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dimanche 23 octobre 2011

Turquie 1970-2010

Lors de mes 2 séries de traversée de la Turquie, dans les années 1970, et 1990, je n'ai pas repris exactement le même itinéraire, même si mes traces se sont en grande partie superposées. Par exemple, je ne suis pas repassé à Aphrodisias pour une raison que je ne retrouve pas dans mes souvenirs. Pourtant, j'avais été émerveillé par les ruines de cette cité qui s'était mise sous la protection de la déesse de l'Amour.

En 1971, elle ne figurait pas dans les guides touristiques car elle avait été découverte moins de 10 ans auparavant après le tremblement de terre qui l'avait pratiquement détruite au IVème siècle. Dans les années 70, je ne sais si ces plaques subsistent, les sités archéologiques étaient indiqués par des panneaux métalliques de couleur jaune ; un nom et une indication de distance Pour quelle raison avais-je remarqué celui-ci et avais-je décidé de quitter ma route pour emprunter la petite piste poussiéreuse ? Je ne sais plus, sans doute la simple envie de partir à l'aventure dans un voyage balisés par de nombreux sites "incontournables".

Carte du sud de la Turquie.
Pour afficher la légende des points répertoriés, cliquer sur ce lien.

Le site était en cours de fouille par une équipe allemenande et il n'y avait naturellement pas de touristes. Je me souviens particulièrement du petit odéon de marbre blanc rempli d'une eau qui le transformait en un mare de luxe couverte de lentilles vertes.

1971

Club Doctissimo 2006
Le gravier a remplacé l'eau et les gradins ne sont plus vides.

Il n'y avait que peu de ruines érigées et l'on n'avait pas encore remonté le temple d'Aphrodite dont j'ai découvert la photo, 40 ans plus tard sur Wikipedia. 

Le temple d'Aphrodite, tel que je le vis en 1971


Le "même" en 2004.
Wikipedia 2004
Le propylée du temple d'Aphrodite

Les ruines sont ainsi plus spectaculaires mais sûrement moins romantiques.

La ville avait également conservé son stade, dans un état exceptionnel, puisqu'il avait gardé la presque totalité de ses gradins de pierre. Il ne semble pas avoir changé aujourd'hui.


Je ne vous inflige pas ma photo du stade, floue, car j'avais fait le point sur le dos de mon épouse, assise au premier plan sur les gradins. Voici, toutefois, l'entrée, vue de l'intérieur :

1971

Je ne suis pas retourné non plus sur un site qui a, lui aussi, beaucoup changé mais, pour une fois, le changement est sans doute préférable. Pamukalle n'est pas un site archéologique mais une curiosité géologique : une sorte de cascade de calcaire, avec des vasques remplies d'eau claire.

J'ai gardé le souvenir de m'être baigné dans une de ces vasques après avoir enjambé la rambarde du balcon de ma chambre située au rez de chaussée. Ce souvenir, comme beaucoup d'autres qui s'avèrent finalement authentiques quand la découverte d'un document vient le confirmer, me paraissait complètement invraisemblable jusqu'à ce que je trouve que ces petits hôtels ont été détruits dans les années 80 pour que le site retrouve un environnement plus sauvage. Ils existaient donc bien en 1971.

Votre serviteur en 1971.

Dès mon séjour de 1990, Pamukkalle était protégé par une clôture. Nous y sommes allés et avons rebroussé chemin, effrayés par tous ces obstacles (clôture, billetterie) nécessités par la foule, à se demander ce qui abîmait le plus le site, des petits hôtels d'antan ou de l'organisation touristique. Question sans signification, naturellement, car rien n'arrête la marée touristique.

En revanche, Termessos, à une trentaine de km d'Antalya, fut une belle surprise du voyage de 1990.

Le site de Termessos

1990

 Cette ville antique étonnante, construite en pleine montagne puis abandonnée à tout jamais après un tremblement de terre au VIème siècle, dispersait ses monuments épars dans une végétation envahissante. On se prenait pour des explorateurs découvrant une cité perdue.



1990

 Pas un seul touriste, sans doute à cause de la chaleur écrasante malgré l'altitude (1050m). Une spécialité de ce voyage, d'ailleurs, cette heure tardive pour les visites, pour cause de difficultés à remuer 9 personnes aux envies bien souvent divergentes ; ceci présentait l'avantage, malgré tout, d'une grande tranquillité lors des visites.

Plusieurs édifices de l'époque hellénistique et romaine sont bien conservés car la situation de le ville dans une montagne difficilement accessible, a dissuadé d'éventuels nouveaux habitants. Ces mêmes difficultés de transport n'ont pas permis de considérer la ville détruite comme une immense carrière de pierres taillées. Des bâtiments entiers sont encore debout, seule manque la toiture..







1990
Le théâtre, adossé à la montagne, est époustouflant. Des blocs de pierre sont jetés sur les gradins comme si le tremblement de terre venait d'avoir lieu maintenant et non il y a 1500 ans. On dirait qu'il vient juste d'être abandonné par une population dont on se demande comment elle a pu venir si nombreuse dans un lieu apparemment aussi peu hospitalier. En consultant sur Internet des photos récentes, j'ai constaté avec plaisir que les blocs de pierre étaient toujours là  et qu'une restauration excessive, malheureusement fréquente en Turquie, n'avait pas enlevé tout charme au site.




1990
Ma lubie du moment, c'était l'appareil constructif impeccable de ces bâtiments, qu'ils soient hellénistiques ou romains, avec  une petite préférence pour l'appareil grecque, moins uniforme que le romain. Ci-dessous, 2 exemples hellénistiques.


1990

Mais ce qui rend Termessos, ce sont ses tombeaux massifs, parfois basculés, fermés ou a demi-couverts. Pas besoin de beaucoup d'imagination pour, sous la lune,  être saisi de panique en imaginant Nosferatu émergeant de son coffre de pierre.

1990



1990

Mais ce qui reste pour moi l'un des plus beaux spectacles turcs, ce fut le lac de Van découvert en 1971 sur la route du retour vers Téhéran.

Est de la Turquie.
Pour naviguer dans la carte, cliquer sur ce lien.

Nous avions suivi la côte sud jusqu'à Tarse, la ville natale de Saint Paul, ancien port animé devenu une ville sans charme au milieu des terres puis remonté le Cydne en direction du nord. Sur ce chemin, je ne songeais ni à Saint Paul qui l'emprunta souvent, ni à Alexandre qui manqua y mourir après s'être baigné dans ses eaux glacées, ni à la rencontre d'Antoine et Cléopâtre, ni la mort de l'empereur Constance qui le remonta jusqu'au Taurus pour tenter de se débarrasser d'une fièvre violente par une course rapide, ni le décès de Frédéric Barberousse en 1100, dans des circonstances voisines.

Je pensais au convoi funéraire qui ramenait l'empereur Julien après son décès en Mésopotamie et la cérémonie expéditive que lui avait organisé une armée harassée et défaite. J'avais lu quelque part, je ne sais plus où, mais j'ai retrouvé l'anecdote dans un ouvrage d'Auguste Desmenay, que "le Cydne baignait le tombeau de Julien".

Le Cydne 1971

Petit détour par la Cappadoce, dont j'ai déjà parlé (Turquie, en 1990 sur les traces de 1971), puis je reprenais ma route vers l'est, sur un plateau de plus en plus sauvage, en direction du lac de Van.

 L'Euphrate sur la route de Van

Les barrages militaires devenaient de plus en plus fréquents car la tension entre les kurdes et le gouvernement turc ne cessait de croître. La situation allait continuer de se détériorer jusqu'à la révolte (une parmi d'autres) de 1973. Malgré cela, j'avais pris en stop un homme à la tombée de la nuit peu avant Van. Je me rappelle une mauvaise pensée : j'avais craint que ce paysan, assis à côté du sac qui rassemblait argent et papiers ne nous dérobe quelque chose. Il n'en fut naturellement rien. Pardon, monsieur, pour ce vilain soupçon.

Le lendemain, nous nous étions fait à nouveau surprendre par la nuit, ce qui n'était pas vivement conseillé, moins pour la circulation, pratiquement nulle, que pour les mauvaises rencontres. Dans une longue ligne droite, j'ai aperçu rapidement un soldat se lever brusquement du bord de la route et me faire signe de m'arrêter. J'étais seul avec ma femme, il faisait nuit noire. J'appuyais sur le champignon et il ne se passa rien.

Le soir près de Van.

Cette région en a connu, pourtant, des épisodes dramatiques. Passage obligé entre l'Iran et l'Occident, elle a vu passer les Perses, les Mongols, les Turcs et dans l'autre sens, les Grecs, les Romains ou les Byzantins, sans parler, plus au nord, des Russes.

Pendant plusieurs siècles, ce fut le territoire du royaume d'Arménie, pratiquement centré sur le  lac de Van. Quelle curieuse histoire que celle de l'Arménie. Pour un Français habitué à définir depuis des siècles un  peuple par son territoire, ces royaumes glissants sur de vastes étendues, ces régions dont se réclament des peuples très différents, Arméniens, Kurdes, Turcs, renvoient à des histoires incompréhensibles.

Le lac de Van 1971

Le lac pris depuis la petite île d'Aghtamar.

A cet égard, de destin de l'Arménie fait songer à celui de la Pologne. Pour toutes deux, la nation s'est  constituée autour d'une langue  (et même d'une écriture) et d'une religion qui ont assuré la permanence d'un lien au milieu du maelström de leurs dérapages dans l'espace. Comme la Pologne, l'Arménie fut obligé de composer avec ses puissants voisins qui l'absorbaient parfois, la démembraient, pour reprendre les termes de l'histoire polonaise, ou  lui imposaient un statut de protectorat. Depuis la région du mont Ararat, l'Arménie s'est dilatée jusqu'à la la Cilicie, sur les bords de la Méditerranée pour se replier enfin dans son minuscule berceau du Caucase. Des villes autrefois arméniennes sont devenues turques pour ne pas dire kurdes.

Ce parallèle entre la Pologne et l'Arménie, on le trouve dans les récits des voyageurs du XIXème siècle qui se rendent en Iran. On pourrait ajouter d'ailleurs, un autre motif à ce rapprochement : de nombreux Arméniens se sont réfugiés, au XIème siècle, lors des guerres incessantes entre Byzantins et Turcs, en Crimée, mais aussi en Galicie, au sud de la Pologne.

Ces deux pays eurent à souffrir de l'expansionnisme turc et on se souvient que c'est un polonais, je roi Jean Sobieski qui lever le siège de Vienne en 1683 et amorça, ce jour-là, le lent mais inexorable recul de l'Empire ottoman.

Enfin, pour rester encore un instant sur cette 'histoire parallèle", on rappellera que le dernier roi d'Arménie, de la petite Arménie, celle qui s'étendait en Cilicie jusqu'à la Méditerranée, était un français, Léon de Lusignan que les Turcs chassèrent du continent en 1375. Est-ce que ceci explique l'attachement de nombreux Arméniens à la France, analogue à celui des Polonaisn tout au moins juqu'au "refus de mourir pour Dantzig" zt à la crainte du "plombier polonais".

 La comparaison ne peut, toutefois, être poursuivie sans fin. Si la Pologne a glissé vers l'ouest, elle n'en reste pas moins un pays dont l'étendue au XXIème siècle ressemble à celle qu'il eut dans le passé. On peut être révolté par le comportement des Soviétiques, décapitant l'intelligentsia polonaise, on ne peut leur imputer rien de semblable à l'épuration ethnique réalisée par les Turcs à l'encontre des Arméniens.

Je ne savais rien de tout cela  en 1971 car je connaissais mieux l'histoire antique que l'histoire moderne ou les désastres de l'époque contemporaine. Pour moi, je traversais la Turquie. Je savais bien par une amie de mon père, arménienne, dont la famille avait résidé à Mus, que des Arméniens avaient vécu dans cette région, et même qu'ils représentaient la majorité de la population ; mais mon savoir s'arrêtait là.

On imagine ainsi ma stupéfaction en découvrant la petite église arménienne  sur cet ilot Aghtamar du Lac de Van. Aujourd'hui, il y a de véritables services touristiques pour rejoindre la petite île. En 1971, c'est un pécheur qui nous a emmené sur son petit bateau et nous attendit le temps de la visite.










En arrivant sur l'ile, nous sommes accueillis par un concert de mouettes rieuses.



 L'église étit fermée et en mauvais état déjà. Elle vient d'être restauré, dans le cadre, sans doute, du flirt entre la Turquie et l'Europe, mais, au grand dam de l'Eglise arménienne, elle est transformée en musée et aucun office religieux ne peut y prendre place.



Je n'ai pas vu l'intérieur, inaccessible, mais il renferme encore des fresques. Le plus frappant dans cette église du Xème siècle, outre la patine magnifique de sa pierre rouge, ce  sont ces reliefs, de taille et de motifs très différents, qui semblent jetés comme au hasard, sur la surface des murs.





Cette illustration du combat de David contre Goliath devait avoir pour les fidèles une signification profane. Goliath est-il byzantin ou Perse ? La forme du casque et du bouclier me font plutôt penser ç un guerrier perse.

ici, on reconnait l'histoire aquatique de Jonas.



Plus que l'église, je fus enthousiasmé par le vaste horizon, le calme du lieu (si l'on excepte, c'est vrai, les cris des mouettes), l'atmosphère de douce nostalgie émanant de ces pierres tombales à demi-renversées, qui semblaient d'autant plus abandonnées que plus personne, désormais, ne peut se recueillir devant leur forme brute et le tracé grossier de leur croix. Qu'en a-t-on fait aujourd'hui ? Je ne sais.



Au moment où je termine cette chronique, j'apprends par une alerte de mon téléphone, le grave séisme qui vient de toucher la région de Van. Je n'ai plus le coeur à poursuivre. D'ailleurs, j'avais terminé ce récit sur ce pays magnifique, trop souvent endeuillé par des tremblements de terre que l'impéritie des hommes rend toujours aussi meurtriers. Tristesse, tristesse.

mardi 18 octobre 2011

Mais où sont passés les mâles ?

J'étais impatient de remonter dans le Mercantour pour voir si, en cette fin septembre, les mâles avaient enfin, après un long été de vagabondage célibataire, retrouvé le chemin de la harde. J'avais donc sauté dans un avion , salué de loin mes Alpes du nord natales ,


.... survolé le Vercors et le Grand Veymont

Le Mont Aiguille, c'est ce chicot au centre de la photo.
Grenoble, au fond, sous son manteau de brume.

...dédaigné Cannes envahi par les les hordes de touristes débarqués des bateaux de croisière,


...évoqué le souvenir des moines qui se sont installés vers l'an 400 sur l'ile Saint Honorat,

Au vu de l'ordonnancement de son petit territoire, on comprend ce qu'est une règle cistercienne.

.... surveillé, comme à chaque passage, l'évolution de ce domaine du Cap d'Antibes, dont j'ignore l'origine et le propriétaire actuel,


La piscine sur le toit est une création du nouveau  propriétaire.
Il me semble que le jardin a été restauré.

....admiré le vieil Antibes, si paisible vu d'en haut,


.... jeté un dernier regard, sans regret, vers le spectacle, malgré tout magnifique, de la mère, pour moi, de toutes les mers, la Méditerranée.


.... sans regret, quand j'imagine les tonnes de polluants qu'y déversent des engins bruyants, capables tout juste d'y faire des ronds dans l'eau ou le sempiternel trajet jusqu'à Saint Tropez et retour, après bouf et beuveries.


... et le lendemain, me voici en Mercantour, dans un lieu où je suis sûr de ne pas rencontrer d'humains cliquetant de leurs bâtons ferrés, mais des chamois en pagaille, silencieux et beaux.



Mais, peut-on vraiment prévoir ces rencontres qui tirent aussi leur charme du hasard ? Ma courte expérience m'apprend que cela ne se passe jamais comme prévu. L'attente est généralement déçue ; en revanche, une surprise se ménage souvent au coeur même de la déception.

Pourtant, je râle un peu en constatant que le petit vallon où j'ai vu si souvent des chamois est totalement désert. Aurais-je sué, et Dieu sait si j'ai transpiré dans cette montée, pour rien ? C'est là que cet hiver, j'ai photographié et filmé ces 2 mâles qui m'ont offert, pendant une demi-heure, leur curieuse parade.

Peut-on imaginer , quand on est chamois, plus divine prairie ? 



Il est vrai que, si je compare ce 30 septembre avec les photos prises l'année précédente à la même période, l'été ne veut pas finir et l'automne se fait attendre. Seuls quelques mélèzes commencent à jaunir au dessus de 2000m. Les chamois sont-ils restés dans leurs territoires d'altitude pour échapper à la chaleur de cet canicule qui n'en finit pas ?

J'en viens même à m'intéresser aux criquets, histoire de ne pas rentrer bredouille, comme un chasseur qui remplit sa gibecière de champignons et de châtaignes, faute de gibier.


Il y a 2 ans, je m'étais émerveillé devant la splendeur des myrtilliers devenus cramoisis, au point de me demander si je ne préférais pas ces bouquets de feuilles rouges  aux fleurs pourpres des rhododendrons. Aujourd'hui, seules quelques touffes annoncent le spectacle à venir.



Je continue de monter. Deux petits ressauts me dissimulent le paysage. Je les gravis l'un après l'autre, l'espoir déçu à chaque arrivée. Pour une fois que mon projet était de trouver des chamois et non de simplement me balader, pour une fois que je refaisais un trajet arpenté de nombreuses fois au lieu de partir à l'aventure, en sacrifiant mon goût de la nouveauté à la certitude d'en voir ! Il serait dit que je devais être désappointé pour me punir d'avoir confondu le Mercantour avec un parc animalier où le prix payé à l'entrée vous garantit une nature prévisible et domestiquée.

Il était 2 heures passées, j'avais faim. J'allais poser mon sac pour me consoler de mon maigre pique-nique, quand je me sentis observé. Je levais la tête. Ils étaient là m'observant sans doute depuis un moment. Nom d'une pipe, comment avais-je pu ne pas les voir ? Ils étaient une petite dizaine, beaucoup de jeunes et des mères.




Pour une fois, la lumière était superbe, les chamois se détachaient en contre-jour sur le fond sombre de la falaise qui s'estompait déjà dans l'ombre. Cela valait bien toutes les attentes. Je n'avais plus faim.

Je les avais surpris autant qu'ils me surprenaient, c'est pourquoi ils étaient si proches : quand on est débusqué de loin, les femelles ne laissent pas l'importun s'approcher de leurs petits. Seuls les mâles aiment faire les malins en vous défiant du geste et du regard.

Il y avait sûrement longtemps qu'ils n'avaient vu d'humains. Ils n'avaient pas l'habitude d'être perpétuellement bousculés par la noria des marcheurs, toujours si nombreux sur les mêmes itinéraires. Les femelles organisaient un lent repli, sans panique.  Une partie d'entre elles prend la tête de la colonne pour guider les petits..



Ce sont des petits de l'année, on ne perçoit que le renflement de leurs cornes à venir. Ils ont à peine 6 mois. Encore 6 mois et ils devront laisser la place à leur petit frère ou soeur. Profitez bien de ce moment de paix !

D'autres mères restent en arrière pour me surveiller et contrôler les arrières de la retraite.



L'une d'entre elles se rapproche même de moi, en redescendant un peu. Obéit-elle à une nécessité tactique ? Je crois plutôt qu'elle estime qu'il faut joindre l'utile à l'agréable. On doit faire le guet  mais pourquoi ne pas mettre à profit l'immobilité exigée pour brouter un peu d'herbe. Et comme la pente ne leur fait pas peur...



A trois, elles forment ainsi un dispositif d'arrière-garde impressionnant d'efficacité. 


J'ai une bonne raison de m'intéresser à celle du bas : elle va devoir ou bien sauter ou bien escalader la paroi pour quitter son perchoir. Voilà une occasion rêvée pour tenter de réussir un cliché en mouvement qu'il est si rare de pouvoir prévoir. Cette fois-ci, je suis à peu près sûr que mon attente ne sera pas vaine. Alors j'attends.

Mon appareil autorise des rafales assez rapides mais je n'ai jamais réussi de bons instantanés en me contentant de laisser mon doigt sur le déclencheur, en m'en remettant à la dextérité de la machine. Souvent on ne peut faire autrement car tout va trop vite. Là, je sais qu'avec un peu de chance, je peux réussir  à condition d'appuyer dès que je sentirai que mon chamois va bouger. 

L'expression "dès que je sentirai que mon chamois va bouger" est imprécise. Je ne dois rien sentir. Si j'attends de  voir les muscles du chamois se bander, si j'attends de prendre conscience que le saut  est en train de s'amorcer, ce sera trop tard. Je dois faire confiance à un autre automatisme, pas celui de l'appareil mais celui de la machine que j'habite et qui souvent me déçoit pas ses ratés ou ses maladies mais qui peut aussi réussir ce que je suis bien incapable d'obtenir avec cette conscience  dont je suis pourtant si fier puisqu'elle moi.

 Il faut donc s'absenter de soi-même, se retirer sur la pointe des pieds, faire le vide en soi pour permettre ce court-circuit entre l'oeil et la main que la conscience perturberait. L'attention devient flottante, l'oeil vague, et ça marche, alors que l'acuité du regard, la concentration appliquée feraient tout capoter.


Un dernier regard vers moi pour s'assurer que je ne présente aucun danger. Elle sait que quand on saute, quand on court, on ne peut plus prendre des décisions sensées. Il faut réfléchir avant de se lancer ; après c'est trop tard. La vitesse accroît la panique et les chamois le savent, la peur est mauvaise conseillère.


 Armement du saut...


...détente


Image identique à celle qui précède, légèrement recadrée.
J'aurais dû déclencher une fraction de seconde plus tard : un des sabots touche encore le sol.

...réception


....dégagement

Dommage que le saut se soit déroulé dans l'ombre et non dans cette jolie lumière.

Vous pensez sans doute que j'en ai trop fait pour expliquer ma prise de vue. N'ai-je pas voulu simplement différer la production de cette photo pour la mettre en valeur au delà de ce qu'elle mérite ? c'est vrai que j'en suis plutôt content, notamment parce que ma bestiole était suffisamment près pour qu'un recadrage ne soit pas indispensable. 

En fait, j'ai saisi cette occasion pour parler d'un ensemble de rêveries, plus que de réflexions, auxquelles je suis de plus en plus sensibles et qui me troublent. Je ne suis pas obsédé par la mort et je compte bien vivre encore longtemps. mais, c'est vrai, la retraite, l'objectivité cruelle des chiffres de l'âge, la disparition de ses contemporains voire de plus jeunes, font émerger le thème à la conscience plus qu'autrefois.

Cette expérience qui s'incarne dans la prise de vue en automatique, nous la vivons dans d'autres circonstances. Quand j'aborde en moto une intersection ou pire, la place de l'Etoile, je me mets dans le même état de disponibilité vague pour percevoir et parer, automatiquement, un éventuel danger.

Je remets ma vie à ce corps qui est à la fois moi-même et autre que moi.  Dans cette distance, j'essaie de penser ou plutôt d’expérimenter cette proximité, qui est la vie, et cette séparation, qui est la mort, proximité qui n'est pas identité, séparation qui n'est jamais rupture. 

En un mot, j'essaie d'approcher de manière que je sais à jamais asymptotique, ce mystère de la mort, qui est aussi le mystère de la vie, cette conscience qui habite un corps et qui n'existe pas sans lui, comme ce cerveau qui n'est qu’un vulgaire organe, que je sais situé dans ma boîte crânienne, mais qui est aussi moi-même, ce moi qui dit je.

Je me rappelle qu'il était de bon ton de se moquer de Charcot et de ce que l'on voulait faire passer pour un matérialisme vulgaire, en rapportant la phrase qu'il aurait prononcée : " Je n'ai jamais trouvé l'âme sous mon scalpel" (Voulant vérifier mon souvenir sur Internet, j'ai vu qu'on imputait cette formule à Broussais, Cabanis, Claude Bernard,etc...).Cet aphorisme me semble plus profond que l'interprétation qu'en donnent les spiritualistes. Charcot (je reste à lui !) ne veut pas démontrer que l'âme n'existe pas puisqu'on ne la trouve pas en disséquant le cerveau. Cette démonstration n'est pas nécessaire : L'âme n'existe pas, au sens d'une réalité tangible, que l'on croit ou non à l'immortalité de l'âme. Pour moi, cl'âme n'est qu'un mot, l'hypostase imaginée de notre conscience ;  pour d'autres, croyants, elle a une réalité surnaturelle et aucun bistouri n'y peut rien. 

La question, ainsi envisagée, n'a pas de sens. En revanche, je comprends Charcot d'une autre manière : comment ne pas s'émerveiller de cette conscience qui n'existe pas sans cerveau et qui ne s'y réduit pas, de ce corps qui est moi et n'est pas tout à fait moi, bien que, sans lui, je ne sois plus rien.

Bon, j'arrête mes élucubrations qu'une jolie femelle de chamois a suscité (nos ayatollahs qui féminisent jusqu'au ridicule les fonctions professionnelles n'ont pas encore trouvé de mot pour ces belles).

Voici, un peu plus loin, une autre jolie femelle. Je ne me lasse jamais de l'élégance de leur démarche et de leurs poses.

Ses cornes au soleil dessinent un accroche-coeur sur son dos. 




Je me plaignais de ne voir aucun chamois. Maintenant j'en vois partout.

J'ai repéré cette mère et son petit car ils se détachaient sur un fond plus sombre.

Si j'abaisse le regard, j'en vois d'autres.


et encore d'autres.



Mais la robe brune des chamois n'est pas facile à distinguer sur fond de rochers et de prairies. Peut-être en verrez-vous plus que moi en cliquant sur la photo.



Sans cette vigie bien visible sur fond de mélèze, je n'aurais pas vu la joyeuse bande qu'elle surveille avec une copine.



 Voici assurément un petit mâle. Son attitude suffirait à le faire croire ;  la crinière déjà hérissée ôte le doute.

 

 Il cavale derrière sa maman, suivi par une petite femelle de son âge.


En fait, la troupe est plus nombreuse que je ne le voyais au début.


Une femelle dominante trace la voie, prend des poses aussi impériales que les mâles. 


Mais, c'est une femelle. Elle ne se complaît pas dans la beauté du geste pour le geste : elle n'oublie pas les petits et surveille que tout le monde suit. Si l'écart se creuse trop, on attend les retardataires.



Puis, les voilà disparus. Je continue ma montée car je n'ai encore jamais grimpé jusqu'au fond du vallon que barre les montagnes, avec notamment, sur ma droite, la Cime du Diable. Des cairns balisent de loin en loin un itinéraire qui semble se diriger au milieu des éboulis vers un col. Je les suis.

En levant les yeux pour mesurer la distance qui me reste à parcourir, j'aperçois un rouge-queue.





Juste à côté, encore une tête de chamois qui me regarde en me prenant de haut. Sans mon rouge-queue, je ne l'aurais pas vue.


 C'est une maman qui rumine, son petit endormi contre elle. On le devine à peine.


Sa bouche est un peu tordue car, pour ruminer, elle fait glisser ses mâchoires l'une sur l'autre, de droite à gauche et vice versa. 


Je suis désolé de rompre cette tranquillité mais je ne peux m'éloigner d'eux pour continuer à monter. Alors qu'ils sont à nouveau dissimulés par les rochers, la maman estime que je suis, malgré tout, trop près. Bizarrement, elle se sauve dans ma direction. Nous nous faisons mutuellement peur. Je déclenche machinalement ; la 1ère photo est  à peu près cadrée, pas la deuxième car geste de recul m'a fait lui  couper la tête : elle était vraiment  trop proche.



Elle se calme vite....



....puis récupère son petit,


...qui n'est vraiment pas conscient du danger,



....alors elle décide de le forcer à s'éloigner en piquant un galop. Toujours aussi bizarrement, elle ne s'éloigne pas de moi mais passe juste au-dessus.





Son petit n'est pas pressé. Le nouveau spectacle que je lui offre n'a pas fini de l'intriguer.


....mais sa mère continue de galoper,


....alors il s'y met avec conviction.




On s'arrête pour se rassurer mutuellement.


Un dernier regard : non, je n'ai pas bougé.



Alors on peut continuer paisiblement sa route pour rejoindre le reste de la harde. Ainsi s'explique la curieuse orientation de la fuite de ces deux-là : ils rejoignaient le groupe.


A la crête, on les attend. Ils mettent un dernier coup de collier pour manifester leur bonne volonté, comme s'ils s'excusaient de leur retard..



Puis, tout ce petit monde disparaît de l'autre côté de la crête. En fait, ce n'est pas moi qui ai dû les faire fuir. Ils devaient, de toute façon, abandonner leur promontoire pour rejoindre toute la harde. Je m'explique mieux leur comportement qui me semblait bizarre dans l'hypothèse où j'aurais été la cause de leur dérangement.

Je  ne fais plus d'autres rencontres jusqu'au sommet de la cime des Verrariers (2567m) sauf cet oiseau de proie qui tourne un moment au dessus de moi.


Un petit abri est ménagé au sommet. Pour l'atteindre, il faut mettre un peu les mains, mais sans la moindre escalade. Seul danger, l'herbe glissante.

C'est un petit sommet sans prétention, guère moins haut que la Cime du Diable (100m), d'où l'on a une vue circulaire sauf en direction, bien sûr, de la montagne diabolique.



Les lacs qui entourent le Refuge des Merveilles. 

Pas la cohue habituelle autour du refuge : il est fermé depuis la veille.

Le petit vallon où j'ai vu tous les chamois.

J'ai 1000 m à redescendre et le soleil est déjà bien bas dans le ciel. Il faut rentrer, quoi qu'il m'en coûte.

En redescendant, je croise ces oiseaux qui se réchauffent aux derniers rayons.



Puis, arrivé dans mon vallon, je fais un petit détour pour traverser une étroite prairie où, en juin de l'année dernière, j'avais vu plusieurs marmottes peu farouches. C'est vrai, je n'ai pas encore pas vu de marmottes cepuis ce matin, à part entendu quelques cris, mais bien rares. Cela me manque.

Pas de marmottes mais,( enfin !) deux mâles dont la crinière s'illumine des rayons horizontaux du soleil.




En fait, ils ne sont pas seuls. Une femelle broute paisiblement à une vingtaine de mètres d'eux. Je retrouve ainsi l'exacte disposition rencontrée en janvier de cette année : 2 mâles qui prennent la pose dès qu'ils me voient et, non loin, une femelle apparemment indifférente qui finit par me remarquer, pour se remettre à brouter sans plus de façon, dans son coin.




Puis, sans que rien ne le laisse supposer, ils se mettent à courir à toute allure l'un derrière l'autre.


Le démarrage est si brusque que je le loupe complètement.






Puis ils disparaissent au grand dam de la demoiselle qui va voir ce qu'il en est.


Mais ces grands fous reviennent déjà. Ce n'est pas la peur qui les a fait détaler  mais l'envie de se mesurer. Les grandes courses (j'en ai déjà vu d'autres, tout aussi gratuites) sont une des manifestations du rut.



Ils disparaissent à nouveau. Notre femelle commence à les rejoindre au petit trot, puis elle semble paniquer de se retrouver seule et se lance dans un galop à fond de train.





Exit tout le monde.

Je continue ma descente dans l'ombre qui épaissit. Dans le petit vallon de ma 1ère photo, il y a maintenant 5 ou 6 chamois qui me laissent passer sans bouger ; puis j'atteins la forêt qui grouille d'animaux que je vois à peine, mon appareil étant plus performant que mes yeux.









Je me revois le matin au moment de partir. C'est volontairement et non par oubli que j'ai, après réflexion, décidé de ne pas prendre ma lampe frontale, pensant être rentré avant le coucher du soleil.

Quelle stupide économie d'un poids ridicule. La lune, au tout début de son 1er quartier ne peut être d'aucun secours et je suis obligé de descendre dans une nuit de plus en plus noire. 



Je devine bien la trace plus claire du chemin  mais ne voit pas le relief. Facile au début, il est, ensuite, une succession de blocs de pierres. Est-elle plate, basculée à droite ou à gauche, ou bien branlante sur son socle ? Je progresse à tâtons. Finalement cela s'est bien passé ; je ne suis tombé que 3 fois sur les fesses. Peu agréable et rageant mais pas dangereux.  C'est juré, je prendrai toujours ma frontale.

Arrivé à ma voiture à 20h, j'estime avoir bien mérité une bonne bière. Je fais un petit crochet par le centre de Belvédère que la route normale ignore,  bien que persuadé qu'à cette heure tardive, le Café des Tilleuls sera fermé.

Bien m'en a pris. C'est la fête au village. Le café des Tilleuls organise périodiquement des soirées musicales et je suis tombé juste sur le bon jour.




Confortablement attablé devant un tartare/frites et son pichet de vin, j'ai passé une joyeuse soirée. Du bruit, de la musique, des humains, ce n'est finalement pas mal après une journée de silence animal.

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Même les couacs sont sympathiques.

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