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vendredi 30 mars 2018

Amours camarguaises chez les flamands roses


En cette fin de mois de mars, la plupart des couples sont déjà formés. On marche côte à côte, on drague l'eau et la vase côte à côte. On est parfois si fusionnel que chacun semble n'être plus que le double de l'autre.




Mais pour d'autres, cela ne va pas sans problèmes. Depuis, l'intimidation jusqu'à la franche agressivité.




Madame affecte une indifférence absolue pour l'issue de la confrontation.

Le groupe essaie de pacifier tout cela dans ces danses collectives où chacun tourne la tête en cadence d'un côté puis de l'autre. On se croirait dans une église évangéliste, sauf qu'ici, il n'y a pas de pasteur visible. Le groupe semble s'autogérer harmonieusement.


Quand j'ai vu ce couple s'éloigner à grandes enjambées du groupe, j'ai senti qu'il allait se passer quelque chose. Quelque chose que je n'avais encore jamais observé. J'ai eu beaucoup de chance de les voir s'arrêter devant moi. Ils ont même eu droit et moi aussi à un coup de projecteur d'un soleil bien avare ce jour-là de ses bienfaits.


Puis, la femelle s'est arrêtée et le mâle s'est rapproché d'elle qui plonge la tête sous l'eau comme une autruche qui ne voudrait pas voir ce qui va se passer. Elle restera d'ailleurs presque tout le temps la tête sous l'eau.


Elle écarte ses ailles et lui la maintient avec son cou dans un début d'étreinte.


Pas question d'une étreinte en levrette avec leurs longues pattes. Il n'y a donc pas d'autre solution pour le mâle que de se jucher à genoux sur le dos de sa femelle. Pour y  parvenir avec ces foutues pattes si longues, une seule solution : se hisser à la force des ailes, en glissant d'abord une patte puis l'autre.






Le voici posé, les deux pattes côte à côte, dans un équilibre précaire qu'il maintient à grands coups d'aile.


Commence alors la 2ème phase de ce rapprochement acrobatique. Il doit se laisser glisser le long du dos de sa partenaire pour se joindre à elle qui, symétriquement se remonte le bas du dos le plus possible. Toute cette gymnastique, n'est possible, encore, qu'en battant de ses ailes immenses.

  
Puis il les replie et enveloppe la femelle de tout son corps, comme s'il s'enroulait autour d'elle, la tête toujours plongée dans l'eau. On imagine qu'elle doit constamment bouger pour rectifier, par de petits gestes, un équilibre d'autant plus fragile que maintenant le mâle ne se soutient plus de ses ailes, mais pèse de tout son poids sur elle. Ici, ce n'est pas le malabar qui soutient la gymnaste virevoltant dans les airs, c'est la plus frêle qui supporte tout l'édifice.


Au moment décisif, elle semble enfin prêter attention à ce qui se passe comme si elle mesurait la gravité de l'instant qui va engager toute l'année à venir.


L'accouplement ne dure qu'une seconde et déjà monsieur, ailles déployées, s'en va en enjambant, avec élégance mais de manière un peu cavalière à mon goût, une partenaire qui reprend ses activités comme si de rien n'était.







Enfin, Monsieur se lance dans une toilette soigneuse comme un goujat se précipitant sous la douche, son affaire terminée. Mais cette image anthropomorphique n'a pas de sens. Contrairement à l'impression que l'on pourrait tirer de cette scène, avec une femelle totalement soumise à un mâle apparemment violent, l'accouplement des oiseaux est doux comme un baiser, le baiser cloacal, qui consiste à aboucher leurs deux cloaques, absolument semblables, sans pénétration. 

Pour la plupart des oiseaux en général et les flamands roses donc aussi, le consentement de la femelle est nécessaire pour réussir l'accouplement. Faute de pénis, le mâle ne peut forcer la femelle contre sa volonté et lui imposer une fécondation qu'elle ne voudrait pas. Son attitude ne signifie pas la soumission à la volonté du mâle, mais le don gratuit de son consentement.

C'est peut-être ainsi l'obligation vitale de cette entente, nécessitée par l'absence de pénis, qui explique que la plupart des oiseaux sont fidèles l'un à l'autre, souvent sur plusieurs années voire toute leur vie. Quand on s'est trouvé, quand "ça marche", ce n'est plus le moment de se lâcher.

Demain, notre mâle, appelé BVXF depuis qu'on l'a bagué quand il n'avait que quelques mois (dommage qu'elle ne soit pas baguée, on aurait pu vérifier cette fidélité dans le temps),  va continuer de former avec sa partenaire un couple fidèle et attentionné. Il participera  à toutes les tâches qui les attendent maintenant que la grande machine de la vie est en route.

Quand on sait cela, leur attitude tranquille après l'amour ne signifie pas indifférence ou égoïsme, mais au contraire la tranquille assurance d'un couple qui se sait lié pour toujours, malgré le temps qui passe et les convoitises des autres.



L’œil rivé à l'oculaire de mon appareil, émerveillé devant cette scène inouïe, j'ai eu le sentiment qu'elle durait plusieurs minutes. En voyant sur mon ordinateur les 44 photos prises, cette impression se confirma. Pourtant à regarder l'horodatage de mes photos, entre la première et la dernière, j'ai vu, avec stupeur, qu'il ne s'était écoulé que 31 secondes ! Magie de la photo qui donne à une si brève rencontre la beauté magique d'une étreinte à la fois romantique et passionnée. Ce que, d'une certaine manière, elle fut, comme l'étreinte d'un vieux couple encore amoureux où chacun reprend son livre avant de s'endormir.

1 commentaire:

  1. je prends le temps de combler mon retard ... La pour le coup c'est un superbe reportage qui pourrait figurer dans le National Geography !!!
    Ne reste plus qu'à le traduire ..
    J'aime aussi beaucoup l'explication que tu nous donnes .. L'espèce animale n'est donc pas aussi bestiale qu'on pourrait l'imaginer !!!

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