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mercredi 6 septembre 2017

Les volets clos de Manosque

Je suis arrivé à Manosque un lundi soir. Affamé et inquiet car il ne fait pas bon chercher un restaurant un lundi soir après 21 h, une fois sorti des grandes villes et des grands axes. Manosque,justement est à l'écart des grands axes. Il faut vraiment vouloir y passer. C'est ce que je m'étais dit ce jour-là : je ferai étape à Manosque car il faut aller voir un jour ce que recouvre son nom chantant qui fleure bon son Giono éternel.

La place de l'hôtel de ville et l'unique restaurant de la ville ouvert.

L'aïoli était bon même si l’assiette me sembla un peu maigre pour ce plat qui symbolise la fête partagée. Un jeune couple, hallucinant d'érudition cinématographique, en fut l'arrière-plan sonore depuis la table voisine. 

L'hôtel de ville

En face de l'hôtel de ville, l'église Notre Dame de Romigier était étonnamment ouverte à cette heure tardive, comme une invite à jouir d'encore plus de silence dans cet univers assoupi.



Comme toutes les églises, elle était pleine d’œuvres et de détails intéressants, comme ce tableau du XVIIème représentant les âmes du Purgatoire implorant la Vierge d'intercéder pour leur libération, un thème dont j'ai parlé dans un précédent post (http://www.leschroniquesdemichelb.com/2017/07/le-pays-de-gex-au-xviiieme-3-la.html).


A côté un tableau de la même époque. La couleur sinistre du cadavre du Christ invite à l'imaginer espagnol.


J'ai bien aimé aussi, ce Christ en croix qui semble assis tant son poids pèse sur ses bras distendus. Ce n'est pas un chef d'oeuvre mais la posture est originale.



La chaire, toute étroite, est croquignolette. Il fallait renoncer aux envolées lyriques de peur de basculer dans le vide.



Un sarcophage chrétien sert d'autel (installation moderne ?).


Enfin,plus émouvant que tout pour moi qui vient de lire la Chronique que Nithard a consacré aux guerres entre les petits fils de Charlemagne (vous vous rappelez le traité de Verdun de 843, partageant en 3 l'empire carolingien), cette vierge, hiératique, datant de cette époque, qui évoque quelque culte barbare.

Un paysan médiéval l'aurait trouvé en labourant son champ et elle aurait immédiatement signifié par des miracles son origine sacrée.

La tête pleine d'images de violences et de craintes superstitieuses qui devaient autant à Game of Thrones qu'à Nithard, je suis reparti  par les rues désertes vers mon hôtel, bien décidé à revenir le lendemain.


De jour, l'église m'a moins ému, mais la scène immobile qui se déroulait devant son porche, si.

Que faut-il préférer, une petite fille endormie ou un ordinateur connecté ?




Un détail à l'intérieur m'a pourtant frappé à la lumière du jour. La stèle en l'honneur des morts de 14-18 mentionne  les circonstances du décès des soldats avec une précision que je n'avais jamais rencontrée (lieu, circonstances, date précise).


On note, par exemple, que 3 originaires de Manosque sont morts, à quelques jours d'intervalle, à Flirey (près de Verdun), un village célèbre pour ses 4 fusillés pour l'exemple du 20 avril 1915. Ces fusillés appartenaient à une compagnie qui avaient été particulièrement éprouvée les 5 et 6 avril (2 des 3 gars de Manosque sont morts ces 2 jours-là, le 3ème en mai de la même année). La compagnie, désignée par le sort pour attaquer une nouvelle fois le 19, refusa de monter au front en estimant que "ce n'était pas son tour". 2 mutins (sur les 250 de la compagnie) furent tirés au sort (un fut gracié) et 3 désignés par leurs supérieurs : ils étaient maçons et syndiqués à la CGT. Ils furent, tous 4,  réhabilités en 1934. Cette bataille particulièrement meurtrière, fut, comme beaucoup d'autres pour ne pas dire toutes, hormis celles de la Marne, totalement inutile et le front ne re-bougea qu'en 1918.

Deux remarques à propos de ce drame : le tirage au sort, c'est vraiment le refus de l'intelligence. Le drame aurait pu être évité si l'on avait tenu compte des efforts respectifs de chaque unité car, 2ème remarque, ils ne refusaient pas la mort, mais l'injustice.

On apprend aussi qu'un tel, mécanicien,  est mort torpillé sur son bateau, un autre "dans son engin volant". Rares images qui nous éloignent des tranchées.

Alors, autant sortir au soleil, nous qui avons eu la chance d'être épargnés par ce genre de tragédies. 

Manosque a parfois de faux airs d'Air, comme en son hôtel Gassaud, avec ses balcons délicatement galbés.



Un heurtoir particulièrement élégant.
La main s'abandonne avec nonchalance, invitant à un peu de retenue au moment de faire du bruit.


La porte est pleine de majesté mais le volet doit rester fermé, sauf à refuser tout courrier.

Mais pour l'essentiel, elle ressemble à toutes ces villes du sud-est dont les centres ont été abandonnés au profit d'affreuses villas périphériques plus confortables. Ne restent que les habitants âgés, trop pauvres pour partir. Certains peuvent être très classe... 







Présentes aussi es populations d'origine étrangères qui, seules,  mettent un peu de vie avec leurs enfants.


On remarquera la femme d'un côté, l'homme de l'autre. 
Heureusement les enfants jouent ensemble sans problème.



 Difficile de ne pas reprendre le cliché des Asiatiques acharnés à sortir de leur condition par l'étude.



Mais comment, quand on est simple promeneur de passage, ne pas succomber au charme de ce délabrement, égayé par les petites touches de couleur de ses volets, comme jetées au hasard, sans le moindre souci d'harmonie générale. Chacun a son histoire, ses envies, et ne se préoccupe pas de ce que fait ou ne fait pas son voisin.

Ou plutôt, chacun cherche à se démarquer, tant les maisons sont collées les unes aux autres, les entrées si proches que l'on doit se bousculer quand on sort ou rentre en même temps que ses voisins.






Jusqu'au tuyau de descente qui passe du bleu au marron par le beige.


Une ancienne boutique


Avec le temps, la peinture s'écaille, reprend en volume ce qu'elle perd en surface. Je connais des peintres qui se donnent beaucoup de mal pour recréer cet effet de correspondances improbables.




De ce désordre naissent des harmonies inattendues...


...inattendues ou volontaires. Un volet doit être ouvert ou fermé. Pourquoi pas bleu quand il est ouvert et vert quand il est clos ?




Parfois l'harmonie tient à peu de chose : un paquet de couleur verte, oublié sur une fenêtre, une couverture mauve, un rideau assorti et des volets au bleu passé : c'est un tableau éphémère qui va bientôt disparaître, avec le lit refait et le paquet rangé. Une installation, dites-vous ?


Au détour d'une ruelle, un subtil renvoi du bleu au rouge en passant par le carmin.


Harmonie horizontale, mais aussi verticale.


Pourquoi ne pas imaginer que, sans y penser, les habitants accordent finement les tons de leurs vêtements suspendus au hasard d'une feuille se découpant sur un volet fermé ?



Sans doute, les couleurs peuvent avoir, même à Manosque, une signification utilitaire. En sont-elles moins belles ?


Ce propriétaire semble avoir soigné son créneau pour transformer sa façade en un Mondrian géant. Sa voiture est comme une moderne signature, agressive et bien visible, comme si elle était l'essentiel du tableau.


Les rares humains rencontrés dans ces ruelles désertées par les touristes participent de cette mise en scène  : du jaune, du rouge vif, du rouge brique, du marron, du vert et une jupette qui vole.


Dehors, mais aussi dans les lieux publics, comme, ici, à la Médiathèque, même complémentarité entre l'humain et le minéral.



Mais comme le montre les 2 photos qui précèdent, prises dans la nouvelle Médiathèque, la Ville réagit. J'ai beaucoup aimé ce bâtiment qui offre tous ses trésors sur 4 niveaux desservis par un magnifique escalier.




 Ici, c'est l'étage des p'tits loups.


Des habitants rénovent, repeignent murs et volets.




Des commerçants résistent, comme cet épicier, sympathique et jovial, dans l'étroite voie qui donne sur la porte Soubeyran.



On trouve un peu partout dans la ville ces courts poèmes tracés sur les vitrines. 
L'occasion d'un faux selfie.


En revanche les contre-pouvoirs traditionnels sont un peu fatigués. Le parti communiste arbore fièrement sur la façade de sa permanence deux plaques commémoratives de son installation par Jacques Duclos en 1973 et de ses 40 ans d'existence en 2013 par Mme Buffet. Il n'y a pus de place pour une 3ème plaque, pour un 2ème anniversaire.



Malgré ses 2,6% aux dernières législatives, il est moins moribond que le parti socialiste qui n'a pas que le poing de fermé.


Juste à côté de la permanence communiste, la Bourse du travail, plutôt décatie dans son immeuble rénové.


Tout le monde se presse sous le même toit. La CGT, au ras de la rue, est prête à l'envahir pour faire du boucan contre la réforme du droit du travail.


Mais il lui faudra tenir compte de "l'Antidote du Boucan" qui n'a pas l'intention de s'en laisser compter. Quand on prend pour emblème l'Homme de Vitruve, détourné en motard, on n'a peur de rien.

On ne voit rien, vous le savez, si on n'agrandit pas les photos en clicquant dessus.

Indifférente à ces combats de rue, la CFDT se contente de vomir sur la CGT un grand trait de rouille prolétarienne.


Mais foin de tout cela. Quittons ces miasmes nés de la promiscuité. Retrouvons la joie de vivre paisible des nombreuses petites places, où il fait bon ne rien faire.







Tout le monde n'a pas la chance de s'asseoir à côté dune belle dame de pierre. A Manosque, si !

Et si cela ne vous suffit pas, il suffit de franchir la porte et d'aller vous promener, bras dessus, bras dessous, sur les boulevards extérieurs, dans l'ombre complice des platanes.


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