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dimanche 30 juillet 2017

Liseuses, je vous aime...

Enfin ! J'y suis arrivé ! Je l'ai trouvé ce passage que je cherche depuis plusieurs mois. J'avais lu ce livre il y a des années. J'avais beaucoup aimé ce roman qui décrivait l'itinéraire d'un Garde de fer roumain, pendant la dernière guerre, devenu un apparatchik du pouvoir communiste puis une sorte de mystique orthodoxe, champion d'une interprétation littérale du commandement divin "Aimez-vous les uns les autres". 

Surtout il me restait le souvenir précis d'une scène que je voulais retrouver. Une scène qui décrivait ce que je considérais comme le degré zéro de la morale, lorsque l'attention à autrui n'est que l'autre face du souci de soi. L'envers, en quelque sorte, ou plutôt le complément actif  de la maxime "ne fais pas à autrui ce ne que tu ne voudrais pas qu'il te fît". J'ai toujours trouvé ce précepte un peu réducteur, fruit d'un quant à soi bourgeois : on mène sa vie comme on l'entend, à condition de ne pas faire le mal. Mais le bien ? dont on constate si souvent qu'on le fait aussi, spontanément, sans réflexion particulière, ni même éducation préalable, simplement.


Petru Dumitriu et sa femme peu après leur passage clandestin en France en 1960
Pour le plaisir aussi de réécouter Pierre Dumayet

Petru Dumitriu raconte dans Incognito (1962) cette scène hallucinante des prisonniers jetés en plein hiver hors de leurs baraquements, complètement nus dans la neige, sous la surveillance de leurs gardiens russes, leurs vainqueurs. Dans mon souvenir, les prisonniers se serraient les uns contre les autres et un mouvement brownien se mettait progressivement en place, chassant vers l'extérieur les hommes réchauffés pour permettre à leur couverture extérieure de venir se réchauffer. S'ils étaient restés par égoïsme mal compris, au centre, bien au chaud (enfin un "chaud" tout relatif), ceux de l'extérieur seraient morts. On imagine la suite. Le groupe, comme un oignon qu'on épluche, se serait réduit au point de finir par disparaître.

Naturellement quand j'ai voulu retrouver le passage, pour vérifier mon souvenir, le livre avait disparu de ma bibliothèque. Vous l'avez constaté sûrement vous aussi, les livres que vous avez particulièrement aimés désertent vos étagères : vous les avez prêtés et on ne vous les a pas rendus. Soyons honnêtes, cela nous arrive aussi, mais la balance des livres prêtés et des livres gardés est-elle favorable ? Je laisse cette question sans réponse, car elle n'a pas d'intérêt.

Je rachetai donc le roman et le feuilletai fébrilement. Je pensais l'affaire relativement facile, puisque le livre est découpé en 3 "stations", comme les stations de la Passion du Christ. Il me fallait chercher dans la 2ème, lors de la captivité et du retournement du héros. Je n'avais pas le temps, je ne trouvai pas et j'abandonnai. Mais il m'en restait quelque regret.

Petru Dimitriu (au temps de sa splendeur communiste) et sa femme.
Il a écrit son oeuvre tantôt en roumain, en allemand et en français

A l'occasion d'une promotion et de cette sorte de retraite que représente une convalescence après une opération, j'achetai une liseuse, une Kindle et je téléchargeais le livre pour bénéficier de la recherche par mots-clefs. Ce fut plus compliqué que prévu. Neige, froid, hiver, nus ne donnèrent rien. Toutefois, sans me donner la solution, le  mot "nus" me mit sur la piste : A la fin du livre, le héros, libéré de l'idéologie stalinienne, rappelle à un ami cette "solidarité humaine, le sentiment de faire partie du groupe, ... je l'avais bien senti à la guerre, et le jour où on nous avait poussé dehors, nus dans le vent d'hiver ; or, c'est cette même solidarité que nous pouvons étendre à l'univers entier".

Le mot "dehors" m'envoya sur le bon passage. Quel bonheur de trouver enfin ces quelques pages et de les relire ! Quel étonnement aussi de voir que ma mémoire était aussi approximative. En fait, l'organisation spontanée dont j'avais gardé le souvenir n'était pas aussi spontanée que cela.  Des voix dans le groupe s’étaient élevées pour crier "en tas, en tas, ça va nous tenir chaud", puis pour obliger ceux du milieu, après plusieurs demandes, à quitter leur position momentanément plus favorable. Ces voix se révélèrent être celles de Gardes de fer habitués à commander la piétaille, et aussi à ne pas s'oublier "Les Gardes de fer commandaient,... ils calculaient le temps qu'on passait dehors ou dedans, pour qu'il n'y ait pas d'injustice, mais je m'aperçus qu'ils s'arrangeaient pour protéger les leurs".

Mon souvenir n'était pourtant pas fabriqué. Une fois déclenché, le mouvement s'auto-entretenait. Les Gardes de fer n'avaient pas créé le système, ils en avaient simplement avancé l'éclosion "Nous attendions, serrés comme un poing, que les plus faibles ne puissent plus tenir à l'extérieur. On les laissait crier quelques temps, et les plus faibles de ceux qui étaient au chaud leur répondaient en protestant. Puis les forts se décidaient et commençaient le mouvement. Cela se passait sans conciliabules, sans échanger un regard, d'instinct... Le tout fonctionnait comme une réaction chimique lente..."

Une amie me dit que les manchots ou les pingouins font de même. Est-ce que cela enlève quelque chose à ma petite histoire ? Ce rapprochement ne me choque pas et nous rappelle notre commune origine de vivants grégaires. Pourquoi n'y aurait-il pas une morale des pingouins ? Les hommes apportent juste un peu de complexité hiérarchique et de perversité. Car les gardes russes sont aussi des hommes. Ils auraient pu venir réchauffer les prisonniers  avec "leurs lourds manteaux et leurs bottes, leurs bonnets de fourrure rabattus sur les oreilles et les joues". Au lieu de cela, "ils étaient maussades et furieux. Ils n'aimaient pas ce qu'ils faisaient, ils savaient combien nous avions froid et peur de mourir, ils auraient souhaité être ailleurs, ou alors nous battre, nous tuer, pour ne plus voir devant eux ce tas de corps blancs, ces visages gris aux nez rougis, ce silence, ce grelottement continu. La seule chose qui les consolait un moment, c'était notre manœuvre pour changer de place, ils se mettaient à rire, mais cela leur passait vite et ils se renfrognaient, ils se mettaient à regarder par dessus nos têtes, ou à terre, d'une air ennuyé, stupide et triste, le même que nous devions avoir, j'en suis sûr".

Finalement mon souvenir n'était pas un faux souvenir. Il était seulement incomplet. Retrouver le texte de Dumitriu m'a permis de l'enrichir. Ce qui caractérise l'homme, ce n'est pas sa sollicitude intéressée qu'il partage avec d'autres animaux. C'est sa capacité à se braquer contre son envie spontanée de se porter vers les autres, à l'enfouir si loin qu'il peut ne plus la ressentir. J'avais beaucoup aimé les Bienveillantes de Jonathan Littell notamment parce qu'il démontait bien ce curieux mécanisme qui fait passer pour du courage, du dépassement de soi, de l'envol par delà nos pauvres limites, notre capacité à tuer d' innocentes victimes en surmontant notre dégoût physique de le faire. En somme, le comportement d'un SS n'était pas inhumain, seulement trop humain.

La couverture suggestive d'une édition canadienne 

Je reviens un moment sur le roman de Dumitriu pour chasser ce dernier souvenir, avec cette description pleine d'empathie du groupe des prisonniers :"On se frottait l'un à l'autre, des peaux chaudes et tendues contre des peaux froides, hérissées, rugueuses comme de la peau de serpent. Le vieux petit moine, mon voisin de lit, avait du poil blanc sur la poitrine ; il se pressait à son tour, sérieux et actif comme un petit garçon qui joue à quelque jeu passionnant ; il était même gai, de sa gaîté enfantine. L'autre moine, le père Daniel, était mâle et énergique comme un capitaine de pirates. Les prêtres catholiques, muets, étaient les plus disciplinés ; les anciens Securisti, les plus bruyants et les plus effrayés ; les Gardes de fer commandaient".

J'avais une autre envie rentrée de retrouver un texte curieux qui m'avait ravi. Dans l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, telle que je m'en souvenais, Chateaubriand décrivait un Acropole transformé en camp militaire. J'imaginais plein de tentes rondes se faufilant entre les chapiteaux et les colonnes tombés à terre, de fiers guerriers turcs aux uniformes exotiques en place des touristes d'aujourd'hui. Mais là aussi, je n'arrivais pas à mettre la main dessus, malgré des recherches dans les 2 exemplaires papier que je possède (curieusement j'ai gardé ce beau texte et même en double). Au point de me demander si je n'avais pas rêvé cette image forte des soudards traînant leur vulgarité de conquérants ignares au milieu des chefs d'oeuvre indépassés de la Grèce antique.

L'Acropole en 1861, un demi-siècle plus tard.
Cité dans l'excellent blog Paris myope

La quête fut moins longue que pour Incognito. Je finis par tomber dessus avec mon premier mot-clef, "tentes". Là, ma déception fut grande. Chateaubriand se contentait d'une très brève allusion sans en tirer le moindre parti narratif. Mon imagination avait brodé sur un texte bien maigre pour ce merveilleux prosateur. Pas étonnant qu'il m'ait échappé à une lecture discursive. "... enfin, sur le point le plus éminent de l'Acropolis s'élève le temple de Minerve ; le reste de l'espace est obstrué par les décombres des bâtiments anciens et nouveaux, et par les tentes, les armes et les baraques des Turcs".

Pour me dédommager de ma déconvenue, j'ai relu toutes les pages concernant Athènes. C'est tout simplement magnifique.

Plus prosaïquement, je me suis servi de ma liseuse pour retrouver un passage de l'Histoire de ma vie de Casanova. J'ai bien les 3 gros volumes de la dernière édition, mais y retrouver un passage précis n'est pas évident quand la lecture est ancienne. Avec le texte numérisé, il m'a fallu quelques secondes pour me replonger dans les romanesques retrouvailles manquées de Casanova avec Henriette, alias Marie-Anne d'Albertas à Bouc Bel-Air. J'ai pu ainsi compléter une récente chronique sur le Pays de Gex de mes ancêtres maternels ("La naissance ou comment délirer en généalogie").

Giacomo Casanova par Raphael Mengs
Après l'avoir beaucoup fréquenté, Casanova se fâcha avec le peintre pour n'avoir pas fait ses Pâques à Madrid, dénoncé par le curé.
J'ai re-découvert ce peintre en lisant les lettres de Stendhal qui après l'avoir beaucoup admiré en 1807 ("un des meilleurs peintres de son temps"), le descendra ensuite d'un "peintre de 3ème ordre"
J'adore, chez Stendhal ces retournements, qu'il refuserait de reconnaître. 
Une bonne illustration de son "égotisme".

Étonnant autoportrait de Mengs jeune (1728-1779)
On le croirait fils de Jeanne Moreau.

L'autre avantage des liseuses, avantage ou inconvénient penseront certains, c'est qu'elles suscitent une boulimie, un zapping effréné. Il y a tant de choses que l'on ne connait pas et que l'on voudrait découvrir que l'on butine à tout va. Les livres restent ouverts à la dernière page lue. On ne perd pas de temps à les retrouver après les avoir délaissés. On n'hésite pas, du coup, à passer de l'un à l'autre, puisque notre infidélité ne les poussera pas à nous snober. Ils s'empilent sur une table de chevet virtuelle, n'en tombent jamais, ne perdent pas leurs marques pages et vous offrent même le sens des mots anciens que vous auriez la flemme de rechercher sans les facilités lexicales qu'ils proposent.

Bien sûr, de ce fait, tout à la frénésie de la découverte, je délaisse le gros volume d'anthologie des Mémoires de Saint Simon qui me régala pendant quinze jours dans ce qu'une amie appelle joliment "ma thébaïde" et qui ressemble plutôt à une maison de convalescence. Mais qu'il ne s'en offusque pas, je sais que je retrouverai le duc, tant il me fait rire, l'air de ne pas y toucher.

En attendant je zappe comme un fou de Tchékhov (les nouvelles) à Rousseau (le 2ème tome des Confessions que je n'avais jamais lu), de Stendhal (ses lettres à sa sœur Pauline pendant la campagne d'Allemagne) à une conférence d'Italo Svevo sur Joyce, etc. Dans les volumineux fichiers qui vous promettent les oeuvres complètes de X ou de Y, on trouve de nombreux textes moins connus qu'on n'irait jamais chercher, à supposer qu'ils soient publiés en livres papier.

Je lis aussi des textes que je n'aurais jamais ouverts, sauf peut-être dans une brocante, faute de mieux, comme les Mémoires de Sarah Bernardt, dont je ne savais pas qu'elle avait cette plume alerte et ce goût du détail qui fait mouche. En voici pour terminer un exemple. Elle vient de faire une tournée à Londres, après avoir quitté avec fracas la Comédie Française. Autant son précédent séjour l'avait désolée, autant cette fois-ci elle quitte la grande ville industrielle avec regret. 

Sarah Bernhardt par Nadar

Pourtant, dit-elle, "je préférais notre boue blonde à la boue noire ; et nos fenêtres à l'horrible fenêtre à guillotine. Je trouve du reste que rien ne marque plus la différence de caractère des nations française et anglaise que nos fenêtres respectives. Les nôtres s'ouvrent toutes grandes. Le soleil pénètre chez nous jusqu'au cœur de notre home. L'air balaie toutes les poussières, tous les microbes ; elles se referment de même, sans mystère, comme elles se sont ouvertes [je trouve cette dernière phrase admirable].

Les fenêtres anglaises s'ouvrent par moitié, soit en haut, soit en bas. On peut même se donner la jouissance de les ouvrir un peu en haut, un peu en bas mais pas du tout dans le milieu. Le soleil ne peut y pénétrer en pleine franchise. L'air ne peut entrer en bienfaisante visite. La fenêtre garde son petit quant à soi égoïste et perfide. Je déteste les fenêtres anglaises.

Mais j'adore maintenant la ville de Londres et, ai-je besoin de le dire, ses habitants".

N'est-ce pas un pur bonheur de découvrir que celle qui disait avec tant de sensibilité les mots des autres savait si bien choisir les siens ?

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