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vendredi 2 mars 2018

Cher Monsieur Chéret



Merci infiniment, cher Monsieur Chéret,

Jules Chéret par lui-même

Vous avez donné votre nom au Musée des Beaux-Arts de Nice lorsqu'il est venu s'installer dans ce palais voulu par l'épouse du prince Kotchoubeï, le descendant, pas si lointain que cela, d'un bey Tatar de Crimée. 




Ce n'est pas que j'ai une affection particulière pour votre oeuvre, même si je me suis amusé à la feuilleter comme un ancien numéro de l'Illustration trouvé dans une vieille malle familiale. La gaieté permanente, le sourire toujours aux lèvres, la beauté de vos modèles,  la nature sans mouches ni moustiques où l'on peut se vautrer, indemne de toute piqûre, les femmes offertes sans qu'on ait à subir la compétition d'autres mâles, car ils sont à jamais absents,  j'aurais bien tort de vous les reprocher même si rien de tout cela n'arrive à susciter en moi le début d'une émotion.




Ce portrait montre qu'il savait faire autre chose

Merci d'abord pour cette promenade dans les vastes pièces et les escaliers de votre palais. J'y ai retrouvé en cette période calme de la froidure hivernale, le plaisir jamais démenti d'une errance paresseuse dans les musées de province, le dimanche matin. Le parquet grince, les murs résonnent de mes seuls pas, les pièces ne s'animent que de l'apparition furtive de quelque gardien ensommeillé, soucieux de me surveiller sans me gêner. Des peintres à la renommée locale m'enchantent et m'ennuient tour à tour tandis que je m'émerveille de trouver en ce lieu telle toile célébrissime. De petits maîtres inconnus de moi occuperont mes soirées une fois rentré chez moi. Et je continue d'avancer lentement dans les salles, rassuré de savoir que l'on s'achemine doucement vers un joyeux déjeuner aux plaisirs encore plus tangibles.



Les grandes fenêtres devaient ajouter au charme de la demeure,
mais la lumière est souvent gênante pour observer les tableaux

Ici, dans votre palais russe revu par un riche américain (ce qui explique bien des choses), le décor est particulièrement majestueux pour ne pas dire grandiloquent, ménageant de vastes espaces vides encerclés par d'immenses toiles qu'on dirait peintes juste pour habiller ces murs hors de proportion. 

Les toiles de dimensions plus habituelles semblent perdues au milieu de tant de blancheur immaculée et l'on cherche en vain les petits cartouches qui nous rassureraient : "la moitié des œuvres sont en cours de restauration" ou "prêtées pour quelque exposition lointaine". Mais non, tout est là. 

Profitons donc pleinement de ce luxe inouï de l'espace, le cœur un peu serré en songeant aux isbas misérables dont le Cosaque Kotchoubeï tirait son immense fortune. Mais le petit pincement disparaît vite devant le spectacle de tant de nudités plantureuses que, sanglés dans notre frac, nous pouvons admirer sans vergogne ni craindre la réprobation de nos épouses. "Regarde ma chérie comme c'est bien peint. C'est vraiment un artiste...". On évitera toutefois la sottise si souvent entendue dans les musées : "je verrais bien ce tableau dans notre chambre" (ou salon, ou entrée, ou n'import'où dans notre misérable appartement de petit-bourgeois avide). Pas de risque ici, l'allusion risquerait d'être mal comprise de la dite épouse.




Je ne sais pas si cette envie tient à la tonalité générale qu'imprimerait au musée la frivolité un peu trop leste de votre oeuvre, mais l'on tient d'abord à s'amuser, de presque tout. De ces jambes et de ces têtes qui s'échappent en tournoyant d'une pendule, ou d'un vase (cette chair qui jaillit de la pierre, mêlant le mort au vivant, m'offre un de mes plaisirs favoris, par exemple dans les fontaines romaines)



J'ai bien aimé aussi cette tête voilée. Je n'arrive pas à me souvenir où j'ai vu récemment le même procédé suggestif. Sans doute dans quelque musée italien.


Luigi GUGLIELMI

J'ai bien ri devant cette statue qui lance sa poitrine à la face du spectateur sous le prétexte qui ne trompe personne de rendre hommage à la science capable de mettre à nu la nature. Le tout avec un air timide et un geste qui hésite entre vous envelopper tendrement dans ses mystères insondables ou les dévoiler tout d'un coup. Il me semble que ma fascination d'aujourd'hui trouve sa source dans le souvenir des jeux innocents de l'enfance, quand l'on se cachait sous les draps avec une cousine rieuse, sans oser imaginer aller plus loin dans la connaissance gré l'impunité offerte par l'abri protecteur. A l'époque, je n'étais déjà pas un scientifique. taraudé par la soif de savoir !

J'ai bien ri, mais, oserais-je l'avouer, je suis resté planté devant elle plus que de raison, le rire éteint, tant son pouvoir naïvement érotique était fort. Heureusement que la statue est de petite taille, brisant l'illusion, même si cette méthode s'avère finalement peu sûre. Aucun regard étonné ou brièvement inquisiteur ne m'a gêné et conduit à abréger cette contemplation peu esthétisante ; j'étais seul dans la pièce. Je suis même revenu un instant sur mes pas pour vérifier que je n'avais pas été victime d'une hallucination !

Louis-Ernest BARRIAS  "La Nature se dévoilant devant la science"




Ces exemples sont extrêmes et tout n'est pas de cet acabit : on n'est pas ici dans le cabinet de curiosités de quelque excentrique mais dans un musée. Il reste qu'on a l'impression que, même en ce lieu, on a cultivé avant tout le goût pour l'anecdote, le détail pittoresque. 

En voici encore un autre  exemple en sculpture avec ce gentillet pécheur napolitain de Carpeaux.



Mais l'essentiel touche à la peinture. Je me suis laissé aller sans retenue à ce plaisir que n'offre plus la peinture contemporaine, celui de s'abîmer dans un détail du récit  en faisant fi de tout ce qui fait que la peinture est encensée comme un art. Cette liberté, je l'ai acquise avec l'âge. Autrefois, je n'aurais jamais osé m'amuser pour ces motifs frivoles, au détriment du culte du Beau. Jamais osé, ou jamais osé m'avouer.

Oublions les règles de la composition,  le savant accord dissonant des couleurs, fonçons tête baissée dans "le petit pan de mur jaune" de l'ami Proust (ceci dit, comme Bergotte, j'avais été déçu le jour où je le vis. Mais grâce aux dieux, je n'en suis pas mort comme lui). Cela nous repose de tout cet art conceptuel où le commentaire vient enrichir un contenu souvent  trop pauvre pour susciter de lui-même la rêverie ou la réflexion.

Ainsi cette improbable Vue des environs de Nice de Nikolaes Berchem. On ne sait même pas s'il y est passé ; ses moulins font furieusement penser à sa Hollande natale. Mais peu importe.

Les reflets sur le vernis sont bien gênants

Que préférer ? cette architecture pleine de fantaisie ou cette délicieuse scène de genre à peine esquissée. On rêve de longs voyages à pied, de rencontres ensoleillées avec des hommes écrasés par le travail mais vigoureux et sympathiques, accompagnés de femmes à l'allure fière, et à la démarche légèrement dansante.



Devant ce Départ des mariés d'Adrien Van Neulandt, on est tenté de se raconter toute une histoire. La jeune mariée semble plus délurée que son mari qui suit le mouvement, l'air vaguement interrogatif comme s'il ne savait pas ce qui allait lui arriver mais acceptait de bon cœur  cette nouvelle vie. Peut-être est-il un simple paysan que sa femme domine socialement. Ne serait-ce pas sa mère, inquiète, juste derrière lui et son père qui la calme d'un geste, "tout se passera bien". Plus en arrière, le père de la mariée, tout de noir vêtu, est un citadin que la cohue de cette noce champêtre indispose légèrement. Une spectatrice interrompt son geste pour nous fixer, comme si elle avait vu mon appareil photo.



On se dirige vers la ville, magnifique au bas de la montagne. Notre jeune marié va-t-il vivre en ville pour complaire à sa belle. Quelle activité va-t-il exercer ? On comprend qu'il ressente une légère inquiétude devant tant de nouveautés !


Le musée possède deux grands tableaux de Brueghel de Velours. On peut s'amuser au même petit jeu en nous approchant progressivement de la scène.

L'Allégorie de la Terre


L'intention est plus décorative, moins narrative, mais un récit s'organise toutefois dans les lointains brumeux de la Terre des hommes.


Ce tableau a son pendant dans une Allégorie de la mer, véritable nature morte multipliée à l'infini jusqu'à déclencher ce rire qui naît de l'accumulation infinie du Même.


Mais je dois, moi aussi, mettre un terme à cette énumération avant de prêter à sourire. Je clos ce chapître avec ce tableau, inhabituellement terrien, d'Hubert Robert. 


J'ai retrouvé ce même goût du pittoresque jusque dans la peinture religieuse. Je ne parle pas, bien entendu, de la galerie consacrée à la peinture médiévale que je n'ai fait que traverser mais de ces 2 Vierges à l'Enfant du XVIIIème siècle qui m'ont ravi. 
Dans la première, c'est un détail encore qui accroche le regard : la mère tient distraitement le petit pied dodu de son fils. Toute son attention, toute sa tendresse semble s'être réfugiée au bout des doigts de cette main et ce minuscule geste suffit à répondre avec simplicité à l'élan de son fils vers elle. Son indifférence au regard insistant de Joseph renforce cette impression d'abandon à la pure sensation tactile. Elle n'est plus elle-même, elle n'est plus une personne, à peine une mère qui tient son fils sans avoir besoin d'y penser. Elle est toute dans ces cinq doigts qui, pour un peu, sortiraient du tableau.

Pompeo Batoni

Plus anecdotique cette Vierge de Charles Natoire. Je m'y suis attardé. Elle ne m'a pas vraiment ému,  elle m'a étonné. Je ne me souviens pas d'avoir vu d'Enfant Jésus endormi avec cette délicate nonchalance. En revanche, je ne suis pas emballé par la posture de sa mère. Elle semble presque agacée, comme si elle avait perçu quelque frémissement annonciateur du prochain réveil du petit garnement. Cela tient sans doute à la position de la main contre la joue qui signifie l'agacement pour un spectateur moderne. Mais le geste avait-il ce sens il y a 300 ans ?

En me relisant pour traquer ces foutues coquilles qui, je le sais, se cacheront sous le lit pour ne ressortir qu'à votre lecture, je nuance mon jugement. Marie semble surtout perplexe. Comment imaginer que ce petit bébé endormi puisse être Fils de Dieu et Dieu lui-même. Mais, après tout, est-elle très différente de toute mère qui ne peut imaginer que ce petit être sorti de son corps deviendra un grand gaillard obligé de se pencher pour l'embrasser ?


C'est une toute autre histoire qui commence au premier étage, une histoire beaucoup moins convenable. La transition est bien marquée par l'escalier monumental qui y conduit. Difficile de ne pas imaginer qu'il va se passer quelque chose au bout de ce chemin qui se retourne sur lui-même.


Une belle surprise accroche votre regard pourtant alors que tout vous appelle vers le haut. Je ne sais pas pourquoi ce superbe autoportrait de Marie Bashkirtseff n'est pas mieux mis en valeur. On risque de le manquer dans l'impatience de la montée et ce serait vraiment dommage.


Je n'avais jamais entendu parler de cette jeune russe qui naquit dans le même district ukrainien que le constructeur du palais (se sont-ils connus ?) et mourut à 25 ans de  tuberculose après une vie de voyages et de travail. Elle a rêvé toute sa courte vie de devenir célèbre, désespérant de ne pas y parvenir, non parce qu'elle doutait d'elle-même, mais parce qu'elle craignait, avant même de tomber malade, de mourir trop tôt. De là à en déduire que cette relégation évoque son échec à franchir les degrés de la renommée... Rentré à Paris j'irai voir (et me recueillir, pourquoi ne pas le dire ?) sur sa tombe au cimetière de Passy. Peut-être trouverais-je, en fouillant dans mes archives d'amateur de cimetière, une photo de ce monument suffisamment imposant pour ne pas avoir échappé à ma rapacité photographique. Pardon, Madame, de vous avoir côtoyée sans vous reconnaître.

Elle s'est peinte sans afféterie, alors qu'elle se savait très jolie, mais avec une tranquille assurance teintée d'un peu de tristesse. Elle est très jeune (20 ans), ne cherche ni à le cacher ni à l'exhiber, et semble dire : je suis là ! Et le spectateur de se demander : suis-je aussi présent à ma propre vie que cette jeune femme qui nous adresse ce regard franc et simple qui ignore la coquetterie ou la séduction ? Un regard qui oblige déjà, plus de cent ans avant, au respect, sans contorsions machistes hypocrites.

Montons. Encore n instant toutefois, pour un dernier hommage à Marie Bashkirtseff avec cet autre portrait magnifique, celui d'un homme qui a eu, lui, la chance d'atteindre un âge avancé. Il est presque étouffé par son énorme cadre rococo. Le tableau est de Fragonard, peintre par excellence "des personnes du sexe" comme on le disait sans vergogne à son époque.  Car on était Homme comme on était Blanc, un être qui ne se réduisait ni à son corps, ni à sa couleur, contrairement à la Femme ou au Noir.





Avant d'arriver en haut, un dernier regard rétrospectif sur le palier meublé d'une banquette de repos : l'escalier est abrupt !


Et l'on arrive sur un vaste palier orné de statues de Rodin (copie du Baiser en plâtre, bronze de l'Age d'airain).



Un dernier sourire avec cette Venise de Ziem et l'on entre dans le vif de mon sujet.


Pressé de parvenir au but qui a motivé cette chronique, je passerai rapidement dans les différentes salles où je me suis arrêté parfois longuement : je ne savais pas encore qu'une découverte (pour moi !) m'attendait. Je cite quelques-uns de ces moments.

Détail du Portrait de Madame Jenny de van Dongen 


Bonnard contemplant les bords de Seine (et à Paris on verra la Provence !) 

 Moïse Kisling (un portrait qui m'a plus touché que celui dû à Marie Laurencin dont il est le pendant)

 Louis Valtat Sur la plage

Une série tout à fait intéressante d'aquarelles de Signac, malheureusement difficiles à photographier du fait des reflets sur la vitre qui les protègent.

 Extrait (avec l'aide de mon ombre projetée sur la vitre)


Deux aquarelles de Jongkind tranchent sur les paysages ensoleillés du sud.


Toute une salle, avec quelques autres apparitions ailleurs, est consacrée à Dufy. Je ne suis pas un admirateur fanatique, sans doute parce que je connais mal. En regardant les 3 photos que j'ai prises, car les œuvres m'avaient accroché, je regrette cette précipitation. Ceci confirmant une fois de plus qu'il vaut mieux aimer que négliger et que l'ignorance est le plus souvent la mère de la méconnaissance, conformément à ce que m'avait appris mon beau-frère Louis Marin, philosophe grand amateur des arts qui préférait louer que critiquer, contrairement aux petits marquis qui pensent que le dénigrement est une preuve de l'intelligence. En attendant une nouvelle visite, voici ces 3 œuvres, un paysage à la Cézanne (presque à la Van Gogh), un beau portrait qui évoque un certain Matisse et ce tableau bien dans la veine cocasse du musée, où  la tête du musicien se fond dans l'arrière-plan. On comprend volontiers que la situation lui ait fait "perdre la tête".




Et puis, je ne sais pourquoi, je tombe en  arrêt sur cette toile de Gustav-Adolf Mossa, David et Bethsabée. Est-ce la proximité d'autres toiles aussi étranges, un quelque chose qui me retient alors que j'aurais fui en toute autre circonstance ? Est-ce la conséquence de ce long cheminement depuis les nus conventionnels du rez de chaussée jusqu'à cette étrangeté déroutante qui m'a rendu accessible à cette perversité que j'aurais cru, à froid, trop dérangeante pour mériter un arrêt.


Effectivement tout est dérangeant dans ce tableau : l'opposition entre le vieillard libidineux, prêt à fondre sur sa proie comme un fauve (voir son chapeau), richement habillé d'un manteau orné de scènes  érotiques, et cette jeune femme indifférente, tentée ou résignée dont le chapeau arbore une plume d'oie taillée pour l'écriture ; le lévrier qui arbore un collier à tête de mort, une curieuse ellipse trop grande pour  son museau pointu dardé vers la jeune femme ; et dans le fond le petit guerrier sur son grand cheval à la croupe monstrueuse, trottant vers une architecture composite de dômes et de tours médiévales. 

Il m'est arrivé de regarder des toiles ou des dessins symbolistes. Je voyais dans leur symbolique de pacotille le produit aberrant d'un siècle épuisé, incapable de penser un présent devenu incompréhensible et réfugié dans un passé fantasmé. Mais cette fois-ci quelque chose m'arrête.


Je n'ai compris l'anecdote que rentré chez moi. Comme souvent dans le texte biblique, le récit est rapide mais en quelques mots une scène très évocatrice est brossée.

"David était resté à Jérusalem [pendant que ses troupes massacrent les Ammonites]. Un soir, il se leva de son lit pour aller faire un tour sur la terrasse du palais royal. Du haut de la terrasse, il vit une femme en train de se baigner..." Traduction de Jean Echenoz.

Les choses ne traînent pas. Il la fait venir bien qu'il ait appris qu'elle était mariée à Urie, le Hittite. "David l'envoya chercher : elle vint chez lui, il coucha avec elle qui venait de se purifier de ses règles. Après quoi elle rentra chez elle. Puis, fécondée, elle fit savoir à David qu'elle était enceinte".

Le comportement de David est alors assez étrange. Il fait venir Urie sous le prétexte de prendre des informations sur l'armée en campagne puis, pour le remercier de son dévouement guerrier, le libère de ses obligations : "Rentre chez toi, prends du plaisir". Mais Urie reste aux portes du palais avec les serviteurs. A-t-il des doutes ? C'est peu vraisemblable. La meilleure façon de les dissiper serait d'ailleurs de rejoindre sa femme.

David le convoque par 2 fois mais le mari s'entête dans son désir de servir "Mon maître Joab campe en rase campagne avec ses serviteurs et moi je rentrerais chez moi, manger, boire et coucher avec ma femme ?"

Le texte ne donne aucune indication sur le sens de l'attitude du roi; Veux-t-il tourner la page sur cette amourette et mettre Urie dans la situation de se croire le père du bambin à venir ? Ou bien cherche-t-il à éloigner la tentation en se défendant contre lui-même ? Ce qui est sûr, c'est qu'il s'est donné du mal pour sauver l'imbécile, l'invitant à sa table, faisant ami/ami avec quelqu'un qui n'est même pas général, un étranger qui plus est. A la 3ème tentative infructueuse, c'en est trop. Le roi bienveillant se métamorphose en tyran perfide. Il renvoie Urie à la guerre portant une lettre cachetée qui le condamne à mourir en première ligne,  dans un combat sciemment organisé pour aboutir à ce résultat.

Il y a des morts parmi des proches du roi, comme cet Avimélek, tué "par une femme qui lui a jeté une meule des remparts". Même s'il n'a fait qu'obéir aux ordres, Joab n'est pas très rassuré mais David le réconforte par messager interposé : "Ne prends pas mal cette affaire, l'épée dévore d'une manière ou d'une autre".

Comme un futur Ponce Pilate, il se lave les mains du crime comme s'il n'était que l'effet de la cruelle incertitude de la guerre. Même attitude que lorsqu'il avait succombé à ses penchants cruels, sans le vouloir vraiment, mais en réaction au comportement stupide du mari, seul responsable ainsi de son sort.

"La femme d'Urie apprenant que son mari était mort le pleura. Le deuil passé, David l'envoya chercher, l'installa chez lui, en fit sa femme et lui donna un fils. Mais ce que David venait de faire répugna à Yhwh".

Je laisse de côté la signification religieuse du texte.J'ai toujours été étonné que ce  livre plein de bruit et de fureur dans ses récits historiques soit considéré comme un texte sacré. Comme si le reste de la Bible ne suffisait pas. Mais peu importe pour mon propos. Le texte nous fait comprendre la signification de ce jeune cavalier qui trotte vers la ville ennemie, porteur de son propre arrêt de mort.

Pour le reste l'interprétation de Mossa est, disons, libre. David n'est pas un jeune roi énergique mais  un vieux barbon suborneur de jeunes femmes. Il est cauteleux, doucereux, joue de sa richesse et instille la tentation au lieu d'utiliser  le prestige de la force.

On retrouve dans un autre tableau ce personnage, incontestablement une caricature du riche Juif, sournois et tentateur grâce à son argent.


Dans ce tableau intitulé "Israël", la panoplie est complète (les nez busqués, la jeune fille rousse, les objets liturgiques chrétiens en or pour quelque messe noire, le tout sur fond de ruines).


 Je n'ai aucun moyen de savoir ce que pensait Mossa. Antisémitisme ou provocation, je ne sais et, d'une certaine manière, je ne veux pas savoir, préférant laisser de côté cet aspect peu sympathique, au bénéfice du doute.

Car le personnage est complexe.

Autoportrait 1905

A en croire sa biographie, c'est le parfait conformiste. Tout faire comme papa. Il est peintre comme son père et c'est avec son père qu'il fera les indispensables voyages en Italie. Il sera l'artiste du carnaval de Nice, dessinant chars et affiches, comme son père, il lui succédera à la tête du musée des Beaux Arts, notre musée d'aujourd'hui. Même pour l'orientation symboliste de sa peinture, jusqu'à la Première Guerre Mondiale, c'est son père qui lui montrera la voie.

On ne peut même pas dire que l'étrange peinture symboliste, qui sentait un peu le souffre, le satanisme, l'érotisme pervers, soit le contrepoint nécessaire de cette vie de notable de l'art car il l'abandonna très vite, la cachant jusqu'à sa mort, ainsi que les quelques toiles du même acabit de son père.

Par exemple, ce que l'on croit reconnaître de détestation du carnaval dans certaines de ses toiles n'est pas la conséquence de son implication dans ce cirque où le bourgeois s'encanaille. Il ne peint pas la nuit ce qu'il exècre à faire le jour, comme une image romantique pourrait le faire penser. Cette toile intitulée Pierrot s'en va est de 1906, bien avant son activité officielle. Il n'a pas cherché un dérivatif dans le symbolisme. Peinture scandaleuse et affiches  du carnaval n'ont pas coexisté comme le jour et la nuit, ces 2 périodes se sont succédé. Il a vécu toute sa vie selon les codes qu'il avait répudiés  avec virulence dans sa jeunesse.



Le couple de bourgeois, lui la trogne effrayante, elle minaudant, tous deux soigneusement habillés, chapeautés, se rend, sans précipitation, sans excitation même, au spectacle scandaleux de ces danseurs nus, pressés les uns contre les autres dans une promiscuité bestiale, impatients de s'engouffrer dans une église.

Le sexe de Pierrot n'est pas très évident : garçon ou fille ?  Cette ambiguïté n'est pas rare chez Gustav-Adolf, bien au contraire.

Elle est particulièrement éclatante dans cette Judith et Holopherne. Ambiguïté n'est d'ailleurs pas le mot juste. Judith a clairement des traits masculins, tandis que le corps d'Holopherne, pâmé de plaisir masochiste (il meurt en pétrissant le sein de Judith) , est clairement un corps de femme, aux hanches rondes et larges.



Dans d'autres tableaux, la femme est la femme fatale, froide, castratrice. Mais est-ce vraiment différent ? La phrase explicative, au bas du tableau, renvoie explicitement au comportement de Judith qui tue l'homme qu'elle vient de séduire.

"Si vous attachez quelque prix à la Vie, secouez le sommeil et prenez garde"



De ce fait, l'archétype de la femme, c'est, comme pour beaucoup de symbolistes, Salomé, la danseuse qui séduit  pour faire le mal pour le mal et non pour sauver son peuple comme Judith ou Dalila. Mossa n'échappe pas à la règle. 



Le message est clair : la jeune femme accorte, au sourire énigmatique  (pour une fois) que vous rêvez d'intéresser,  est une tueuse qui se pare de ses trophées. Méfiez-vous !

Dans la vie, Gustav-Adolf  (je n'ai pas trouvé d'explication à ce curieux prénom germanique, 12 ans après la défaite de 70) s'est marié 3 fois. Il a quitté la 1ère, mais les 2 autres sont décédées avant lui. Curieuses prédatrices. Mais je n'ai pas la prétention de le confondre avec son oeuvre, pas plus que je ne m'identifie à la fascination qu'ont suscitée ses tableaux.

D'ailleurs il est temps de quitter le fantasme pour passer à la 2ème partie de ce dimanche revisité (on est d'ailleurs un mardi) : le déjeuner. Il est tard. Il faut filer, la province restant la province, c'est à dire un lieu où l'on prend le temps de vivre, même quand on est restaurateur. Et l'on a bien raison.

Les 2 filles de Poupon et Marinette nous accueillent d'un : "il est 2 h ! voulant signifier par là qu'on ne sert plus. En fait de 2 h, il est 2 h -10, ce qui laisse un espace pour la négociation. J'insiste donc et celle des 2 sœurs qui fait office de patronne accepte finalement d'un "Alors, un plat direct". Heureusement qu'il n'y eut qu'un plat : la tranche de porchetta était savoureuse mais gigantesque. Un réel bien solide et bien trivial, pour dissiper les brumes cauchemardesques des fantasmes de  Gustav-Adolf.

Au revoir Monsieur Chéret  !

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