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vendredi 20 juillet 2018

Vers la Tchéquie à vol d'oiseau


Nuremberg

En arrivant à Nuremberg, je suis accueilli par cet oiseau de mauvaise augure, un cormoran qui tente de se faire passer pour l'aigle impérial qui, il n'y a pas si longtemps, trônait en ces lieux et semait la terreur. Il n'est pas possible de venir dans cette ville, sans ressentir comme un frisson d'inquiétude. D'autant plus que j'ai emmené dans mes valises de moto, le "Retour à Lemberg" de Philippe Sands, dont je lis un chapitre tous les soirs depuis quelques temps. C'est un beau livre qui s'inscrit dans la longue tradition de ces quêtes biographiques des survivants de la Shoah ou des descendants de nazis qui tentent de retrouver la trace de leurs proches ou essaient de comprendre comment de telles horreurs ont pu avoir lieu.

Je ne me rends pas à Lemberg (actuellement L'viv en Ukraine). Ce serait encore près de 1000 km au delà de ma destination. Je me rends dans l'ancienne Bohème et plus précisément dans cette zone des Sudètes, si marquée par le nazisme et ses conséquences.

Le livre de Sands, avocat international spécialisé dans la défense des victimes de génocides contemporains, a pourtant un lien étroit avec Nuremberg. Il a en effet l'originalité d'articuler sa quête des origines (son grand-père maternel est né à Lemberg) avec l'histoire des  notions de crimes contre l'humanité et de génocide, deux qualifications juridiques nouvelles, utilisées pour la 1ère fois lors du procès de Nuremberg. Il se trouve que les 2 "inventeurs" de ces concepts, au demeurant opposés l'un à l'autre, ont, tous les deux, fait leurs études de droit à Lemberg.

Philippe Sands entremêle ainsi sa recherche biographique avec l'histoire, difficile et tortueuse, de ces concepts qui, pour la 1ère fois, tentaient de défendre tous les citoyens du monde contre les errements de leurs propres Etats.

C'est dire si j'aborde Nuremberg avec un a priori pour le moins réticent. Mais le Nuremberg d'aujourd'hui, celui des écolos, des pacifistes et des cyclistes n'est plus celui d'autrefois. 

C'est comme mon cormoran qui, ainsi que tous les cormorans ne manquent pas de charme pour peu qu'on le regarde avec sympathie. L’œil bleu, la tache jaune de la tête apportent une subtile touche de couleur à sa livrée noire.


Loin d'être le terrible prédateur qu'il évoquait, il s'enfuit devant mon attention qu'il juge inconvenante.


Nuremberg aujourd'hui est tout sourire. On ne défile plus dans ses rues, tous identiques sous l'uniforme, on s'assoit dans un joyeux désordre, on pique-nique entre amis.



Remarquez la statue d'angle




Ailleurs, on se prélasse sur les transats de Nuremberg Plage ou bien l'on sirote un cocktail les pieds dans l'eau.



On a déversé du sable dans les espaces verts mais aussi sur la Place du Marché, célèbre pour la façade gothique de la Frauenkirche (l'église Notre Dame). C'est là que se tient un championnat de beach-volley. Les hommes s'affrontent dans une enceinte fermée, payante, tandis que les filles s'offrent à la vue de tous, avec une énergie de walkyries.



Nuremberg 1945






Ce nouveau Nuremberg, je le trouve aussi dans cette paisible scène aquatique, au pied des anciens Hospices du Saint Esprit.



Là, une mère canard surveille sa curieuse progéniture, deux canetons jaunes et un marron, comme une allégorie de la diversité qu'on avait voulu bannir de Nuremberg et de la surface de la terre.


Deux sont particulièrement turbulents. Ils se tirent la bourre, cherche à se piquer les algues qu'ils ramassent dans l'eau. Plus précisément, c'est le petit blond qui ne cesse de chercher des noises à son frère de couleur sombre.



Leur mère semble leur rappeler les règles de la coexistence pacifique quand la querelle devient trop sérieuse. On n'a pas besoin de trop forcer l'analogie pour trouver que c'est le petit blond que la mère réprimande.


Ainsi Nuremberg peut s'endormir paisiblement (et moi aussi, puisque je vais y faire étape)  loin de ses souvenirs cauchemardesques.





Pleysten (Bavière, près de la frontière tchèque)


Weiden in der Oberpfalz

Après un solide brunch à Weiden in der Oberpfalz, j'essaie de rejoindre la Tchéquie par de petites routes, en évitant l'autoroute de Prague. Mais la frontière a opposé pendant longtemps l'Est et l'Ouest et les points de franchissement sont rares. J'erre un peu au hasard dans cette nature vallonnée que semblent affectionner les cyclistes. Je tombe ainsi sur la charmante petite ville de Pleysten que domine l'église d'un ancien couvent. Le lieu est charmant, je m'y arrête.



Les bas-reliefs coloriés du chemin de Croix rythment la montée jusqu'à l'église, fermée. Je retrouverai souvent en Tchéquie ces chemins de Croix plus ou moins monumentaux,... ainsi que ces églises fermées.




De là-haut, la vue est circulaire sur une campagne soigneusement entretenue.




Je m'amuse, depuis mon point d'observation surélevé, à prendre quelques photos du village d'en bas.



Puis, je remarque enfin le nid de cigogne installé au sommet d'une cheminée d'usine désaffectée. 



Rentré chez moi, je me suis documenté sur cette petite cité et sa région. C'est ainsi que j'ai appris qu'on utilisait dans ces usines de la main d'oeuvre provenant du camp de concentration proche, celui de Flossenbürg. Cette cheminée faisait-elle partie de ce complexe industriel diffus ? Heureusement, ce jour ensoleillé je n'en savais rien.

Je n'avais pas remarqué ce nid, car les 3 petits cigogneaux qui l'occupaient émergeaient à peine des branchages.


Puis, ils se levèrent, impatients sans doute  de revoir leurs parents et la nourriture qu'ils apportent.


Voici que l'un des parents arrive.



Elle dépose au centre du nid ses proies régurgitées (je suis content d'être trop loin pour assister au repas) et les 3 petits se précipitent dessus.


Puis, toute fière de sa progéniture pleine de vie, elle les regarde manger, rassurée sur la perpétuation de la famille.



Enfin le père revient lui aussi, dans un style bien différend de celui de la mère, direct et efficace. Lui, tourne au dessus du nid, s'éloigne et revient, actionne ses volets de freinage, avant d'aborder le nid comme la femelle, toujours du même côté. 

Je suppose dans un premier temps que c'est lié à des questions de vent. Toutefois, le départ du nid se fait toujours du côté opposé. Cette règle concerne plutôt, finalement, une question de sécurité : ne pas partir face à l'approche de son compagnon ou de sa compagne. L'envergure de ces oiseaux est telle qu'il ne doit pas être si facile d'improviser une manoeuvre d'évitement.










Puis il se livre à ce comportement caractéristique de l'espèce, il craquète, c'est à dire qu'il heurte bruyamment les 2 parties de son bec en retournant la tête jusqu'à la coucher sur son dos. Cela ressemble à la rentrée au foyer du mari qui claque bruyamment la porte d'entrée en criant "C'est moi chérie !"

 L'attitude a beau être spectaculaire, elle semble laisser de marbre sa compagne qui ne doutait pas une seconde que c'était bien lui qui arrivait.



C'est alors à elle de partir à la chasse.


Fasciné par ce spectacle, je suis resté un bon moment à l'observer, cherchant à observer la chasse proprement dite. Je les voyais bien survoler alternativement les champs à la recherche de quelque mulot, mais je ne les ai jamais vu piquer , à supposer que cela soit leur technique de chasse. J'ai lu depuis que les adultes font souvent plusieurs kilomètres pour nourrir leur progéniture et que leur cercle de chasse fait plus de 10 km de rayon.



A chaque fois, ils survolent le village au ras des maisons, comme une promesse que la vie ne changera pas comme elle n'a pas changé jusque là, malgré les drames et les horreurs passés.


Est-ce pour conforter les habitants dans cette certitude qu'il se percha un moment sur un lampadaire branlant ? L’atterrissage fut difficile et il dut osciller un bon moment avant de calmer les oscillations du candélabre et s'immobiliser dans une posture classique. A voir les fientes sur le lampadaire, il doit venir souvent ici à quelques encablures du nid. Pour surveiller, pour laisser femme et enfant tranquilles, pour être tranquille lui-même, je ne sais ?




Enfin la mère s'envole aussi, et quand je pars les 3 petits sont à nouveau seuls, bien occupés à finir leur repas.


Il est temps pour moi de partir. 2 heures moins 20, d'après l'horloge du dernier clocher allemand. La Tchéquie m'attend.



Bor (Tchéquie)

Dire que pendant près de 50 ans, cette frontière était pratiquement infranchissable. Cela parait inimaginable. N'était la file interminable de camions stationnés de part et d'autre, ma moto et moi nous ne nous serions pas rendu compte que nous avions franchi une frontière. Grâce à l'Europe, la frontière a, une nouvelle fois, disparue, comme pendant la période 1938-1945 où cette partie de la Tchécoslovaquie était annexée au Reich.

Je m'arrête toutefois au bureau de douane, ayant lu qu'il fallait, comme en Suisse, une vignette pour circuler sur les autoroutes. Mais non, pas besoin pour les motos me dit le préposé en me montrant un document plein de consonnes et d'accents circonflexes inversés qui donnent aux mots tchèques un aspect mutin ou épineux, selon l'humeur. Devant mon incompréhension, le préposé me montre une image de moto barrée d'un trait rouge. Je comprends enfin. Il est tout heureux quej e n'ai rien à payer.

Obligé d'emprunter l'autoroute pour passer la frontière, j'en sortis dès que possible pour aller voir à quoi ressemblait une petite ville tchèque. 

On change alors complètement d'univers. Maisons abandonnées, au bord de la ruine, couvent désaffecté, église endommagée, solitude désertée malgré les efforts d'embellissement du centre ville. On n'est plus en Allemagne, c'est clair.




Tout près, la communauté avicole qui partage un grand étang me semble illustrer la situation actuelle de la Tchéquie. Je n'ai jamais vu autant de canards semblables. Malheureusement, aucune de mes photos ne traduit cette impression. Un mauvais réglage et toutes les photos qui gardaient la trace de cette surpopulation homogène, sont trop mauvaises pour être montrées.



Ces canards sont assez différents des canards habituels. Ce sont des canards pilet.Leur plumage n'est pas très spectaculaire et mâle et femelle se ressemble beaucoup contrairement aux autres espèces.



Je note juste une petite différence dans la couleur du bec, verdâtre pour les uns, marron pour les autres.


Ils présentent toutefois une caractéristique assez spectaculaire : ils paraissent tout en longueur.


Cette uniformité grise me rappelle les foules des républiques populaires, comme sur cette photo des années 50 prise sur la place de Zatec, une petite ville pas très loin de Bro où je passerai plus tard.


Quant au côté unisexe des canards, il évoque aussi les foules androgynes du socialisme. Le rôle des femmes dans la vie économique et notamment dans les métiers manuels, même pénibles, se retrouve encore dans la Tchéquie d'aujourd'hui où l'on rencontre encore ces escouades de femmes en bleu de travail, accoutrées comme des hommes. Ainsi devant le château de Dux (actuellement Duchkov), le but de mon voyage.



Au hasard des rues de Duchkov

Pour le reste, les femmes tchèques cultivent leurs différences et sont souvent fort jolies. Rien à voir avec les manifestations des années 50.

Toujours Zatec en 1950

Tout au fond de l'étang j'aperçois un cygne, un héron et surtout quelques espèces dissidentes de canards : col vert, harle, fuligule milouin, fuligule morillon.




C'est comme si la majorité uniforme avait rejeté à l'extérieur les espèces différentes, pourtant bien proches, comme furent exterminés les juifs par les Allemands que les tchèques ont ensuite expulsés. Les oiseaux me proposent une drôle d'entrée en matière pour un voyage dans cette région !

Enfin, tournoyant au dessus de ce petit peuple, un oiseau de proie. Un symbole peut-être de la puissante voisine qui a repris depuis quelques années le chemin de la Tchéquie pour y faire des affaires (à commencer par le rachat de Skoda, la grande entreprise fondée par un cousin du Wallenstein qui accueillit Casanova à Duchcov et qui appartient maintenant totalement à Volkswagen).




Je me suis installé en plein milieu du pays des Sudètes, à Chomutov (ex Komotau) pour rayonner autour de Marienbad à Dresde, de Duchkov à Terezin. Je ne rencontrais plus que des moineaux, certes en grand nombre, alors qu'ils ont quasiment disparus de France. A croire que les moineaux supportent mieux les émanations des industries chimiques tchèques de cette région très industrielle que les pesticides de nos paysans français.

C'est à Terezin que je retrouvais ces oiseaux-symboles qui m'éclairaient tout au long de ma route.

Terezin (ex Theresienstadt)

J'ai arpenté longuement les rues de cette ville de garnison que les nazis avaient transformé en ghetto pour les juifs, allemands, tchèques et autrichiens, avant de les exterminer à Auschwitz ou ailleurs.J'y reviendrai dans un autre article.

Les murs sont toujours les mêmes mais plus aucune trace du ghetto n'est visible,
tout au moins dans le centre de la petite ville.


Ces murs lépreux sont plus proches de l'époque.




Puis je suis allé au Mémorial installé autour du crématorium que les nazis avaient dû installer pour gérer la mortalité effrayante que leurs méthodes (surpopulation, sous-nutrition) entraînaient. Contrairement aux Allemands des Sudètes qui ont été expulsés mais ont laissé de nombreuses traces de leur existence dans ce pays, les Juifs ont totalement disparus. J'ai arpenté cet immense espace parsemé de pierres qui symbolisent les différents convois qui ont déportés 150 000 juifs.


Le crématorium 

Un cycliste traverse le mémorial comme s'il s'agissait d'un parc public

C'était la fin du jour. Il n'y avait personne, un silence absolu, bientôt rompu par un bruissement d'ailes.


Ce sont, pour l'essentiel, des étourneaux sansonnets, mais j'ai vu aussi deux verdier et une espèce que je n'ai su identifier. Des branches mortes, des tenues noires, aucun chant, les oiseaux semblent se recueillir.










Puis j'ai traversé la République Tchèque en direction du sud et de l'Autriche. Une dernière étape, dans un petit village typique, allait me montrer, enfin, des oiseaux heureux.

Holasovice (Bohème du sud)

Je fais étape à Ceske Budejovice, la principale ville de Bohème du sud ou j'arrive le soir. 


Elle a gardé son allure d'ancienne capitale, avec sa grande place ripolinée.




Je préfère me balader dans les petites rues, où se tient un marché paysan des plus campagnards.






C'est une bonne introduction à la suite :une petite route de campagne, exceptionnellement bien goudronnée, jusqu'à Holasovice.


C'est un petit village miraculeusement préservé (par l'expulsion des habitants allemands en 45, le peu de goût du régime socialiste pour ces archaïsmes et son écart des routes principales). Classé par l'Unesco, ses fermes, sans doute mieux entretenues qu'elles ne le furent, datent pour l'essentiel du XVIII et XIXème siècle




C'e'st charmant, un peu trop charmant pour moi et j'essaie de voir l'envers du décor. Cette ferme du début XXème n'a pas été reprise comme résidence secondaire. Dans son pigeonnier, des pigeons. Enfin des oiseaux, à nouveau !




En cherchant à voir l'arrière des maisons sagement rangées en rectangle autour d'une grande place verte,je tombe sur cet étang que parcourent des dizaines d'hirondelles criardes. Là est le village actuel, derrière la vitrine touristique.


Je reste un bon moment à tenter de les prendre en photo. Pas facile. J'y suis resté un bon moment. Elles rasent les flots puis effleurent l'eau.













Un héron fait quelques mètres comme pour se faire admirer. C'est rare d'en voir un voler vers soi et vous montrer son petit ventre rond, avec une impudeur totale.









Toutes ces scènes sont suivies avec attention par un jeune fauve planqué dans les herbes à côté de moi.


En revenant, je trouve le nid de certaines des hirondelles. Ici, dans ce petit village enfin paisible, ils ornent encore le haut des murs, comme je le voyais dans mon enfance, sous les toits de toutes les maisons de campagne. Je quitte la Tchéquie sur cette image de paix.












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