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mercredi 9 mai 2018

Un petit coup de pub pour le musée de Lattes

Un rare (à Lattes) morceau de vase grec

Je rêvais depuis longtemps d'aller à Lattes. J'avais entendu parler du site en arrivant à la Direction du patrimoine du ministère de la Culture. Mon collègue de l'archéologie (moi je m'occupais des constructions neuves du ministère) avait annoncé la prochaine ouverture du musée archéologique de Lattes. C'était il y a près de 35 ans.

Je ne sais pas pourquoi ce nom m'est resté dans la tête. Était-ce la façon enthousiaste dont le sous-directeur en avait parlé ? Il avait sans doute évoqué le rôle portuaire très ancien de Lattara, remontant à plus de 2500 ans, la navigation de cabotage de lagunes en lagunes. Des images remontant à mes lectures d'enfant surgissaient, de longues barques gréées d'une voile carré glissant silencieusement dans un étroit chenal au milieu des roseaux. Est-ce la sonorité du nom lui-même qui s'était conservé pratiquement sans changement jusqu'à aujourd'hui ?

Cette fascination ne m'avait pas conduit bien loin. Je ne savais même pas où cela se trouvait exactement. En 35 ans, j'avais eu cent fois l'occasion de passer à proximité. Il a fallu attendre ce mois de mai pour que je m'y arrête avant de me précipiter au parc ornithologique de l'étang du Méjean. C'est dire si, après avoir tant attendu, il n'était plus question de différer la découverte plus longtemps. Finalement, la seule explication que je vois à ce paradoxe d'un désir qui recule indéfiniment sa satisfaction, puis se fait brusquement impérieux sans raison, c'est ce trait récurrent de mon caractère : je veux garder des plaisirs à venir, ne pas me précipiter, comme les archéologues le font eux-mêmes quand, pour conserver des possibilités d'exploration à leurs lointains successeurs, ils arrêtent leurs fouilles malgré l'envie d'en savoir toujours plus. Ils se disent aussi qu'avec de nouvelles techniques à venir, on saura mieux interpréter les signes restés enfouis sous la terre. De la même manière, je me dis peut-être inconsciemment que c'est le moment, car j'ai suffisamment mûri dans l'attente.

A Lattes, la surprise n'a rien de comparable avec celle, par exemple, de Delphes que je n'ai accepté de visiter qu'après une dizaine de voyages en Grèce. Je tournais autour, sans jamais monter jusqu'à la montagne sacrée. Cette fois-ci, c'était un petit plaisir, mais un plaisir réel, d’autant plus grand que l'environnement pavillonnaire du musée pousse plutôt à la désespérance et que la moindre beauté devient aussi nécessaire que l'oxygène.



C'est un petit musée de site où l'on expose les trouvailles qui ont été faites juste à côté. On ne peut flâner au milieu des ruines, sans doute car le lieu,en pleine zone urbaine, serait rapidement saccagé. On les découvre depuis les étages du musée. Elles ne sont pas spectaculaires, ce qui explique la découverte tardive de ces maisons, en 1963.


Je ne reviendrai pas sur l'antienne qui accompagne mes récits de visite de musée : quel bonheur de visiter ces musées de province, seul ou presque. Cette fois-ci, ce fut seul, de bout en bout, me laissant le temps de la rêverie.

Au premier étage, une exposition temporaire sur la navigation lagunaire, agréablement documentée. Peu d'objets, mais évocateurs. 


Bas-relief réemployé dans les remparts de Narbonne 


Les collections permanentes sont rassemblées sur les 2 étages suivants, le dernier en mezzanine. Grâce à de nombreux panneaux explicatifs, on apprend beaucoup de choses sur la vie quotidienne et l'évolution de la ville sur un millénaire. C'est petit mais j'y suis resté plus d'une heure avec bonheur.




Voici, en vrac, quelques objets qui m'ont touché. Trois exemplaires d'une belle collection de lampes à huile :


Le musée est surtout renommé pour ses verreries miraculeusement conservées dans les tombes depuis 2000 ans. Ce sont des objets usuels (de luxe bien sûr) qui ont servi, dans lesquels on a bu, mélangé du vin et de l'eau, conservé du parfum, etc. Leur charge émotive tient à leur état "comme neuf", lirait-on dans une pub pour un matériel d'occasion. C'est comme si leur immortelle jeunesse pouvait nous transporter dans leur lointain présent.






D'habitude je fuis dans les musées archéologiques les salles consacrées à la céramique, sauf, à la rigueur s'il s'agit de vases grecs peints. Est-ce le petit nombre de centres d'intérêt dans ce micro-musée, ou, comme je le crois, la qualité de ces céramiques, elles aussi pratiquement intactes. Peu importe, je me suis arrêté devant leur simplicité sans ostentation. .




A côté de ces objets classiques, j'en ai vu qui m'étaient inconnus. Comme ces statues aux têtes interchangeables, qui permettait de les réutiliser pour d'autres personnages ou divinités quand le besoin s'en faisait sentir. On pense aux mannequins des magasins de mode contemporains, sauf qu'ici il s'agit de pierre ou de marbre et non de plastique.

1er siècle avant J-C
Ce petit âne dessiné en tellines est touchant dans sa simplicité joyeuse. Lui aussi est venu en gambadant depuis son lointain passé sans perdre plus de quelques tellines, malgré leur fragilité.

Environ 100 avant J-C
Retrouvé dans le coin d'une maison tout à fait ordinaire de Lattara.

Exceptionnel, ce tripode sur lequel on posait le repas devant le convive allongé. Je ne suis pas arrivé à le photographier correctement alors qu'il est très rare de trouver des objets en bois aussi anciens.

Mensa tripes fin du 1er siècle après J-C 


A l'entrée, un énorme dolium a conservé ses réparations en plomb datant de l'Antiquité.


Cela fait pas mal de "premières fois" pour un petit musée et un visiteur septuagénaire ! Mais, l'objet qui m'a le plus ému est à venir. Une stèle funéraire représentant une famille, le père, la mère et leur fils. On aimerait tant connaître leur histoire.

Fin du 1er siècle avant J-C

Le père semble coincé entre le bord de sa niche et son épouse et légèrement en retrait de celle-ci. Elle, semble sereine et épanouie. Nulle contrainte dans sa posture, nulle gêne. Son mari la met en avant pour qu'elle dispose de toutes ses aises. Et c'est d'une main ferme et maternelle qu'elle protège leur fils, qui se tient à égale distance de son père et de sa mère,enveloppé dans le mouvement de leurs habits.



Comment ne pas se sentir proche de cette petite famille ? Et pourtant, vous connaissez beaucoup de figuration de ce genre depuis nos ancêtres gallo-romains ? Et ne me parlez pas de la Sainte Famille chrétienne, avec son vieux Joseph, qui n'est même pas le père, sa toute jeune Vierge Marie qu'on dirait à peine sortie de l'adolescence et ce bébé prétentieux qui ne se reconnait ni dans son père, ni dans sa mère.

C'est bien entendu stupide, mais je me reconnais dans ces marchands de Lattes. Mon grand-père, lui aussi négociant n'avait-il pas une propriété toute proche, et, petit, je suis passé tout près de ces vestiges enfouis quand on allait à la mer, à Palavas ou à Carnon. Il était temps que je les rencontre. Time's up !

mardi 8 mai 2018

La communauté de l'étang du Méjean


J'ai été fasciné par la grâce aérienne des échasses blanches mais l'étang du Méjean offre un abri protecteur à toute une communauté d'espèces qui mériteraient chacune qu'on s'y attarde. Les plus spectaculaires sont les cigognes. On leur a aménagé des perchoirs artificiels en remplacement des bons vieux toits d'autrefois. On peut ainsi les voir de plus près, sans les déranger, mais cette intervention artificielle de l'homme enlève un peu de poésie à leur présence.

D'une manière générale, c'est tout le parc ornithologique qu'on peut qualifier d'artificiel. Non qu'il y ait d'autres aménagements aussi visibles. Mais le cheminement des voyeurs humains, bien canalisé sur les chemins, habitue les animaux à la présence humaine et permet de les approcher. Au bord de l'étang de Vacarès, en Camargue, c'est une autre histoire.

Le plus étonnant, ce ragondin surpris sur le chemin, alors que le parc allait fermer et que les rares visiteurs avaient regagné la sortie. J'avais fait le pari de risquer d'arriver trop tard à la grille. Ce qui fut le cas. Elle était apparemment fermée. Mais le sympathique et jeune garde du Conservatoire du littoral n'avait pas fermé le cadenas, laissant un délai de grâce à l'attardé que j'étais. Je n'étais sûrement pas le seul, au fil des jours, à ne pouvoir s'arracher à ce spectacle magique de la beauté sauvage.

J'avais vu plusieurs ragondins sur ce chemin. Ils avait fui rapidement. Celui-ci n'arrivait pas à abandonner l'herbe bien verte qui faisait ses délices et je dus pratiquement l'enjamber.



Il m'ignorait superbement. Cette indifférence n'est pas la règle. Généralement, les animaux, les oiseaux en particulier, ne se laissent pas troubler tant que le visiteur chemine ou ne s'arrête qu'un court instant. Mais que l'on se fige pour observer, a fortiori avec un gros truc noir dirigé vers lui, alors il regarde attentivement quelques secondes, avant de se rassurer : le bipède sans plumes n'a pas d'ailes dans le dos et il va rester gentiment sur la rive. Alors on continue son repas ou sa toilette.

Échasse blanche 

Tadorne de Belon (mâle) 

Goéland 

Héron cendré





Pour mieux me voir, cette cigogne change son angle de vue.
Je suis dans un observatoire, et il ne lui est pas facile de juger de la dangerosité de l'intrus.


 Ce beau lézard ocellé (près de 20 cm) se fige lui-aussi, mais c'est moins pour voir que dans l'espoir de ne pas être vu.




Il me laisse d'admirer ses griffes étonnantes, avec ce très long doigt plutôt inquiétant.


C'est qu'il faut toujours être attentif au danger. J'ai aperçu l'ombre fugace d'un renard et dans le ciel, une seule fois, un rapace qui volait trop haut pour que ma photo permette de l'identifier.


Mais passés ces quelques frissons, la vie est paisible. Voici un couple de Tadornes de Belon. Pour une fois, chez les canards, mâle et femelle sont aussi colorés l'un que l'autre. Une taille un peu plus grande (c'est déjà de grosses bêtes, proches de l'oie), et sutout un bourrelet rouge au dessus du bec distinguent le mâle.

 Tadorne de Belon à côté d'une échasse blanche.

On ne voit le bleu pétrole de ses ailes que lorsqu'il vole.





Autant les tadornes sont colorés, autant les aigrettes garzettes sont unicolores, d'un blanc magnifique avec une touche de noir sur le bec et de jaune et de bleu près des yeux. Pas faciles à approcher mais cela permet de figer leur vol magnifique car elles fuient généralement latéralement, offrant leur beau profil, contrairement à la plupart des oiseaux qui s'éloignent de l'observateur. J'ai surpris celle-ci à sa toilette.



En vol, on est frappé par leurs pieds tout jaunes.



Leur apparition est d'autant plus touchante qu'elle est fugace, au milieu de tous ces roseaux.





En revanche, les avocettes étaient concentrées à un même endroit, dans un de ces petits étangs entre la terre ferme et l'étang du Méjean proprement dit, qui offrent un cadre merveilleusement circonscrit. Elles étaient particulièrement belliqueuses, malgré l'espace généreux qui aurait dû permettre à chacun de vivre en paix avec sa compagne.

Avocettes sur fond de flamands roses (pas très roses !) 






En revanche, les hirondelles sont très nombreuses. Elles s'agglutinent à certains endroits dans une ronde échevelée. Mais Dieu qu'elles sont difficiles à photographier !


Les hérons sont tout aussi nombreux et plus facilement attrapables dans la lucarne étroite du téléobjectif. Dans cet arbre, j'en ai vu au moins 4.




Cet autre se repose, avant la pêche du soir, près d'une écluse qui régule la circulation de l'eau du marais.




J'ai pu assister à cette pêche du soir depuis l'observatoire auquel on peut accéder à toute heure, contrairement au parc ornithologique où l'on préserve la tranquillité des couvées en le fermant à 18h. Le héron marche lentement dans l'eau peu profonde puis pique du bec dans l'eau brutalement. Il réussit, semble-t-il, presque à chaque fois mais je n'ai jamais pu voir le poisson. Il est déjà dans le gosier et on le voit descendre dans le cou. Quel morfal ! Il n'arrête pas.







Dans ce même trou d'eau, les cigognes se relaient pour venir boire et manger pendant que l'autre garde le nid.






De temps en temps, elles s'ébrouent en déployant leurs ailes immenses, juste pour se détendre.





Puis elles reprennent la pose, une patte en l'air. Elles se rengorgent ce qui leur donne une allure un peu prétentieuse et, pourquoi ne pas le dire, un peu bête.


Tout est calme, il n'y a plus aucun humain à proximité. On se sent privilégié, comme si tous ces animaux vous avaient invités pour un temps dans cet univers bizarrement tout à la fois cruel et paisible. Qu'il est dur de s'en arracher. Mais il y a encore 4 heures de route. Je n'ai plus le temps. Et pourtant il aurait fallu parler aussi de ces mouettes rieuses, si pénibles quand elles embêtent les échasses blanches, mais si belles.




... et aussi des chevaux qui circulent au milieu de toute cette sauvagerie.

Ici, pas de héron pique-boeuf. C'est un merle qui occupe la place.

...sans oublier, bien sûr, les flamands roses, pas très roses ici, faute sans doute d'une nourriture appropriée. Pas de très grands groupes ici, comme en Camargue, mais la surprise de découvrir un couple dans une brusque échancrure de la rosière.


ici, à côté d'une aigrette garzette.

Mais, à tout seigneur, tout honneur, je termine sur une majestueuse cigogne, brièvement caressée par un des rares rayons de soleil de la journée.


... et c'est le crépuscule. Ciao mia bella !