisse de Chézery. Il y rencontre Françoise Blanc, la fille d'un marchand local. Classiquement, il la courtise en lui faisant miroiter le mariage. Il pense sans doute être à l'abri de toute indiscrétion : Menthières est de l'autre côté de la crête, pas loin à vol d'oiseau mais y aller, pour un bipède humain, suppose un long détour par le Défilé de l'Ecluse. Il ignore sans doute le risque qu'il prend à Menthières. De toute façon la fureur du désir en aveugle plus d'un.

Nicolas Lancret  La bergère endormie (détail)
Toute amoureuse séduite est endormie

Mais voilà que Françoise apprend, grâce à la publication des bans à Péron et le bouche à oreille, que celui qu'elle croyait épouser est en fait sur le point de se marier à Péron avec une autre femme. Son père furieux saisit le curé de Péron, le révérend Mollet, par l'intermédiaire du sergent royal, pour s'opposer officiellement au mariage du sieur Barbier avec une autre femme que sa fille.

Le document juridique qui garde 250 ans plus tard la trace de ce scandale, ne permet pas de savoir la profondeur de celui-ci ni de savoir l'étendue de la colère du père. N'a-t-il eu connaissance du projet de mariage de sa fille qu'après la publication des bans. Auquel cas, il n'interviendrait qu'au motif que sa fille abusée n'a pas la faculté juridique de se défendre seul ?

Plus vraisemblablement, il a dû être mêlé directement à ce projet, recevant chez lui le dit Barbier comme son futur gendre. Il était sans doute difficile de convaincre la jeune fille de céder à ses avances sans se présenter officiellement à son père. Le père est alors directement impliqué. Il a un motif personnel d'intenter une action en réparation.

Mais la démarche conjointe du père et de la fille n'aboutira pas. Le mariage est-il trop engagé ou bien, curé comme juge, les autorités pensant d’abord à la fiancée de Péron, même s'il n'y a pas de grossesse en vue, ni d'un côté de la montagne, ni de l'autre ?  A la suite sans doute de pressions diverses, et parce qu'il n'y a pas de bâtard en vue, le père accepte, pour lui-même et pour sa fille, de se désister de toute action, moyennant le remboursement par Michel Barbier, des premiers frais engagés, soit 6 livres. L'accord est passé le 4 août 1743 et le 19 août, Michel Barbier épouse à Péron Pernette Dumont, 37 ans également, Est-ce une trace de la controverse ? Le curé Mollet utilise  lors de la transcription de l'acte une formule inédite, jamais rencontrée ailleurs : Ils "ont contracté mariage en face de notre Sainte Mère l'Eglise". Un enfant naîtra 10 mois plus tard. Fin de l'incident.

J'ai essayé de trouver un mariage ultérieur de Françoise Blanc.Je n'ai pas trouvé ce qui ne signifie pas nécessairement qu'elle soit restée vieille fille. C'est malheureusement probable.

Jean-Baptiste Greuze

Parfois, on demande des dispenses d'un ou de deux bans pour des raisons qui ne sont pas toujours évidentes. La 1ère qui vient à l'esprit, c'est que la future est enceinte. Mais ce n'est pas toujours le cas. De plus, l'argument des délais n'est pas totalement convaincant : l'autorisation doit être donnée par l'évêque ce qui exige aussi un peu de temps pour que la demande et l'autorisation circulent entre Collonges et Annecy, siège de l'évêché prétendument à Genève.

Il arrive même qu'on programme le mariage dans une période totalement proscrite.  Ce qui suppose que l'on a des raisons sérieuses pour se lancer dans cette démarche complexe. Quand Etiennette Dufour, la fille de mon dernier ancêtre baptisé selon le rite protestant, se marie le 17 mars 1750. avec Pierre Grevet, elle a obtenu une double dispense : celle de 2 bans et, plus difficile, celle de se marier pendant le Carême. Je ne m'explique pas cette précipitation : la publication des bans n'est pas compliquée puisqu'ils sont tous les deux natifs de la même commune, Collonges. Par ailleurs, elle ,ne doit pas se savoir enceinte, puisque son  1er enfant naît près de 10 mois après le mariage. Mystère ! Neuf enfants (au moins) naîtront avant le décès d’Étiennette à 51 ans. Mais, revanche magique contre ce coup de force liturgique, un seul vivra assez longtemps pour se marier et avoir des enfants ?

Le contrat de mariage

Le mariage, hier encore plus qu'aujourd'hui, est un événement économique. On perçoit bien dans de nombreux mariages la manifestation d'une politique patrimoniale résolue. La dot n'est pas qu'un coup de pouce donnée au futur couple, c'est aussi une protection pour la jeune épousée. Elle est prise en compte dans les successions et doit être remboursée à la famille en cas de décès de l'épousée sans enfant. D'où la nécessité de fixer tout cela par écrit. Bizarrement, j'ai rencontré peu de contrats de mariages, malgré le dépouillement des registres des 5 notaires intervenant à Collonges. Ma recension n'est pas exhaustive, ceci explique peut-être cela. Voici quelques exemples à partir desquels on peut imaginer des histoires à chaque fois différentes.

Jean-Baptiste Greuze. Le notaire et le contrat de mariage

Le mariage de Pierre Tissot et de Françoise Toiraz est célébré le dimanche 14 juin 1744, le contrat passé une semaine plus tôt, le dimanche 7 juin. Maître Jean Louis Mestral travaille donc tous les jours de la semaine. Les fiancés sont tous deux "manouvriers" au hameau de Crest. Ce sont donc de petits paysans, propriétaires de leurs terres, mais non de l'attelage de bœufs dont ils ont besoin pour travailler leurs champs.

Françoise "donne tous ses biens à son futur ainsi que 86 livres emboursées [on ne connait plus que la forme active, débourser ou rembourser] ce jour par Pierre Tissot, en outre une vache et son troussel [trousseau] composé de quatre habits de drap, savoir un de droguet, l'autre ...., ...., un dernier de satin, 2 douzaines de chemises moitié rite, moitié étoupe, [2 étoffes de lin, la 1ère de meilleure qualité] 3 douzaines de béguines de coton [bonnets], 2 blanchets [?] de satin rouge, 9 douzaines de mouchoirs de couleur, deux douzaines de tabliers blancs et de couleur, 3 .... de drap couleur , 4 draps de lit de toile, une garde-robe de sapin, fermant à clef, outre ses habits et linges journaliers, le tout estimé à 86 livres"

Autre exemple, dans un tout autre milieu. Antoinette Buet appartient à une famille bourgeoise. Le contrat est d'ailleurs passé non dans l'étude de maître Mestral, mais chez un des principaux personnages de Collonges, messire Jacques Bizot, conseiller du roi, et en présence de Jacques Jay, juge au marquisat de Pierre et seigneurie de Péron. Quand on a e statut social, on ne se déplace pas pour aller chez le notaire, c'est lui qui vient à vous, comme dans les pièces de Molière. C'est une coutume sociale, non une facilité de mise en scène pour ne pas multiplier les décors.

Le mariage ressemble beaucoup à une mésalliance. Le fiancé, Joseph Viton, originaire de Franche Comté mais domicilié à Lyon ne sait pas écrire, contrairement à sa femme qui signe le contrat. Le père d'Antoinette n'est pas très généreux, peut-être parce qu'il désapprouve ce mariage. .Il verse une somme de 150 livres en anticipation "d'hoirie", c'est à dire d'héritage, moins que le double perçu par le pauvre manouvrier ci-dessus. Tout ceci se passe le 23 novembre 1743, 

Un dernier exemple, enfin, dans un milieu encore plus huppé. Jean François Rostant est chirurgien major au Fort de l'Ecluse. Veuf lui-même, il épouse, le 24 avril 1775, une veuve, Catherine Bret, originaire de la région parisienne. Elle est née à Torcy, en banlieue parisienne, et se retrouve à Collonges pour suivre son père sans doute employé dans les fermes du roi et aujourd'hui décédé.  Catherine a d'ailleurs, épousé en 1ères noces, un "receveur des sels de la traite étrangère à l'entrepôt de Collonges".

Jean-Baptiste Greuze

Le contrat est passé le jour même du mariage devant M° Duproz. Je ne résiste pas au plaisir de citer in extenso le détail de la dot qui est évaluée à 695 livres, tant je trouve savoureuse cette énumération à la Prévert :
 Jean François Rostand reconnait avoir reçu
"1° 100 livres,
2° un lit d'indienne garni de 2 matelas de laine, de 2 couvertures de laine et de sa courtepointe aussi d'indienne, 2 oreillers et un chevet ; une armoire de noyer à 2 portes ; 2 tables de noyer avec leurs tiroirs ; deux fauteuils de paille garnis de leurs carreaux d'indienne ; huit chaises de paille communes ; un tour à filer le coton, un autre à filer la rite, avec son dévidoir ; une table de sapin et 2 malles
3° en vaisselle de cave, un tonneau de 5 setiers, une demi mâconnaise et une mâconnaise  [212 litres]
4° en meubles de cuisine, un buffet soit crédence à râtelier de sapin, 3 casseroles de fer battu, un poêlon de cuivre jaune, une bassinoire, 2 fers à détirer, un bassin à eau de cuivre rouge, un arrosoir, une broche avec la lèchefrite de fer, une passoire de fer blanc, un couteau à hacher, un autre à couper la viande, une écumoire de fer, un petit entonnoir de fer blanc, une poêle, une paire de pinces, un soufflet, 2 marmites dont une grande et une petite, avec 2 fléaux de bois, et un réchaud de fer
5° en meubles de table, 5 plats de faïence, 3 douzaines d'assiette de faïence fine, et une autre douzaine de commune, 2 écuelles de faïence avec leur couvercle, un saladier, un pot à eau, 2 plats à soupe, 4 tasses à café, une salière, un moutardier, le tout de faïence, 12 cuillères d'étain, 2 grandes cuillères d'étain, 12 fourchettes de fer, 2 chandeliers de cuivre jaune avec une paire de mouchettes et le porte mouchette de même métal
6° en linges, 10 draps, 12 nappes, 3 douzaines de serviettes unies, et une autre douzaine à la venise, 6 tabliers de cuisine, six fourreaux d'oreillers, 4 douzaines de bobines à fil, et 18 livres de fil
7° en linges et hardes pour l'usage de sa personne, 3 douzaines de chemise, 3 douzaines de mouchoirs de poche, 8 mouchoirs de cou de mousseline, 18 bonnets ronds, et 18 cornettes de nuit et leur bonnet, 6 tabliers dont 4 d'indienne, et 2 de coton, 15 paires de bas de coton et 3 paires de bas de soie, 7 paires de manchettes à 2 rangs et 3 autres paires à 3 rangs, 2 mantelets de mousseline, 2 d'indienne et 1 de taffetas noir, 4 déshabillés d'indienne et leur jupon, deux autres de coton avec aussi leur jupon, une robe de rat de Sicile (?) avec son jupon, une autre de taffetas rayé et son jupon, une autre d'indienne et son jupon, 2 autres jupons piqués dont l'un d'indienne et l'autre de coton, sans compter d'autres ajustements servant à sa personne qui ne sont pas ici exprimés, pour éviter à prolixité, tous lesquels le sieur Rostant promet de rendre et restituer en nature, ou en valeur, au choix toutefois de la dite demoiselle Bret sa promise en cas de séparation ou de dissolution, soit à ses héritiers, lesquels effets ont été estimés à la somme de 695 livres".

Catherine signe très lisiblement "veuve Jacquemet" tout comme Jean François Rostant. Dans ce milieu les femmes ne sont pas illettrées.

Signature des époux Rostant et du notaire

Pour le mari, l'opération est blanche : il vient de rembourser  à sa femme, dans le même contrat, une dette de 700 livres.

 Venons-en enfin au mariage.


L'âge des mariés

On se marie assez tard, à 25,8 ans pour les femmes en moyenne, ce qui ne les empêchent pas de mettre au monde un grand nombre d'enfants, de 6 à 9, parfois plus.  Les hommes sont, en moyenne toujours, un peu plus âgés : près de 28 ans.

Contrairement à ce que j'imaginais dans une communauté paysanne, il y a peu de mariages avec de toutes jeunes filles. Sur un échantillon de 165 mariées, je n'ai trouvé que 7 jeunes filles n'ayant pas atteint leurs 18 ans. Sans doute me manque-t-il de nombreuses dates de naissance, car les filles n'étaient souvent pas déclarées, ou tout au moins pas inscrites dans les registres du curé. Il reste que le phénomène est patent. 

Jean-Baptiste Greuze. Jeune Fille

Plus étonnant, à l'autre bout de la moyenne, le nombre des mariages où la future épousée a plus de 35 ans, même lorsqu'il s'agit de son 1er mariage.10% dans mon échantillon. Rolande Marchand a 37 ans lorsqu'elle se marie en 1742, ce qui ne l'empêchera pas d'avoir au moins 4 enfants. Je dis "au moins", car ils sont encore 4 lorsque son mari fait son testament 12 ans après leur mariage. Le testament ne comptabilise pas les enfants décédés auparavant.
Marie Guiardel épouse à 47 ans son mari de 51 ans en 1798. Je n'ai malheureusement aucun moyen de connaître les raisons de ce mariage doublement tardif. 

Tout se passe comme si certains ne trouvaient pas de partenaires dans leur propre classe d'âge, du fait de la taille trop exiguë de la population proche.

Jean-Baptiste Greuze. Les 4 âges de la vie. La vieillesse
Sur la gauche du tableau, un "vieux" courtise une jeunesse.

Dans la majorité des cas (60 %), les époux ont à peu près le même âge (écart inférieur à 5 ans) mais, plus étonnant pour notre mentalité contemporaine, dans 1/3 des cas, c'est la femme qui est plus âgée. Ce pourcentage de femmes plus âgées est le même (1/3) si l'écart est supérieur à 10 ans, Manifestement, on ne se moquait pas comme aujourd'hui des "cougards" ou tout au moins cela n'empêchait pas ces mariages. Jeanne Elisabeth Gaudry, sœur d'une de mes ancêtres directes, était rapidement devenue veuve après s'être mariée à 36 ans avec un homme de son âge. En 1778, elle se remarie à 43 ans avec un "jeune homme" de 29 ans, François Jacquemier. Cette union est d'autant plus étonnante que François devait être un bon parti, fils d'un bourgeois de Gex alors qu'elle n'était qu'une paysanne. Il aurait pu trouver facilement un parti de son âge, penserait-on. A moins qu'il n'ait quelque tare, dont il ne reste pas trace. Je connais plusieurs exemples à notre époque de ces mésalliances apparentes justifiées par des handicaps divers.

Autre question, pour caractériser les mariages : est-ce qu'on se mariait parce que la jeune fille était enceinte, afin de régulariser une situation en cours ? A cette époque, le concubinage était impossible, sauf dans de très rares cas. J'en ai raconté un, le seul d'ailleurs que j'ai jamais trouvé dans les années 1730. Le mariage était intervenu à l'occasion de la naissance du 3ème enfant, après une vie commune hors mariage de plus de 4 ans. Tout le village  était persuadé que ce couple était marié. C'était toute une famille qui était arrivée d'ailleurs, pour prendre la direction de l'auberge des Trois Maures. Comment aurait-on pu imaginer que leurs 2 enfants étaient nés hors mariage.

Lors de la naissance à leur nouveau domicile d'un 3ème enfant, le curé ne s'est pas fait prié pour le baptiser en grande pompe. La cérémonie avait réuni tout ce qui comptait dans la région, nobles et bourgeois, car le père était fils de notaire, installé à seulement quelques kilomètres de là, à Péron. Puis, du fait d'un événement inconnu (dénonciation, rencontre fortuite avec un membre de la famille), on découvrit le pot aux roses. Je doute que la cérémonie publique d'expiation imposée par le curé ait suffit à calmer la colère de tous ces importants personnages trompés dans leur confiance. Ils avaient involontairement sacralisé par leur présence un adultère et deux naissances illégitimes.

Car on ne plaisantait pas avec le sacrement du mariage et la virginité des jeunes filles.

Dans la très grande majorité des cas, la 1ère naissance intervient après les 280 jours d'une grossesse normale, parfois, un peu moins, les fiancés étant suffisamment engagés pour tenter quelques expériences avant l'officialisation de leur union. Ce qui est frappant, c'est la belle régularité de ces naissances après un délai canonique de 9 à 12 mois. Les jeunes couples d'aujourd'hui ont de quoi envier cette belle fécondité (qui se maintient d'ailleurs tout au long de la vie du couple, avec une naissance tous les 18 mois, tous les 12 mois lorsque l'enfant précédent était mort à la naissance ou peu après).

Dans 1/4 des naissances, la conception est manifestement antérieure au mariage. Parfois la naissance est intervenue avant le mariage. Le cas le plus manifeste, je l'ai trouvé chez mes lointains parents. Louis Dufour, frère d'un de mes ancêtres directs était allé se placer comme domestique à Lyon. Quand il rentre, son père décédé, il est accompagné d'une jeune femme rencontrée sans doute à Lyon (en tout cas elle n'est pas originaire de Collonges) et d'un enfant de 4 ans. Sa jeune femme est enceinte et il l'épouse en 1784, 2 mois avant la naissance.  L'affaire n'a pas suscité d' émoi comme l'incartade d'un fils de notaire dont j'ai parlé plus haut.

Jeanne Gerbet se marie 3 semaines après la naissance de ses 2 jumelles, le 28 décembre 1767. L'une est mort-née, l'autre survivra et se mariera. La mère n'est pas une gamine mais une femme de 36 ans. Son mariage fait scandale. Non seulement par ce qu'elle vient d'être mère, non seulement parce que son mari, un paysan plutôt aisé, a 52 ans, mais parce qu'elle est la nièce de la 1ère femme de son mari. Elle est venue comme domestique aider sa tante malade. Avant même le décès de cette dernière, elle est devenue la maîtresse de son oncle par alliance. Les dates ne laissent aucun doute, sa tante est morte en juin, les petites sont nées en décembre. Tout dans cette union est répréhensible aux yeux de l'Eglise et d'abord parce que c'est pour la loi canonique, un inceste.

Il faut donc régulariser cela aussi vite que possible. Les démarches sont entreprises avant même la naissance des jumelles, dès la constatation de l'évidence d'une future grossesse. Mais pour un crime de ce genre, il faut remonter jusqu'au pape, qui signe une bulle en novembre 1767. La bulle est amusante en son style archaïque car elle prend acte de la naissance imminente et semble résignée au fait qu'il pourrait y en avoir d'autres : reçue "une 'bulle ecclésiastique de notre Saint Père le pape Clément XIII  portant dispense de marier les parties ci-après nommées, quoiqu'il y ait entre elles l'empêchement du 1er et second degré d'affinités, parce que l'époux avait épousé en 1ères noces la tante de l'épouse, avec qui il aurait eu commerce, en accordant en faveur  et en vertu du mariage subséquent la grâce de la légitimation aux enfants que les parties pourraient avoir ensemble comme à ceux qu'elles pourraient avoir dans la suite". Donnée à Rome le 9 novembre 1767, signé par le cardinal prodataire et certifiée par M. Teste. La bulle sera "fulminée" à Collonges le 14 janvier et le mariage conclu le 23 janvier. Entre-temps il aura fallu obtenir la dispense de 2 bans (sur 3) pour accélérer encore la procédure.

Tout ceci a dû laisser des traces et la belle famille en veut à Jean-Jacques Goujon qui n'a même pas eu la décence d'attendre le décès de sa femme. Antoine Gerbet, le frère de la seconde épousée est particulièrement en colère. Pendant 11 ans, il résiste procès après procès pour ne pas donner à Jean-Jacques sa part de l’héritage qui lui revient de sa 1ère femme morte sans enfant. Finalement il s'incline en février 1778 et remet à Jean-Jacques 1097 livres. C'est une somme importante, 10 fois le prix d'un champ. Elle parait d'autant plus significative quand on sait que sur ces 1097 livres, il y a 722 livres d'intérêts et de frais. Il aurait été moins onéreux de ne pas s'engager dans des procédures coûteuses. Un mois après, Jean-Jacques achète une "demi-pièce de terre" pour 69 livres et prête 400 livres à un ami. Je n'ai jamais trouvé de prêt aussi important entre 2 laboureurs. J'imagine que cette générosité ostentatoire faisait partie de sa vengeance tardive contre ce beau-frère qui n'avait pas accepté le mariage de sa sœur avec ce vieux grigou.

Dans d'autres cas, la naissance est imminente mais n'a pas encore eu lieu. La jeune épousée est manifestement enceinte, nul ne peut l'ignorer, elle va accoucher dans quelques semaines, voire dans quelques jours. Le record est détenu par une de mes ancêtres, Étiennette Juttet. Elle se marie le 9 janvier 1748 avec Jean-Louis Dufour et son premier enfant naît le 12 janvier, 3 jours après. Il ne s'agit pas d'une naissance prématurée qui aurait été provoquée par le tintouin du mariage. Non, elle était bien enceinte de 9 mois, son fils vivra jusqu'à 34 ans. Prématuré, il n'aurait pas survécu à l'accouchement. Qu'est-ce qu'il ne faut pas faire pour que le curé note "enfant légitime" dans son registre des naissances, même si la mention d'enfant illégitime n'est plus aussi infamante que celle utilisée par les pasteurs protestants qui notaient que les enfants étaient nés "par paillardise" lorsque le délai canonique de 9 mois n'était pas respecté. Ainsi Jeanne Anthoine Dufour est stigmatisée par le pasteur de Sergy (là où mes ancêtres pratiquaient leur culte avant 1685) car elle est "née par paillardise" le 21 novembre 1668.

Cette Etiennette est d'ailleurs une sacrée bonne femme; Après avoir accouché de 8 enfants en 15 ans de mariage avec Jean Louis Dufour, elle se remarie à 43 ans avec un voisin de sa famille paternelle. Cette fois-ci, elle n'est enceinte que de 6 mois et son 1er mari est mort depuis 6 mois. La morale est sauve (à peu de temps près !).

C'est toute la famille Juttet qui n'est pas banale et pas seulement mon ancêtre Étiennette. Sa sœur aînée, Charlotte, tombe enceinte la même année que sa cadette, alors qu'elle est toujours "fille" à 34 ans. Le 10 juillet 1748, elle fait devant Messire François Jay, juge au marquisat de Pierre et à la seigneurie de Péron, une déclaration de grossesse, alors qu'elle est célibataire. Sa famille habite à Pierre, alors siège du tribunal et de l'administration. Elle côtoie tous ces juges, avocats, greffiers, dans cet ensemble administratif et judiciaire qui n'a laissé aucune trace. Il n'empêche, ce n'est sans doute pas facile de faire cette démarche.

Certes, la déclaration de grossesse est obligatoire depuis Henri II. Sa nécessité a été rappelée par un édit de Louis XIV en 1709 : les curés doivent rappeler en chaire tous les 3 mois à leurs ouailles cette obligation destinée à lutter contre les infanticides. Je ne sais si cette obligation est respectée . J'en doute.

On trouve ces déclarations dans les registres des notaires quand la jeune fille n'a plus d'espoir de se marier avec le père de l'enfant. Malgré son titre, ce n'est pas une simple déclaration. Elle est formulée sous serment. Voici la déclaration de Georgine Bézelon, le 13 août 1788 ""après serment par elle prêté, et pour satisfaire aux édits et déclarations du Roy concernant les filles qui cachent leur grossesse, a déclaré être enceinte d'environ 7 mois des œuvres d'Antoine Vouant laboureur à Avully chez lequel elle était en service, aux désirs et empressement duquel elle a succombé tant par flatterie et promesses que par faiblesse".

Je ne sais pas ce qu'est devenue cette jeune fille de bonne famille (des notaires, des artisans), mais je ne pense pas que cela ce soit conclu par un mariage. Ce n'est pas l'issue, non plus, des 2 autres déclarations que j'ai rencontrées. Pour notre Charlotte, déjà citée, le mariage était impossible : le père venait de se marier 3 mois plus tôt, soit peu après avoir mis Charlotte enceinte. On pourrait imaginer façon plus honorable de respecter règles et délais avec sa future en faisant l'amour avec une autre  que l'on séduit en lui promettant le mariage.

L'autre exemple est du même style. Philiberthe Colombet, 25 ans, déclare en 1781 qu'elle "n'a cédé à son empressement que sous les promesses qu'il lui a faites et réitérées plusieurs fois de l'épouser". Mais, en fait, le coquin est engagé avec une autre qu'il épouse. Philiberthe devra attendre 10 ans avant d"épouser l'un des frères de son séducteur. L'enfant de cette relation adultère,quant à lui, ne survivra que 6 mois.

Ces morts d'enfants illégitimes sont quasiment la règle. Est-ce faute de soins, d'amour, d'attentions ? Il est difficile de ne pas voir un lien de cause à effet, qu'il s'agisse d'un enchaînement involontaire ou d'une décision consciente. L'image de la femme célibataire élevant seule son enfant n'est pas une image du XVIIIème siècle. La réalité, c'est qu'elle finira vieille fille et sans enfant, travaillant pour son frère ou sa sœur en échange de sa subsistance.

Les enfants illégitimes

On comprend que les naissances illégitimes soient rares tant leurs conséquences sont graves. La plupart du temps, elles sont le fait de l'isolement loin de sa famille et de sa communauté et touche, en priorité, les domestiques et servantes affaiblies par l'éloignement et dominées par leur patron. 

Avec les nobles, "l'abus de faiblesse" est la règle et la famille noble qui porte le même nom que mes ancêtres, ne s'en prive pas, que ce soit les honorables citoyens de Genève qui ne résident pas à demeure à Collonges, comme Alexandre Dufour, 2 bâtards, avec une servante ou son fils Joseph qui se fait appeler Dufour du Château depuis qu'il réside continûment  au milieu de ces manants qui porte le même nom. Il avait 15 ans lorsqu'il engrossa Louise Girard. Après tout, il était moins condamnable que son père qui semait les naissances illégitimes alors qu'il était déjà marié.

Voici, par exemple, l'acte de naissance d'un des enfants naturels d'Alexandre Dufour : "L’an 1754 et le 8 mai, Claudine Perréal, sage-femme à L’Etournel sur les 11h du matin a présenté au baptême une fille qu’elle a dit être née d’Etiennette Jacquet d’Ecorans, servante aux Isles, laquelle lui a déclaré in partus dolore [dans les douleurs de l'accouchement] l’avoir conçu du sieur Alexandre Dufour son maître et ainsi je l’ai baptisée et nommée Claudine, de laquelle a été parrain Jacques Perréal de l’Etournel, et marraine Claudine Perréal, illettrés de ce enquis.
                                                                                                          Rouph curé"

On remarquera que c'est le curé qui prénomme l'enfant, comme chaque fois que ce dernier est illégitime : le père ne reconnait pas l'enfant et la mère n'a aucune capacité juridique.

Les cas les plus nombreux concernent des artisans ou des laboureurs qui emploient de la domesticité. Généralement l'abus vient du chef de famille. Mais il arrive aussi que le problème concerne un autre domestique, la surveillance des parents ne s'exerçant plus loin du foyer familial. A moins que la jeune fille n'accuse un tiers pour dédouaner un proche ou un puissant.

L'acte de naissance de Marie Cary, le 22 juin 1770 est exceptionnellement long. Le curé Bastian a mené une enquête pour identifier le père. Il l'a retranscrit dans son registre : "La dite mère a déclaré à plusieurs personnes que cet enfant était provenu des œuvres de Joseph Béatrix de Mijoux en Michaille avec lequel elle habitait l'année dernière chez Jean Jacquinod dit Francoeur de Collonges en qualité de domestique, sans que le dit Joseph Béatrix ait néanmoins voulu avouer qu'il était père de cet enfant". Le curé Bastian se contenta des déclarations de la jeune mère. Le coupable désigné était loin, de l'autre côté du col de la Faucille. Il n'était pas question d'engager un voyage pour si peu. C'était le coupable idéal qui ne pourrait désavouer la mère. Aussi ai-je de forts soupçons que le vrai père soit plutôt le maître de maison.

Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'on n'en voudra pas à la jeune femme. Les parrain et marraine de son enfant naturel sont plus qu'honorables : un menuisier et la femme d'un employé des fermes du Roy (qui a d'ailleurs signé l'acte). L'enfant, comme souvent, ne vivra que 4 jours. Deux ans plus tard la jeune maman se mariera, fait exceptionnel, mais avec un étranger, un Suisse. A-t-il eu connaissance du passé de sa femme ?

Autre cas classique : l'amant de passage qui peut se faire d'autant plus pressant qu'il sait pouvoir disparaître facilement. Louise Courtois a ainsi déclaré sa grossesse au juge du marquisat de Pierre, comme le rappelle le curé Barberat dans l'acte de naissance de son fils Jean-louis le 8 mai 1755. Le père serait un certain François Janin "originaire de Thonon dans les Etats de Savoie". Les parrain et marraine de l'enfant sont, une fois de plus, mes ancêtres Jean-Louis Dufour et Etiennette Juttet dont on comprend qu'ils aient une certaine sensibilité pour les naissances hors mariage, comme on l'a vu plus haut. Soixante-dix ans plus tard, mon ancêtre Pierre Dufour mettra enceinte une fille "des Etats de Savoie", pas loin de Thonon. Lui, il était colporteur, elle, je l'espère jolie. Il l'épousera et commencera ainsi la lente migration de la famille jusqu'à Annecy, ma ville natale.

Un autre cas d'espèce, plus réjouissant encore, apparaît de temps en temps, celui des veuves non remariées, surprises parfois de se retrouver enceintes malgré une quarantaine bien tassée. J'ai trouvé 2 ou 3 cas de ce genre. On se croirait dans une comédie de Molière !

Il risque qu(au total les naissances illégitimes sont relativement rares. Ce qui ne signifie pas que les adultères aient été rares. Dès lors que la maîtresse est mariée, les bâtards sont indétectables sans analyse ADN.

Les mariages multiples.

Les cas de mariages multiples sont plus nombreux que je ne pensais avant de commencer ce recensement. Naturellement, la raison n'est pas à rechercher, comme aujourd'hui, dans une multiplication des divorces mais dans la fréquence des décès prématurés.

On rencontre assez souvent de ces mariages éclair qui ne durent que quelques semaines. C'est le cas, on s'en doute, de ces jeunes femmes qui ne survivent pas à l'accouchement de leur premier enfant. Jeanne Pernette Bouvier épouse en 1724,  à 22 ans, Louis Dufour, le frère d'un de mes ancêtres, âgé de 41 ans. Elle meurt, 13 mois plus tard,  le même jour que son bébé, 5 jours après l'accouchement. Son mari ne se remariera pas.

Jacqueline Vincent meurt en 1784 à 24 ans , 2 mois après la naissance de son enfant qui ne lui survivra que 2 mois. Son mari se remariera, 13 ans plus tard.

On sait tout cela. Mais, en ces temps où les maladies abattent aussi les hommes jeunes, de nombreuses jeunes épousées se retrouvent, elles aussi, abandonnées par un jeune mari décédé.

Le mariage de Françoise Marchand dure tout juste un an quand son mari décède à 35 ans en 1701, laissant un fils posthume qui naîtra 4 mois plus tard. On peut imaginer la détresse de cette jeune femme, enceinte et seule.  Elle se remariera 2 ans plus tard et aura d'autres enfants.

Même durée pour le mariage de Louise Brun qui a eu le temps de mettre au monde 2 enfants, le 1er décédé vraisemblablement très tôt, le 2 ème survivra et aura une descendance. Son mari n'avait que 30 ans.

Pierre Darmex n'a pas vécu une année complète avec sa jeune épousée. Il n'a pas vu non plus son fils né  3 semaines après son décès. Encore une maman, Catherine Labière, obligée d'enterrer son mari juste avant d'accoucher d'un enfant posthume, une petite fille qui vivra et lui donnera la joie d'être grand'mère.

Mon parent François Dufour est décédé en 1820, 3 semaines après son mariage avec Gasparde Pillioud. Il avait 40 ans, elle, 26, et sa vie de femme s'est arrêtée là.

Je pourrais multiplier ces exemples. Il me faut faire un effort pour ne pas énumérer  tous les cas que j'ai rencontrés. Je me sens comme un devoir de mémoire qui me pousse à établir une liste exhaustive, à constituer une sorte de litanie du malheur, comme on égrène les noms des victimes des attentas. Mais je me contiens. On a compris la démonstration. Parmi les malheurs des femmes, il y a celui-ci dont on parle peu, celui de se retrouver seule, sur le point d'accoucher ou avec la charge d'un tout jeune enfant. On comprend qu'elles cherchent à se mettre rapidement sous la protection d'un autre homme.

On est souvent frappé et même un peu choqué par la rapidité avec laquelle on se remarie à cette époque. J'aurais imaginé des règles strictes de veuvage, des délais incompressibles imposés par la tradition. Force est de constater que si ces règles de bienséance existent, elles ne sont pas toujours respectées, notamment par les hommes. Quelques exemples.

Le recordman tout d'abord. Martin Ribiollet est né à Annecy vers 1629. Il s'installe à Collonges comme maréchal-ferrant. Il sera à l'origine d'une dynastie de maréchaux-ferrant, fondant une des grandes lignées de la ville. Je lui connais 3 fils nés de son 1er mariage avec une jeune femme originaire du Jura. Perrine Jambe décède à 50 ans, le 10 décembre 1693. moins d'un mois plus tard, le 7 janvier 1694, il épouse Marguerite Girod avec laquelle il vivra encore 7 ans.

Isaac Darmes n'est pas loin de ce record. Sa femme meurt un jour après avoir mis au monde un enfant mort-né, le 7 octobre 1706. Il se remarie le 16 novembre de la même année mais sa lignée s'éteindra avec lui : son fils décédera a 19 ans sans descendance.

Je regrette le vocabulaire sportif  peu respectueux que j'utilise à l'occasion de ces drames.Il dénote sans doute un conformisme bien contemporain mais aussi une sincère interrogation sur la signification de ces remariages express. Je note qu'ils se sont déroulés tous les 2 au tournant du XVIIème siècle, qu'ils concernent des familles qui 20 ans plus tôt étaient protestantes. Est-ce l'indice d'un lien ? On ne peut pas imaginer que ce soit par commodité ou "paillardise" que l'on se remarie en plein deuil. Peut-être s'agit-il d'éviter tout risque de paillardise justement. Je ne sais.

Par la suite il y aura des remariages rapides que nous jugerions aujourd'hui indécents,avec notre bien-pensance qui se croit émancipée. Mais plusieurs mois sépareront habituellement  le remariage du décès de la 1ère épouse .

Gabriel Marquis, un bourgeois de Collonges, s'est marié 3 fois. La 2ème fois, il laissa 8 mois passer avant d'épouser une veuve dotée déjà de 2 enfants. Je n'ai pas trouvé la date de sa mort. Elle eut le temps de lui donner 4 autres enfants, s'ajoutant aux 4 qu'il avait déjà. Mais, sur ces 8 enfants, 5 sont morts à la naissance ou peu après. Le 3ème mariage ne fut pas plus heureux ; son fils unique ne vécut que 2 ans. Au final, il finit sa vie seul, à plus de 80 ans.

Pour les hommes, ce refus de la solitude semble être la principale raison de ces remariages. N'y voyons pas quelque mobile romanesque. C'est plutôt qu'on a besoin d'une femme dans un foyer pour tenir la maison. Je viens de terminer le récit que Tchékov a consacré au bagne de Sakhaline visité pendant 3 mois en 1890. Il montre bien que par delà le désir d'avoir une femme dans son lit (il y a des prostituées pour cela), on se dispute les femmes, belles ou laides, jeunes ou vieilles, car ce sont d'abord des ménagères gratuites.

Jean Delarue s'est remarié en 1822  2 mois après le début de son veuvage. Il a 59 ans, ce qui est déjà un âge respectable. Sa promise en a 48. Joseph Colliex ne traîne pas non plus longtemps. A 61 ans il se remarie avec une veuve de 42 ans.

Ces exemples sont très nombreux et tracent un paysage bien différent de celui que l'on connait aujourd’hui où les hommes divorcés recherchent des femmes beaucoup plus jeunes, comme si leurs épouses devaient garder éternellement l'âge de leur premier amour. Cela existe bien aussi à Collonges mais de manière très minoritaire.

Quant aux femmes qui se remarient, elles épousent généralement des hommes plus âgés mais de quelques années seulement. Comme je l'ai déjà noté, il arrive aussi que leur 2ème mari soit plus jeune qu'elle, voire que leur premier époux. Claudine Dufour, domestique chez les Dufour du Château se remarie à 44 ans  avec un jeune homme de 23 ans. Jeanne Marie Odet, la fille d'un tonnelier de Collonges, épouse en 2des noces un homme qui a 17 ans de moins qu'elle et ses 48 ans et 3 enfants.

Cette relative ressemblance des comportements entre hommes et femmes se retrouve aussi dans le nombre de remariage. Il arrive qu'une femme se marie 3 fois. C'est rare mais cela existe. Catherine Barberat, d'une honorable famille qui donna des curés à la collectivité, fille d'un bourgeois de Divonne, s'est mariée en 1755, 1765 et 1798.

Pour les hommes, j'ai déjà parlé de Gabriel Marquis à la poursuite d'une descendance viable avec ses 3 mariages. Voici un autre exemple plus étonnant. Jean-Jacques Girod, qui porte un nom célèbre dans l'Ain, mais n'est que journalier, a épousé d'abord une jeunesse, puis une femme de son âge (ils sont nés tous 2 en 1743, puis de guerre lasse, une femme de 60 ans quand il en a 41, veuf pour la 2ème fois. Comme si l'âge plus avancé de sa dernière épouse était un gage de longévité.

Charles Pithon, maître serrurier puis bourgeois de Collonges a épousé mon ancêtre Marie Perréal en 4 èmes noces, 6 mois après le décès de sa 3ème épouse avec laquelle il ne vécut que 2 ans. Il fallait un recordman, le voici, l'homme aux 4 mariages.

La noce.

Le mariage est une instituions sociale, le fondement d'une cellule économique, la condition d'une lignée. Tout le monde en convient. Mais c'est d'abord une fête

Malheureusement les archives n'en parlent pas, sauf, très indirectement, au travers d'une brève indication, bien abstraite et bien juridique, dans les testaments. Par exemple, Pierre Tissot prévoit en 1749 la dot de sa seule fille Madeleine, âgée de 8 ans (il va effectivement mourir 6 mois plus tard) : 300 livres, son troussel conforme à ce qui convient à une fille de sa condition et même le repas de noce « sans abus ».

On retrouve toujours cette formule ritualisée : les frères, ou les héritiers en général, sont tenus d'offrir le repas de noce de leurs sœurs , mais "sans abus". Ce qui laisse supposer que l'on avait tendance à abuser.

Pour connaître le détail de ces abus, il ne reste que les peintres. Encore faut-il transposer ces scènes dans nos communautés paysannes ou villageoises.

Nicolas Lancret. 1735

Aussi l'anachronisme d'un Pieter Breughel est-il plus proche, sans doute, de la réalité que le tableau d'un Nicolas Lancret pourtant contemporain de mes héros du Pays de Gex.



Tableaux datant du début du XVIIème siècle.

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