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samedi 3 février 2018

Paris sous Seine

Une interruption de service sur une ligne de métro, un train raté de quelques minutes (il était à l'heure celui-ci, pas comme le suivant, qui partira avec 40' de retard), et me voici gratifié de 4 heures à perdre avant le prochain train. Je décide de me balader sans imaginer que je vais trouver un spectacle peu habituel, celui d'une crue de la Seine à Paris. Depuis le sommet de ma Butte, je l'avais oubliée. Ainsi vais-je flâner entre la quai de la Rapée et le quai des Célestins. Je n'y ai pas songé volontairement, mais je me promène en fait  entre 2 stations de métro, celle que j'aurais dû atteindre si la ligne avait fonctionné et celle où je suis descendu, la station Sully-Morland, trop éloigné de la gare de Lyon pour que je puisse arriver à l'heure. Comme si je voulais ruminer les raisons de ce ratage.

Il fait beau mais tout commence sur une note tragique. Sous le viaduc du métro qui passe le long de la morgue, après avoir traversé la Seine, une femme fait les 100 pas, fébrilement. Sans faire attention à elle, je prends  des photos de ce viaduc dont j’aime beaucoup les courbes en contraste avec les verticales du bâti environnant. 



Les mains courantes émergent à peine de l'eau



Je comprendrais un peu plus tard, en l'entendant hurler de douleur,qu'elle hésitait à entrer dans l'Institut médico-légal de peur d'y découvrir, ce qu'elle y trouva malheureusement, le cadavre d'un proche. 



Juste à côté, les badauds sont nombreux à admirer le spectacle de la Seine en crue.

Sur le pont Charles de Gaulle, déjà bien décrépit (en fait,il a 22 ans. Je le croyais encore plus récent)

Vue du même pont. L'horloge de la gare de Lyon me nargue

Un père explique à son fils ce qu'est une crue, mais semble considérer que cela ne peut intéresser sa fille qui essaie pourtant de se lever de sa poussette. Il n'estimera pas utile de la prendre dans ses bras pour qu'elle puisse regarder, elle aussi.



Pourtant les femmes sont nombreuses à se détourner de leur chemin pour enregistrer un souvenir du phénomène.


Un groupe de touristes anglaises contemplant le jardin d'enfants noyé sous les eaux.



Je croise naturellement une escouade de journalistes de BFM, mais plus étrange, voici deux journalistes qui se parlent en espagnol pour régler la prise de vue. Rentré chez moi, je découvrirai qu'il s'agit d'une télévision vénézuélienne !



Il est vrai aussi que d'autres se moquent complètement de la crue et lui tournent résolument le dos.


D'autres, enfin, essaient de se livrer à leurs occupations habituelles, malgré tout. Ainsi, ce pécheur bataille pour récupérer son hameçon qui s'est pris dans les nombreux branchages qui encombrent le fleuve.


J'échange quelque phrase avec cette femme obligée de modifier sa promenade le long des berges submergées. En fait ce n'est pas une promenade, mais une séance de dressage de ce tout jeune golden retriever qui sera demain un chien d'aveugle.



 Je lui demande en quoi cette promenade est du dressage. " Par exemple, il s'agit d'apprendre à rester calme alors qu'il rêve de se jeter sur les canards". Eux sont à la fête avec ce terrain de jeu qui s'est considérablement agrandi.


Pendant que les mâles se baladent, madame fait sa toilette. 



Le macadam et les pavés ont disparu. Comme autrefois, la rive herbeuse descend jusqu'à l'eau. Paris prend une allure bucolique.



La ville semble s'être débarrassée des automobiles qui l'étouffent habituellement.

Le bâtiment massif de l'Institut médico-légal






Sans la masse agressive de la Cité administrative de la Ville de Paris, on se croirait sur quelque berge romantique immortalisée par les impressionnistes. Avec ce silence inhabituel, on ressent une curieuse impression de calme et de sérénité.





Sainte Geneviève protégeant Paris du danger venant de l'est.
Heureusement, aujourd'hui, il ne s'agit pas des Huns.

Pourtant, par endroits, la violence des eaux est palpable. Ce jeune arbre lutte courageusement contre les flots, comme s’il voulait à lui tout seul faire barrage de son corps.



Les pouvoirs publics ont, comme ils aiment à le dire, "prépositionné" des moyens d'intervention sur les voies sur berge condamnées par des palissades fixées au sol. C'est dire s'ils ne font pas confiance au sens des responsabilités des automobilistes. 




La police fluviale, les pompiers patrouillent à vive allure avec leurs Zodiac et leurs tenues de plongée.

J'ai admiré le souci esthétique des uns et des autres, moteurs assortis aux combinaisons. 



J'avais l'impression qu'ils s'amusaient à foncer, grisés par le sentiment d'être seuls autorisés à circuler mais ce n'était pas un jeu. Près des péniches de la police fluviale, un bateau couvert de fleurs rappellent la mort récente de cette policière noyée lors d'un entraînement stupide en pleine crue.


Mais l'esthète sans cœur que je suis ne peut s'empêcher de remarquer, au même endroit, cette barcasse au nom évocateur, comme cet amas coloré d'objets appartenant à cette même police fluviale pour laquelle j'éprouve une gratitude particulière : il y a 5 ans, ils avaient pris soin de moi après un violent vol plané à vélo dans la descente qui conduit aux berges. En attendant les pompiers qui m'emmenèrent à l’hôpital, un jeune policier me maintint la tête immobile entre ses mains. Agenouillé dans le froid de l'hiver, je le sentais trembler de tout son corps, sans faire un geste pendant une demi-heure. Les pompiers avaient mal compris l'adresse et avait tourné un bon moment avant de me trouver.

"La galère", il faut le dire. 


A part ces canots pneumatiques, aucun bateau ne peut passer sous les voûtes des ponts.




Du coup, on remarque des choses restées inaperçues jusqu'ici, comme cette énorme péniche de béton.


 "Péniche monument historique. Coque en béton de 1919.
Réaménagé par Le Corbusier en 1929.
Seul bâtiment flottant de Paris"


Paris est plutôt bien protégé contre les inondations. A chaque fois des rumeurs courent comme quoi les eaux seraient détournés vers les villes de la région parisienne pour épargner la capitale. Rumeurs infondées mais toujours réitérées.

De fait, la principale gêne affecte les automobilistes. Les embouteillages deviennent monstrueux avec la fermeture des berges. Pourtant certains souffrent vraiment de l'inondation, comme ce restaurant, Les Nautes, installé dans un ancien bâtiment des Ports de Paris. Rez de chaussée dans l'eau. Un petit papillon sur la porte indiquait qu'ils ouvriraient le lendemain "grâce à la générosité des commerçants alentour".


Autre inconvénient, les poubelles ne sont plus ramassées pour le bonheur des corbeaux.



Tout ça, sous le regard réprobateur des taureaux du viaduc d'Austerlitz.



Les rats aussi s'en donnent à cœur joie. Ils peuvent se balader tranquillement dans les lieux désertés par les humains. Ainsi dans le square Barye.



C'est un joli square à la pointe est de l'île Saint Louis. Il tire son nom du sculpteur dont on peut admirer l'imposant groupe. Les 2 statues de bronze sont des répliques, légèrement plus petites que les originaux fondus pendant la guerre. Qui l'eut cru, le mécène est une fondation taïwanaise !



Beaucoup de flâneurs aimeraient pouvoir y entrer pour aller observer la crue de plus près. Mais c'est précisément la raison pour laquelle le jardin est fermé. Des policiers à vélo patrouillent constamment le long de la Seine pour faire respecter les interdictions. J'ai assisté ainsi à une altercation cocasse. A cet endroit, un réverbère au ras de l'eau donne une bonne idée de la hauteur de l'eau.


Ainsi toute une partie de la ville n'est plus fréquenté que par les animaux, canards, corbeaux ou rat. Les rambardes servent aux pigeons plus qu'aux humains.


Les humains avaient pourtant été prévenus : un peintre des rues avait évoquer le déluge sur sa fresque coloriée à la craie. Mais les passants ont ignoré l'avertissement. Ils ne voient rien d'ailleurs, trop pressés pour ouvrir les yeux.





Il me faut d'ailleurs me presser moi aussi si je ne veux pas rater une 2ème fois mon train. Fuyons donc l'eau boueuse.



Ce serait dommage de rester les pieds dans l'eau car là-bas, au bout du voyage, c'est la neige immaculée qui m'attend. 




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