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vendredi 9 février 2018

Paris sur vodka

Eglise saint Serge de Radonège

Après toute une nuit où la neige était tombée avec une remarquable constance, j'étais, comme des dizaines d'autres, tout excité à l'idée d'aller me promener dans le parc des Buttes Chaumont. Le ciel uniformément gris, les rues déjà boueuses, les trottoirs casse-gueule n'incitaient pas à la ballade mais le parc était une promesse de joies enfantines retrouvées. Las !, le parc était fermé et une escouade de gardiens en défendaient l'entrée contre un public prêt à en découdre.


J'avoue m'être agacé, moi aussi, contre ce luxe de précautions mais je me suis rapidement calmé en pensant à la manie procédurière de certains de mes concitoyens. Je comprends l'attitude de la Ville. Il faudrait pouvoir renoncer officiellement par avance à tout recours pour être autorisé à prendre ces petits risques de la vie quotidienne qui devraient relever de la responsabilité personnelle.

Le lendemain, les panneaux d'interdiction étaient plus explicites et justifiaient mieux la mesure : des arbres s'étaient cassés sous le poids de la neige, d'autres menaçaient de le faire et les équipes tronçonnaient à tout va.


Après les polémiques de la veille sur l'impéritie des Pouvoirs publics, la municipalité avait rameuté le ban et l'arrière-ban de ses équipes. A voir l'âge de certains, on avait l'impression qu'on avait tiré de leur domicile douillet de braves retraités. Malheureusement, entre temps, la neige tassée avait gelé et on souffrait de voir tous ces gens casser la glace à coup de bêche, centimètre par centimètre. D'autres, plus peinards, salaient à tour de bras les portions de trottoirs ainsi dégagées




Contrairement aux blagues récurrentes sur les employés des services publics ("il y en a un qui travaille et les autres regardent"), il faut plutôt plaindre les 2 jeunes avec leur bêche : ils viennent de trimer dur. Ils n'ont même pas un regard pour les amusants graffitis.


Ni sans doute pour les fresques, plus guerrières, qui bordent l'ancienne voie ferrée de la "Petite ceinture".



Une autre équipe avec la bêche et la pelle.

Chacun dégage, comme il en l'obligation, un bout de trottoir (si le travail est si pénible autour du parc, c'est qu'il n'y a pas de riverains).

Il n'y avait qu'une voisine au parapluie rouge pour s'arrêter auprès de la pelle bleue.

Cette concierge, au délicieux accent d'Europe centrale, m'interpelle pour me faire partager son agacement : les gens limitent leurs efforts au minimum. Elle, elle "déglace" la rue.


Il faut donc de contenter de tourner autour du parc. Les couleurs ont disparu, faisant ressortir la tache d'une chevelure.


La ville est silencieuse. La neige étouffe les bruits et les voitures sont rares au point que les joggeurs, frustrés de leurs tours de parc, empruntent les rues désertées.


Seuls quelques aventuriers ont pu pénétrer dans le parc et les gardiens tentent de les chasser à grands coups de sifflet.



Le lendemain, je découvrirai que beaucoup ont dû faire de la luge ou du surf malgré la fermeture des portes. Peut-être à la nuit tombée ?


Pour des raisons évidentes, les 2 roues sont encore plus bloqués que les voitures...


... et mon vélo va rester tranquillement à sa place habituelle.


Pour les enfants, tout devient  un terrain de jeu, malgré la neige qui continue de tomber.



Me vient alors l'idée de mettre en concordance la neige et le paysage urbain. Quoi de plus indiqué que l'église orthodoxe toute proche, saint Serge de Radonège ? 

Je ne suis pas le premier à franchir sa clôture, mais sans doute le premier badaud.

La croix du portail d'entrée

J'aime bien cet îlot de calme dans la ville habituellement bruissante.






Depuis peu, j'ai un motif supplémentaire pour affectionner ce lieu : mon dernier petit fils, à moitié russe lui-même par sa mère, est né le jour de la fête de saint Serge de Radonège.

Cette église orthodoxe est curieuse. Autour du noyau d'une église protestante abandonnée, on a greffé des postiches orthodoxes : un campanile pour abriter les cloches de son carillon et servir de support à un petit bulbe, bien maigrichon face aux multiples bulbes des clochers russes ; également une imposante structure en bois qui supporte un escalier à double révolution tapissé d’icônes peintes. L'ancienne église a été coupée en deux, seule la partie haute, desservi par cet escalier,  est destinée au culte. Je n'ai pu pénétrer qu'une fois lors d'un office. Mais pas de photos, bien sûr.

On retrouve bien sur cette vue prise le lendemain la structure de l'église ancienne, néo-gothique.




Est-ce un souci œcuménique ? Le bulbe orthodoxe voisine avec la flèche protestante.

Je suis en effet revenu le lendemain ensoleillé de ce premier jour de neige. Les pigeons reprenaient vie sur le toit réchauffé par le soleil et retrouvaient leur vigueur amoureuse.



 On imagine que c'est un mâle en pleine démonstration aéronautique.


J'ai discuté avec un jeune roumain venu suivre un stage iconographique dans le centre théologique attenant. Il a cette naïveté des croyants qui ne peuvent imaginer que la "grâce" ne me touche pas un jour (comme ce marchand de matelas évangéliste rencontré il y a quelques temps).

De fait, ce jeudi, le ciel nous fait une autre grâce, plus banale mais bien agréable, le soleil. Il commence par effleurer le sommet de la rotonde puis descendra doucement sur la ville.

Vus du sol, ces oiseaux semblent de banals corbeaux.
C'est en agrandissant mes photos que je découvre qu'il s'agit de cormorans.
Effectivement depuis quelque temps ils sont là.
Mauvaise nouvelle pour les hérons tant ils vont dépeupler le lac. 







Le parc reste fermé, muré dans sa solitude et son silence.








Mais le printemps s'annoncent (Spring is coming) avec tous ces plants de jonquilles.


Dehors, la vie redémarre aussi. Fini le calme ouaté de la veille. L'asphalte est dégagé mais il suffit de lever un peu les yeux pour retrouver la splendeur d'une neige figée par le froid dans une beauté marmoréenne.



Bus et métro véhiculent leurs travailleurs plus ou moins hébétés.


Les gens sortent de souterrains qu'on peine à imaginer sous la surface brillante de la neige. Comment peut-on accepter de ramper sous terre quand il y a tant de beauté dehors ?




En surface, on reprend les activités anciennes, oubliées un jour, avec plus ou moins d'élégance, tant la peur de tomber reste vivace chez certains, tant le souci du maintien l'occulte chez d'autres.


Je reverrai souvent cette attitude de l'homme prêt à se rattraper d'une glissade,
les bras  bien décollés du corps.

Les femmes sont plus élégantes 




Cet asiatique privé de taï chi marche à grandes enjambées 
en ouvrant et fermant les bras au rythme de ses pas.



On court, on papote dans un rayon de soleil .




Les bébés sortent de partout comme surgis de l'asphalte, à l'image de leurs aînés surgissant des profondeurs de la terre par les bouches de métro. Privés de sortie pendant une journée, ils aspirent à gonfler leurs petits poumons avec les gaz d'échappement enfin revenus. 




Je monte au sommet des Buttes.


Par un curieux effet d'optique, la ville, qui descend pourtant jusqu'au canal Saint Martin et au bassin de la Villette, semble perchée sur un plateau surélevé que l'on découvrirait des pentes d'une montagne boisée. Comme si on descendait des Montagnes Rocheuses.







Le parc, en dessous, est protégé de la ville par ses grilles et ses versants pentus car maintenant ce n'est plus la ville que l'on protège de la nature, c'est la nature qu'il faut défendre des agressions urbaines.



Quand je redescends vers la mairie du XIXème, la lumière est incroyablement chaude.




Je reste un bon moment devant cette pente normalement herbeuse et bien exposée. Un de mes premiers souvenirs des Buttes Chaumont, il y a bien longtemps. Du coup, je suis intrigué par le panneau auquel je n'avais jamais prêté attention : "rue Manin, Président de la République de Venise en 1848-1849".


La rue Manin est une rue sans âme et sans identité que j'évite autant que possible. Large et aérée lorsqu'elle longe le parc, étroite et sombre au delà, elle forme un S à l'envers et son orientation nord / sud ou est / ouest désoriente complètement. Pour ces raisons, je ne l'aime pas. Et voici que la neige m'offrait une occasion de lui donner sens, de la charger d'une histoire qui me la rendrait sympathique à jamais. Associer cette avenue sans charme à la magie de Venise, n'est-ce pas improbable et merveilleux ?

La curiosité aiguillonnée par cette plaque de rue que je n'aurais pas regardé autrement, j'ai appris que ce Manin, malgré son nom apparemment bien français était un Juif vénitien. Il avait un prénom, Daniele, ainsi qu'un nom qui n'était pas celui de sa naissance mais de son baptême, lorsque sa famille convertie lui avait attribué celui de son parrain, le frère du dernier doge de Venise avant que Bonaparte ne mette fin à près de 1000 ans d'indépendance. Daniele Manin s'est battu contre les Autrichiens, est devenu président de la République de Venise dans le court laps de temps de sa brève existence avant le retour des Autrichiens. Puis il fut contraint de s'exiler en France et mourut avant la réunification de l'Italie, dans un appartement de la rue Blanche.

Vive donc la neige qui masque le sol pour mieux révéler un peu de sens  !



P.S. Un mot, pour une fois, à propos du titre de cette chronique. C'est une allusion naturellement au froid russe, au saint russe qui "patronne" mon petit-fils, mais surtout au roman de Victor Erofeev, Moscou sur vodka. Je voulais en relire quelques pages pour me remémorer une lecture vieille de plus de 20 ans. Mais impossible de le retrouver. Il y a quelque temps je voulais épater mon fils avec le rangement d'une bibliothèque murale d'un bon millier de livres. Il me demanda Moscou sur vodka, comme ces chefs qui tombent juste sur l'erreur de leurs employé :. le livre  n'était pas à la place indiquée par mon tableur. Il fallait qu'il tombe sur le seul livre, j'en suis sûr, mal rangé  !

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